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EntretienAgriculture

« La souveraineté alimentaire vue par Macron est de droite »

Marché à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne) en février 2023.

La souveraineté alimentaire vue par le gouvernement français est une « vision néocoloniale, libérale de droite », dénonce Morgan Ody de Via Campesina, à l’origine de ce concept agricole.

La « souveraineté alimentaire » voulue par le gouvernement nous rend au contraire dépendants. C’est ce que dénonce auprès de Reporterre Morgan Ody, coordinatrice générale du mouvement international Via Campesina, qui a inventé le concept. Le terme est aujourd’hui au cœur du projet de loi d’orientation pour la souveraineté agricole et le renouvellement des générations en agriculture, présenté le 3 avril en conseil des ministres. Le ministère est même devenu celui de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. Mais pour la paysanne Morgan Ody, l’exécutif a détourné le concept de son sens.


Reporterre — Via Campesina a développé la notion de souveraineté alimentaire. Quel sens a-t-elle pour vous ?

Morgan Ody — Nous avons développé cette revendication au milieu des années 90. À l’époque, la création de l’OMC [Organisation mondiale du commerce] nous inquiétait car elle intégrait l’agriculture dans le système de libre-échange. L’idéologie était que si l’on développait les échanges internationaux des produits agricoles, ils seraient moins chers, et ce modèle économique sortirait l’humanité de la faim. Il y avait un oubli dans cette analyse, c’est que les pauvres dans le monde sont souvent des paysans, et que leur revenu dépend du prix des denrées agricoles. Le risque était surtout de faire baisser le revenu des plus pauvres et d’accroître la misère.

Face à ce raisonnement, nous avons apporté la notion de souveraineté alimentaire. L’idée est d’avoir des politiques publiques qui soutiennent les paysannes et les paysans, une production alimentaire nationale, sans dumping [vendre sur les marchés extérieurs à des prix inférieurs à ceux du marché national] vis-à-vis des autres pays. De protéger les productions paysannes, liées aux territoires et aux cultures, contre les multinationales de l’agroalimentaire et les importations.


Que pensez-vous de la définition de souveraineté alimentaire donnée par le gouvernement ?

Cela montre qu’on a gagné une bataille idéologique. Plus personne n’ose crier sur les toits que l’alimentation doit dépendre des chaînes de valeur internationales. Mais derrière le terme de souveraineté alimentaire, le gouvernement met une vision totalement contraire à ce que l’on porte.

« C’est une vision néocoloniale, libérale de droite »

Ce qui m’a d’abord totalement choquée, c’est que le gouvernement français prétend signer des accords de libre-échange au nom de la souveraineté alimentaire. Il dit vouloir sécuriser les importations. C’est une vision néocoloniale, libérale de droite, qui consiste à soutenir les champions de l’agroalimentaire nationaux. C’est complètement opposé à la vision que l’on porte, qui est que tous les peuples ont le droit de décider pour eux-mêmes. Le gouvernement français n’arrive pas à concevoir que l’Afrique aussi a droit à sa souveraineté alimentaire.

Ils oublient aussi l’aspect démocratique : dans notre Constitution, le souverain, c’est le peuple. Il a le droit de décider s’il veut ou pas des OGM ou des mégabassines.

Enfin, cela me fait bondir quand je vois qu’ils incluent la biomasse dans cette définition. Pour nous, l’alimentation est la base d’une vie décente, elle doit être prioritaire sur les autres usages. À l’inverse, leur idée est de faire de la « croissance verte », de maintenir le niveau de production industrielle par la biomasse, qui va servir à faire des biocarburants ou des plastiques végétaux. Cette biomasse serait massivement importée depuis les pays d’Amérique latine, notamment, où les terres ne serviraient plus à produire de l’alimentation pour leur population. La souveraineté alimentaire vue par Macron et son gouvernement est donc très loin de notre projet.


Pourquoi dites-vous que cette vision est problématique pour les pays du Sud ?

Nos exportations peuvent détruire les productions locales d’autres pays. Par exemple, pour le lait, l’Union européenne est en surproduction et en exporte massivement en Afrique de l’Ouest, sous la forme de poudre de lait d’assez mauvaise qualité nutritionnelle [le lait est écrémé, puis réengraissé à l’huile de palme, explique cette campagne menée par plusieurs ONG] et moins chère que le lait local. Cela détruit la production de lait dans ces pays.



