L’Union européenne est loin d’atteindre les objectifs climat de 2030
Les voitures sont l'un des principaux pollueurs en Europe. Ici, une usine Volkswagen en Allemagne, en septembre 2023 - © Stuart Franklin / Getty Images Europe / Getty Images via AFP
Les voitures sont l'un des principaux pollueurs en Europe. Ici, une usine Volkswagen en Allemagne, en septembre 2023 - © Stuart Franklin / Getty Images Europe / Getty Images via AFP
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L’Europe a évalué les politiques environnementales des États membres. Verdict : elles ne sont pas à la hauteur des enjeux. Et manquent dramatiquement de sobriété.
On ne conduit bien une politique qu’en l’évaluant. C’est au nom de ce principe de bonne gouvernance que les instances communautaires ont publié, dans les derniers jours de 2023, deux études sur l’application du huitième programme d’action pour l’environnement (PAE).
Définitivement adopté en mars 2022, ce PAE vise à réduire de 55 % nos émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030, adapter les vingt-sept États membres de l’Union européenne (UE) aux conséquences du changement climatique, mettre en place un modèle de croissance « régénérative », réduire les pollutions, rétablir la biodiversité, alléger les effets négatifs de la production et de la consommation. Vaste programme !
Le plan pose surtout les jalons pour faciliter l’atteinte de l’objectif suprême du Pacte vert pour l’Europe : la neutralité carbone en 2050.
« On risque de rater la plupart des objectifs »
Le rapport le plus complet est celui de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE). En se basant sur les statistiques et les politiques nationales des Vingt-sept, l’institution de Copenhague a produit 28 indicateurs de suivi de 8 thématiques : atténuation, adaptation, économie circulaire, détoxification de l’environnement, préservation de la biodiversité, allègement des pressions imputables à la production et à la consommation, mise en œuvre du plan, qualité de vie en respectant les limites planétaires.
Dès les premières pages, une conclusion s’impose : les vingt-sept États membres n’ont aucune chance d’atteindre les objectifs du Green Deal. Sur les 28 sujets évalués, seuls 5 sont sur une trajectoire satisfaisante : baisse des morts prématurées dues à la pollution de l’air par les particules fines, accroissement des budgets consacrés à la dépollution, développement d’innovations environnementales, nombre d’emplois et richesses produites par les secteurs environnementaux.
« À ce rythme, on risque effectivement de rater la plupart des objectifs », selon Arnaud Schwartz, ex-président de France Nature Environnement (FNE).
Situation sous-estimée
Les rythmes de décarbonation de la production d’énergie ou de maîtrise de nos consommations de mégawattheures (MWh) sont trop lents. Les puits de carbone absorberont et stockeront 19 % de moins de carbone que prévu.
Nos programmes d’adaptation sont très insuffisants à l’aune des changements climatiques annoncés. Ce qui contribuera à augmenter les coûts des dégâts et à amplifier les risques de rupture d’approvisionnement en eau. Ces risques ne sont pas à prendre à la légère. Entre 1980 et 2022, rappellent les analystes de l’AEE, les Européens ont déboursé 650 milliards d’euros pour réparer les conséquences des événements climatiques extrêmes.
Et si la situation était encore plus inquiétante encore ? Certains experts considèrent que la taille des mailles du rapport de l’AEE est trop large pour jauger l’efficacité réelle des politiques environnementales communautaires. « Si l’on s’intéresse à la préservation de la biodiversité, on ne peut qu’être surpris par le fait que l’AEE ne prend pas en compte l’évolution des épandages de pesticides. On passe à côté du pilier central de la restauration des écosystèmes », affirme Dorian Guinard, maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble.
