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Culture

Éperviers, hiboux... À la rencontre des habitants de la cathédrale de Strasbourg

Le roitelet à triple bandeau, petit passereau aux airs de punk, réapparaît chaque année, en septembre et en mars, au même endroit, sous la flèche de la cathédrale.

La cathédrale de Strasbourg est un lieu de vie prisé des oiseaux et petits mammifères. Un superbe documentaire nous invite à leur rencontre.

Si vous observez la cathédrale de Strasbourg depuis le parvis, vous apercevrez peut-être, planant dans les hauteurs, un faucon crécerelle, voire quelques corneilles jouant au toboggan sur les toits de cuivre de la nef. Mais comment imaginer que cet édifice gothique, parmi les plus visités de France, abrite tout un écosystème ? Que, de la flèche au sous-sol de la chapelle Saint-Laurent, en passant par les coursives et le jardin du cloître, dorment, jouent, chassent ou nidifient buses, faucons, éperviers, chouettes effraies, hiboux moyens-ducs ou passereaux ? Comme si cet espace de 6 000 m2 en grès vosgiens n’était, pour les oiseaux, qu’un site naturel rupestre et cavernicole.

Cette « cathédrale sauvage », Cédric Chambin et Pauline Bugeon la dévoilent dans un documentaire réalisé entre 2021 et 2022, sorti au cinéma et depuis peu accessible sur la plateforme Salamandre TV. Munis d’une caméra, ces deux Strasbourgeois ont arpenté l’édifice avec le conservateur-restaurateur Mathieu Baud pour documenter les espèces qu’il abrite (oiseaux, mais aussi insectes, petits mammifères, flore), et comparer ce relevé avec celui réalisé par le naturaliste Ferdinand Reiber en 1882. L’occasion, pour ces trois « ornithofous », de faire de cette enquête poignante sur la biodiversité urbaine un manifeste pour une protection effective des espèces.

Mathieu Baud, le conservateur qui veille sur la cathédrale de Strasbourg et ses habitants sauvages depuis plus de vingt ans. © ERE Production

Un voyage à hauteur d’oiseau

Il y a dans ce film tant de poésie que l’on oublie que c’est un documentaire. D’abord on découvre l’habitat des oiseaux et mammifères comme par surprise, avec le trio d’enquêteurs, que l’on suit dans les endroits les plus incongrus de la cathédrale. Amoureux de l’azur (il ne chasse qu’en l’air), le faucon pèlerin a par exemple installé son garde-manger dans la flèche, parmi gargouilles et archanges de pierre, à 100 mètres de hauteur. Un peu plus bas, un martinet se faufile, on ne sait trop comment, à l’intérieur d’un minuscule trou de boulin — l’un de ceux ayant servi à fixer les échafaudages lors de la construction de l’édifice.

Prolongeant l’enchantement de la découverte, les cadres variés du cameraman nous emportent dans un voyage à hauteur d’oiseau. Vues panoramiques ou en contre-plongée simulent celles d’un oiseau planant ou piquant sur une proie, tout comme les remontées verticales rapides le long des flancs de la cathédrale et les plans fixes sur les perchoirs ouvragés nous immergent dans leur perception de l’espace. Il y a de l’enfance retrouvée dans Cathédrale sauvage : comme le cameraman, la fébrilité du rougequeue noir vous fera peut-être rire.

Un martinet noir à la sortie d’un trou de boulin – voyez le peu d’espace qui lui suffit pour passer. © La Nuée bleue/Alain Mauviel

À cette caméra utilisée quatre mois durant de façon morcelée — dans le but de voir aussi bien les oiseaux migrateurs (roitelets à triple bandeau, martinets, etc.) que les sédentaires —, les réalisateurs ont ajouté des caméras-pièges dans divers endroits du site, entre 2020 et 2021. L’inventaire révèle ainsi peu à peu un riche écosystème, avec sa logique de fonctionnement. Plume-Blanche, le faucon pèlerin du lieu, chasse les pigeons, dont les mulots mangeront peut-être les restes, tandis que les curieuses corneilles retirent tous les détritus accumulés dans les rigoles d’eau.