En quoi ce modèle productiviste et exportateur ne garantit pas, selon vous, une véritable souveraineté alimentaire ?

Prenons l’exemple du poulet. À l’heure actuelle, la France importe beaucoup de poulets. On se dit donc qu’il faudrait en produire plus. Le conseil régional de Bretagne a donné des subventions en 2018-2019 pour cela. Mais ils sont nourris massivement au soja d’Amérique latine, donc s’ils coupent l’approvisionnement, il n’y aura plus de poulets français. Une vraie stratégie de souveraineté alimentaire serait de relocaliser toute la chaîne de valeur.

Même exemple sur les céréales. La France en est très fière, elle en exporte beaucoup. Mais cette production dépend massivement du fait que l’on importe du gaz, qui permet de produire les engrais chimiques que l’on met dans les champs pour faire pousser le blé. Quand ils sont dans une situation où cela devient plus difficile d’importer du gaz russe pas cher, ils ont un problème. Une vraie stratégie de souveraineté alimentaire serait de refaire de la polyculture élevage pour que, par la production animale, on produise la fertilisation pour les cultures végétales.


Quelles relations de commerce entre pays proposeriez-vous plutôt ?

On est pour du commerce, mais à égalité entre les pays. Les accords de pays à pays existaient beaucoup dans les années 60, 70, 80. La France pourrait décider de vendre à l’Égypte, par exemple pendant cinq ans, du blé à un prix défini et rémunérateur pour les producteurs en France et accessible pour les consommateurs en Égypte. Cela éviterait la spéculation boursière. Et ce serait gagnant pour tout le monde. Je donne l’exemple de l’Égypte, car au début de la guerre en Ukraine, les prix du blé ont fortement augmenté, alors qu’on avait des stocks, mais les marchés ont paniqué. L’Égypte s’est donc retrouvée en insécurité alimentaire à cause de la spéculation financière sur les prix du blé.


Quelles mesures politiques concrètes permettraient une véritable souveraineté alimentaire, selon vous ?

Il faudrait considérer que la terre, l’eau et les semences sont des biens communs dont l’usage doit être régulé et protégé contre l’accaparement. Cela signifie aussi assumer des interventions des États pour stabiliser le prix des produits agricoles. Pour cela, il existe trois outils : les stocks publics, les prix minimums d’intervention et une gestion des marchés. Par exemple, constituer des stocks publics permet, quand il n’y a pas assez de production, de remettre des aliments sur le marché, pour éviter l’envolée des prix et prévenir les famines.

Les prix minimums d’intervention, eux, existent dans le monde entier. Même en Europe, mais à des niveaux très bas. La puissance publique pourrait définir des prix minimums qui couvrent les coûts de production des paysans et leur permet de gagner leur vie. Si les prix passent en dessous, la puissance publique intervient pour faire remonter les prix. Par exemple en achetant des stocks.

Dans l’Union européenne, ils ont abandonné depuis 1992 la gestion publique des marchés. Les multinationales, lorsqu’elles voient les prix baisser, les laissent baisser plus pour acheter moins cher. Quand c’est cher, elles attendent, pour vendre les stocks au meilleur prix possible. Laisser le privé gérer les stocks crée une forte instabilité et joue contre les producteurs et les consommateurs. C’est ce qu’on a observé ces dernières années. Les prix payés aux paysans restent très bas, mais l’inflation du prix payé par les consommateurs est énorme. Entre les deux, c’est l’agroalimentaire et la grande distribution qui ont augmenté leurs marges.

On demande aussi une régulation de l’offre, par exemple par des quotas laitiers. Si on ne la régule pas, on risque une très forte surproduction. Cela amène une chute des prix, des faillites en cascade dans les fermes, puis quelques années plus tard un problème de sous-production.

Par dogme néolibéral, et par volonté de conquérir des marchés étrangers, les pays européens ont abandonné tous ces outils depuis 1992. À l’époque, ils ont demandé aux agriculteurs de produire à pas cher, en dessous de leurs coûts de production, et ils leur ont dit qu’ils compenseraient avec les aides de la PAC [Politique agricole commune de l’Union européenne]. Ce système est en bout de course.

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