Critique un peu similaire formulée par un haut fonctionnaire de la direction de l’environnement de la Commission : « Le rapport ne porte que sur certains indicateurs de statut. Lorsqu’il évoque la forêt, ce n’est qu’à travers le développement de corridors écologiques reliant les différents massifs. C’est très insuffisant pour statuer sur l’état des forêts en Europe ou sur le succès des politiques forestières nationales. Ce dernier item est d’ailleurs impossible à évaluer : la plupart des actions prévues pour requinquer les forêts n’ont pas encore été mises en œuvre. »
La technique ne fera pas tout
Maillon central de la politique climatique européenne, l’énergie est mal notée par l’AEE. L’agence, dirigée par Hans Bruyninckx, souligne qu’il est très peu probable aussi que l’Europe atteigne son objectif de réduction de la consommation d’énergie et peu probable qu’elle parvienne à consommer 42 % d’énergie produite par des sources d’énergies renouvelables à l’horizon 2030.
Au chapitre consacré aux énergies vertes, Bruxelles estime que les Vingt-sept ne produiront que 39 % d’énergies renouvelables, à la fin de la décennie, contre 42,5 % fixés par la directive sur les énergies renouvelables. Cet objectif est pourtant juridiquement contraignant. La dernière directive sur l’efficacité énergétique impose de réduire de 11,7 % la consommation de kilowattheures (kWh), par rapport à un scénario de référence.
La sortie des énergies fossiles s’annonce également laborieuse. « Tous les États ne prévoient pas de cesser la consommation de charbon avant 2030 », explique la Commission européenne. Résultat : sans changement de braquet, les Vingt-sept ne réduiront que de 51 % leurs émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030. Soit quatre points de moins que fixé par le Pacte vert.
Certes, les États membres peuvent encore accélérer le rythme de transformation. Mais cela pourrait ne pas suffire. Tous nos interlocuteurs regrettent l’option techniciste des politiques environnementales. « Il faut que nos politiques soient conscients d’une chose : la technique ne fera pas tout. Nous devons embarquer toute la société pour espérer décarboner sans rompre le contrat social », estime Jean-Louis Bal, président de l’association Agir pour le climat.
Pour ce faire, tous s’accordent à mettre en avant la sobriété. « Mais attention, cela ne s’arrête pas à programmer son thermostat sur 19 °C, prévient Nicolas Goldberg, spécialiste des questions d’énergie et d’environnement chez Colombus Consulting. La sobriété, c’est la satisfaction de nos besoins en consommant moins et en réduisant de facto notre empreinte environnementale. À titre d’exemple, le développement des transports en commun est un projet de sobriété qui peut être enthousiasmant et qui est souhaitable. »
« La sobriété n’est pas une option »
L’idée est loin d’être jugée enthousiasmante et souhaitable au plus haut niveau. Quand la sobriété est mentionnée, c’est pour évoquer les seules économies financières. « Dormir à 19 °C et même à moins, ce n’est pas seulement bon pour le pouvoir d’achat, c’est aussi bon pour la santé », résumait, en octobre, la ministre de la Transition énergétique Agnès Pannier-Runacher. A-t-on progressé depuis ? Ça n’est pas évident.
L’avant-projet de loi sur la souveraineté énergétique de la France prépare l’accroissement de la production d’électricité, nucléaire de préférence. Pas très enthousiasmant pour la majorité des Français : un récent sondage d’Odoxa montre que 52 % des citoyens préfèrent fonder la transition sur les renouvelables plutôt que sur l’atome.
Est-ce souhaitable de miser en priorité sur le nucléaire en oubliant la sobriété ? Dans ses exercices de prospective, RTE insiste sur la nécessité d’actionner quatre leviers pour décarboner le système énergétique : l’efficacité énergétique, la sobriété, la maximisation de la production des centrales nucléaires existantes et l’accélération sur les renouvelables.
La sobriété ? « Ce n’est pas une option, indique sur Linkedin Thomas Veyrenc, directeur général chargé de la stratégie et des finances de RTE. Le dire, ce n’est pas être militant, c’est une démarche scientifique. Opposer réindustrialisation et sobriété me semble derrière nous. »