123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

TribuneAnimaux

« La nuit tombée, écoutons le brame du cerf »

Avec le brame, le cerf signale sa présence aux femelles.

Plongé dans la plus profonde obscurité, l’auteur de cette tribune tente d’écouter le brame du cerf. Une expérience riche et renversante, à laquelle il nous invite.

Brice Cannavo est preneur de son et réalisateur sonore. Il enseigne l’écriture sonore à l’Institut national supérieur des arts du spectacle (Insas) de Bruxelles, où il mène avec les étudiantes et étudiants une réflexion sur le rapport entre écoute et environnement de plus en plus approfondie.

Retrouvez également ici la version longue de cette tribune, qui vous entraînera des sous-bois sombres au son du brame au retour de « la marée sonore mécanisée », qui s’impose au-dessus du reste.



27 septembre : je plante ma tente dans un coin de campagne belge près d’un endroit où je soupçonne les cerfs de s’adonner au brame. J’ai passé la journée à sillonner la région à pied pour repérer quelques « spots » probables, des clairières, lisières ou autres agoras de verdure permettant une diffusion et amplification naturelle du son. Après une frugale collation vers 19 heures, je pars en quête de ce substrat sonore qu’il me tarde de découvrir in situ. La nuit est tombée.

À peine engagé sur le chemin qui plonge sans détour dans la forêt et arpente la colline, je constate que, malgré la pleine lune qui illumine les environs, les houppiers denses des arbres rendent ce sous-bois obscur. Dans ce noir exigeant, je prends le parti d’avancer à l’oreille sans allumer de lampe. La ligne médiane du chemin, comme souvent couverte d’une couche d’herbe basse, atténue fortement le bruit des pas.

Ainsi l’oreille peut voyager aux alentours tandis que le corps continue son chemin. Au moindre bruit suspect, la marche s’interrompt et l’oreille se tend. Puis l’organe se déploie, sort de son habitacle crânien pour arpenter les ténèbres environnantes. Il y a quelque chose d’improbable, de presque contre-nature (c’est dire à quel point nous en sommes loin, de la nature), à faire confiance à l’écoute pour avancer comme cela dans le noir.

Un chevreuil grogne et se met à pousser des aboiements rauques tout en s’éloignant. Un peu plus haut, probablement sur une branche, un battement d’ailes, mais la source sonore ne bouge pas. Là-bas, des pas dans les feuilles mortes ; ça trotte puis ça s’arrête, quelle taille fait l’animal ?

« L’appel résonnant agit comme un
véritable coup de gong »

Plongé dans la plus profonde obscurité et soucieux du bruit de mes pas, de ma respiration, j’ai néanmoins la sensation d’être perçu par toute une faune alentour. Disons même que j’ai la sensation d’être le seul à ne pas avoir conscience de ce qui m’entoure ; de pénétrer dans une chambre feutrée où tous les acteurs se reconnaissent, et où mon irruption créerait un trouble ignoré seulement de moi.

Il n’est pas évident de ne pas laisser l’imagination travailler à notre place, laisser le fantasme grignoter la réalité. La séduction est tenace, mais quelque chose de très éloigné, d’une grande profondeur, tend à vouloir refaire surface et pallier au manque de confiance, une sorte d’attention ultime portée au temps présent.

« La sensation est physique, haptique, organique, intérieure, sourde »

Toujours dans le noir, j’arrive à une fourche et tente de me souvenir quelle direction j’ai pu prendre lors de mon passage quelques heures plus tôt, en plein jour. Pour éclairer mon esprit, je m’apprête à allumer la lampe quand j’entends au loin, sur ma gauche, un premier brame. Véritable choc. Scansion fulgurante du temps et de l’influx nerveux. Le corps est saisi et aspiré là-bas où se porte l’attention d’écoute. Plusieurs centaines de mètres et pourtant la sensation est physique, haptique, organique, intérieure, sourde. Après une heure passée à marcher dans le noir, attentif au moindre bruissement, l’appel résonnant agit comme un véritable coup de gong. La direction est donnée.

Quelques minutes plus tard, j’arrive sur le plateau qui m’avait semblé en plein jour un endroit propice pour les entendre. L’intuition se vérifie. Ils sont là, peut-être 2 ou 3, encore invisibles puisque dans l’épaisse masse d’arbres du versant d’en face. Le clair de lune est irradiant, la nuit est sèche, froide, le son s’y propage, limpide et complexe.

Lire aussi : Le brame du cerf, un rendez-vous avec le sauvage

Après un temps long, contemplatif, d’émerveillement quasi enfantin, je décide de remettre au lendemain la possibilité de les approcher davantage, en m’y prenant un peu plus à l’avance. Ce soir, il serait malvenu de tenter la traversée de la zone probablement marécageuse. Je reviens donc sur mes pas, chargé d’une énergie et d’une vitalité exaltées.

Je pense à ces meutes de loups en file indienne dans la neige, où chaque individu marche dans les traces de l’autre pour ne froisser qu’une seule fois le tapis blanc, pour une marche de groupe quasi silencieuse ; une marche pour entendre, une marche pour ne pas être entendu.

Depuis quelques dizaines de milliers d’années, l’espèce humaine est totalement sortie de la chaîne trophique, c’est la seule espèce à s’être extraite de l’ensemble des relations naturelles établies entre les organismes vivants. Elle n’a plus à se soucier des prédateurs qui tenteraient de l’approcher : sa nourriture lui est à présent garantie par l’élevage et l’agriculture, son habitat et son mode de vie la protègent du monde sauvage. Résultat, plus aucune nécessité vitale ne l’oblige à une écoute approfondie de l’environnement.

Pourtant, quelque chose se joue à cet endroit, quelque chose qui me dépasse totalement et en même temps m’attire avec intensité. Une brèche s’est ouverte, laissant apparaître un espace autre, qui fut le nôtre, dans lequel les rescapés de nos agissements continuent de tenter de se nourrir sans se faire manger, un endroit où l’écoute et l’attention sont encore au cœur des relations.

legende