Invisibles désormais, les choucas, hirondelles, moineaux…

Malgré cette « régulation naturelle », malgré les lois votées depuis les années 2000 pour stopper l’érosion de la biodiversité, l’hécatombe se poursuit. Et dans cette « oasis de l’azur » qu’était pour Ferdinand Reiber la cathédrale de Strasbourg, les hirondelles rupestres et les choucas sont désormais invisibles, tout comme les moineaux, dont la population a chuté en ville de près de 90 %.

Fidèles à leur ambition de faire entendre la voix des acteurs de la protection de la nature, les deux réalisateurs ouvrent avec Mathieu Baud et des experts tels qu’Olivier Steck, spécialiste des rapaces du Grand Est, une salutaire réflexion sur les raisons de ce carnage et les moyens de le freiner.

Un pigeon ramier prend la pose sur l’une des gargouilles animalières de la cathédrale. © La Nuée bleue/Alain Mauviel

Si les raisons en sont de plus en plus connues (la disparition ou l’empoisonnement des ressources alimentaires, une crise du logement inédite), ce que l’on mesure moins, peut-être, c’est qu’entre la réglementation et les usages, il y a un abîme. Même les espèces protégées, comme les martinets, ont à souffrir de la manie humaine du rebouchage des trous de façades, souvent pour en bloquer l’accès aux pigeons — les petits malins parviennent tout de même à se faufiler dans certains trous de boulin de la cathédrale, car entre l’enduit de rebouchage et la pierre, 6 à 7 centimètres leur suffisent. Mais chaque été, des organismes comme la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) en secourent des milliers qui se jettent depuis les toits des villes où ils se sont repliés par défaut, suffoquant sous les vagues de chaleur.

Pourquoi ne pas poser davantage de nichoirs artificiels, et utiliser les pigeonniers contraceptifs, comme cela se pratique déjà à Cologne et dans d’autres villes, demandent les protagonistes du film ? Pourquoi imposer encore des normes nocives au vivant, comme les filets de protection pendant les restaurations, qui piègent les abeilles, sans se demander comment le protéger ?

La cathédrale, « une représentation de la nature »

Comme dans leur second documentaire, qui raconte entre autres beaux combats le sauvetage d’une importante route migratoire aviaire dans la vallée du rift du Jourdain, les réalisateurs démontrent qu’il serait désormais possible, avec un peu de volonté institutionnelle pour traduire en actes la réglementation, et une désensibilisation aux « fausses croyances persistantes dans l’inconscient collectif », de protéger à la fois le patrimoine et la faune. Et l’on ne s’étonne guère, une fois le film visionné, que Cathédrale sauvage ait reçu en 2023 le Prix de protection de la nature au Festival international du film ornithologique de Ménigoute (dans les Deux-Sèvres).

Mais, avancent-ils, la cathédrale n’est-elle pas la meilleure avocate des animaux depuis son édification, entre 1176 et 1505 ? Cochons, brebis, chiens, chauves-souris, cigognes de pierre n’en sont-ils pas les vedettes au côté des saints et de Noé ? « La cathédrale représente la nature, dans toute sa largesse, toutes ses dimensions : animale, végétale. La cathédrale, c’est une représentation de la nature. On vit dans un monde, on doit tous vivre ensemble, et la cathédrale, c’est ça », insiste Mathieu Baud, qui se fait là l’écho du philosophe Baptiste Morizot, analysant la crise écologique comme une « crise de la sensibilité ». Au fait, c’est vrai, le Saint-Esprit lui-même ne s’est-il pas incarné dans une colombe, c’est-à-dire un de ces pigeons blancs que nous traitons si mal aujourd’hui... ?

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