La lutte est joyeuse, fertile, désirable : l’optimisme de Yannis Youlountas

14 janvier 2016 / Emmanuel Daniel (Reporterre)



De l’Espagne à la Grèce, « Je lutte donc je suis », le second film de Yannis Youlountas, nous plonge au cœur des mouvements sociaux et au plus près de ceux qui ont refusé de subir. Sans sortie nationale ni campagne de publicité, mais avec une tournée à travers la France qui rencontre un franc succès, le réalisateur prouve aussi qu’il est possible de faire du cinéma autrement.

Pas de vie libre sans lutte. Tel est le message que nous délivre Yannis Youlountas dans son nouveau film Je lutte donc je suis. Pendant 1 h 20, le militant, écrivain et cinéaste libertaire nous emmène en Grèce et en Espagne, qu’il considère comme les deux foyers les plus ardents de la lutte et de l’utopie en Europe. On voyage de Marinaleda, un village communiste d’Andalousie, à Exarchia, le quartier anarchiste d’Athènes. On passe des montagnes crétoises, où la population s’organise contre un projet éolien industriel porté par EDF, à la ville de Sanlucar, dans le sud de l’Espagne, où des familles squattent des immeubles appartenant à des banques pour ne pas dormir dehors. Le réalisateur reconstitue l’histoire de Can Vies, centre social mythique de la Rose de feu (surnom de Barcelone), qui a vu la population se mobiliser pour reconstruire ce que la mairie avait détruit lors d’une tentative d’expulsion. On rencontre également les membres d’une monnaie sociale, d’une coopérative agricole autogérée ou d’une école inspirée par la pédagogie Freinet. Le réalisateur nous offre une émouvante et stimulante plongée dans le quotidien de femmes et d’hommes qui ont refusé de subir et sont entrés en résistance, chacun à leur manière.

Le film passe rapidement, trop rapidement peut-être, sur ces différentes initiatives, ce qui laisse un sentiment de frustration devant ce qui ressemble parfois à un zapping des luttes. Avant la projection, le réalisateur avait prévenu qu’il cherchait moins à raconter dans le détail ces expériences qu’à « en saisir l’essence ». Il a donc tenté de faire ressortir ce qui relie ces projets et ces personnes, à savoir la commune volonté de ne pas courber l’échine et de se tenir droit, ensemble, face aux puissants.

 Avocat de tous les moyens d’action

Alors que la gauche est déchirée par le « narcissisme des petites différences », lui entend rassembler toutes les personnes qui rêvent d’un monde différent sous l’étendard de la lutte. Il met bien sûr en avant les résistances plus ou moins radicales portées par les mouvements sociaux mais donne également la parole à Éric Toussaint et Stathis Kouvelakis, qui ont emprunté des voies institutionnelles pour résister à la dictature de la dette. « Il y a plein de façons de lutter. Parmi toutes les personnes qui luttent pour la vie, l’humain et la Terre, il y a l’embarras du choix », explique-t-il. L’homme se fait l’avocat de toutes les luttes et de tous les moyens d’action : de l’entartage au cocktail Molotov en passant par l’artivisme du Pape 40, qui dénonce avec humour la société du spectacle. Yannis Youlountas n’est pas du genre à pointer du doigt les casseurs ou à faire le tri entre bons et mauvais manifestants. À la sortie du film, il raconte aux spectateurs les émeutes de 2008 en Grèce où « il y a eu autant de banques brûlées que pendant tout le XXe siècle ». On comprend que, pour lui, ce n’est pas le signe d’une rage aveugle sans signification politique mais l’expression de la digne colère d’une population qui a bien identifié ses agresseurs et est déterminée à les attaquer.

En suivant sa caméra d’Athènes à Marinaleda et de la Crète à Barcelone, on comprend que la lutte n’est pas une affaire de professionnels. La plupart des personnages du film sont des femmes et des hommes ordinaires qui tentent de vivre libres ou simplement de survivre. « Le changement commence toujours par la nécessité et s’accompagne ensuite de la décolonisation de l’imaginaire. Quand les gens vivent et subissent la violence, ils s’organisent pour y faire face », explique le réalisateur, en citant les innombrables initiatives autogérées qui ont jailli à la faveur du chaos économique et de la désillusion politique en Grèce et qu’il racontait dans son premier film, Ne vivons plus comme des esclaves. Pour Yannis Youlountas, il existe un lien évident entre les luttes sociales et écologiques : « Elles répondent toutes deux à un même besoin vital. Avec la chute du niveau de vie, la prise de conscience écologique s’est développée depuis 2009 en Grèce. Ce qui semblait superflu s’est révélé nécessaire et inversement », pense-t-il.

Le film est précieux car il rend désirable l’idée de lutte à une époque anesthésiée par la peur du conflit. Il montre qu’elle est joyeuse et fertile, qu’elle crée des liens puissants entre celles et ceux qui la vivent et révèle le pouvoir et l’intelligence collective qui sommeillent en nous. Le mode de diffusion est également original. Pas de plateau télé, pas de date de sortie nationale et un budget riquiqui collecté grâce à une campagne de financement sur internet. Le pari n’était pas gagné d’avance. Mais Yannis Youlountas défend son film en personne de cinéma en café associatif en passant par les bistrots de village. Il parcourt actuellement la France à un rythme démentiel (quasiment une date par jour pendant six mois) pour participer à des projections-débats organisées par ses soutiens locaux.

 « J’ai l’impression d’avoir 20 ans de moins ce soir. Ça m’a sacrément remuée »

Ce jour-là, il fait étape à Evran, un village breton situé entre Rennes et Saint-Malo. C’est Dyvan le Terrible, chansonnier qui signe la chanson finale du film, qui a organisé la projection au Puits sans fonds, un des bars du village. Ce chanteur rigolard, vieux compagnon de lutte des faucheurs volontaires, a bien choisi son lieu. À peine la porte passée, des inconnus me serrent la paluche. Autour du comptoir, les clients se parlent sans se connaître. Il y a les gens du coin et ceux qui ont fait un peu de route. Tout ce que la région compte de résistants plus ou moins radicaux et âgés est réuni ici dans une ambiance conviviale, fraternelle, fêtarde et insoumise.

L’arrière-salle du Puits sans fonds est pleine lors des deux projections du film. Dans le bar, une scène a été installée et les chansons de résistance font danser les spectateurs jusque tard dans la nuit. Pendant que les adultes boivent une bière locale ou discutent en mangeant une pizza tout juste sortie du four à pain, les enfants ne tardent pas à transformer la cour en terrain de jeu. À la fin de la première projection, une femme aux cheveux blancs vient voir Yannis : « J’ai l’impression d’avoir 20 ans de moins ce soir. Ça m’a sacrément remuée. »

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Yannis Youlountas (à droite) et Dyvan le Terrible à Evran, en Bretagne.

« J’ai des témoignages comme ça à chaque projection », assure le réalisateur. Et il s’en sert pour améliorer son film au fur et à mesure des remarques et critiques. Une fois bouclé, le film sera envoyé par DVD aux financeurs puis diffusé gratuitement sur internet, comme le premier. Cette diffusion hors des circuits classiques semble payer. Yannis Youlountas assure que Ne vivons plus comme des esclaves a été vu plus de trois millions de fois sur internet et traduit en 16 langues. Je lutte donc je suis prend un chemin similaire. Les projections se déroulent souvent à guichet fermé et la version longue « spécial internet et lieux de luttes » – seulement en langue française pour le moment – a déjà été vue près de 20.000 fois-. Cela montre qu’il est possible de toucher le public, sur grand écran et sur internet, sans passer par les circuits traditionnels.

Je lutte donc je suis est une façon de lutter en soi. D’abord en irriguant l’imaginaire des spectateurs d’exemples de luttes concrètes, de paroles et d’actions radicales. Ensuite parce que les recettes des produits dérivés (affiches, bande annonce...) servent à soutenir des luttes et des alternatives (dispensaire autogéré, centre social, logement militant...). Sur son site, Yannis Youlountas raconte par exemple l’arrivée d’un colis de vivres aux familles en lutte de Sanlucar. Je lutte donc je suis mérite de vivre dans les salles obscures et en dehors, autant pour ce qu’il donne à voir que pour la manière dont il a été réalisé.

La bande annonce :


- Je lutte donc je suis. De Grèce et d’Espagne, un vent du Sud contre la résignation souffle sur l’Europe, film de Yannis Youlountas, 1 h 28, septembre 2015.

Agenda des diffusions ici.

Film en « creative commons 3 », c’est-à-dire en libre usage au trois conditions suivantes :
1. mentionner la source ; 2. ne pas modifier l’œuvre ; 3. ne pas en faire un usage commercial, sauf autorisation. Pour toute diffusion payante et/ou commerciale et/ou projection en salles de cinéma, contacter la diffusion/distribution.




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Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Photos : © Emmanuel Daniel/Reporterre pour la Bretagne et le site du film pour les autres.
. Chapô : Lire « agonizomai ara iparko », soit « je lutte donc je suis », sur un mur, en Grèce.

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