Le boulanger livre le bon pain en carriole

Durée de lecture : 5 minutes

2 juin 2014 / Ingrid Seure (Village)

Tous les jeudis aux beaux jours, Alain Boisseau, boulanger, vend son pain en roulotte tractée par sa belle Percheronne.


J’ai retrouvé Alain Boisseau et « sa Pépette » à 8 h45 à Chancelade (Dordogne). Si Chancelade est une commune aujourd’hui plus urbanisée avec des commerces et grandes surfaces voisines, un esprit « village » demeure et Alain s’attache à le perpétuer.

Garder une tournée à cheval là où il accompagnait son père, continuer à servir les descendants de ses clients, aider les personnes âgées ou handicapées, est important pour cet homme attaché au territoire et au contact.

Alain a fait le trajet Mensignac - Chancelade au volant d’une bétaillère contenant Pépette et avec en attelage sa carriole Plaisir du bon pain. Un temps de préparation est ainsi nécessaire. Il sort la jument de la bétaillère, lui passe sur le corps l’étrille, accompagné de mots doux. C’est qu’elle est coquette la Pépette. Ludesse 2 de son vrai nom, se regardait tout le temps dans la glace lors de la fête du pain ; d’où cet affectueux sobriquet.

Violette, la vendeuse de 36 ans enthousiaste et volontaire, sort les accessoires d’attelage de la roulotte en bois. Après quelques efforts physiques, le cheval est en tenue de travail et la tournée peut démarrer.

La société évolue mais l’esprit village demeure

Depuis vingt-cinq ans, Alain fait des tournées avec un cheval attelé. Tout est fait maison. Le pain certes, mais aussi sa roulotte légère, et même le bonhomme je dirai ! Alain, soixante-dix ans est un homme plein d’humour « qui crèvera dans le pétrin ». Rassurez-vous, ce ne sera pas le cas de son savoir faire. Lionel, son fils, assure la relève de l’établissement Boisseau.

Par contre, l’avenir des tournées attelées, est incertain. Alain, à la retraite, poursuit ce type de tournée pour « son plaisir et celui des gens ». Il a toujours effectué les tournées en campagne et sa femme la vente en magasin. Un boulanger un peu bohème.

Avant, il parcourait des kilomètres avec un cheval breton. Mais la société et la consommation ont changé, « les maisons se sont éloignées, la population a vieilli, et l’épicerie est primodiale ».

Il a adapté son fonctionnement et opté pour des tournées en camion afin de couvrir un plus large secteur et de répondre aux besoins. Mais pas question de raccrocher le commerce attelé pour autant !

Alain a acheté Pépette, quatorze ans, patiente, affectueuse et séduisante. Avec elle, il parcourt aux beaux jours le jeudi à Chancelade, aux alentours de la D710, trois kilomètres… en trois heures de temps. « On voit que l’été revient avec la petite carriole » lance une cliente.

Le cheval : une mémoire d’éléphant et un élan de générosité

La première halte commence juste de l’autre côté de la rue, soit à vue de naseaux, cinquante mètres. Station service l’ELAN. Le nom prête à sourire, la situation aussi. Un client fidèle taquine Alain : « Fais gaffe, son carburant ne coûte pas cher ! Ils sont capables de te dire que ça pollue et de te taxer ! »

La tournée avec Pépette est pour certains touristes ou clients ponctuels une attraction. Mais en vérité, elle représente bien plus. Un lien intergénérationnel, la mémoire d’une époque passée et de sa vie locale. « Pendant la guerre 39-45, le pain était rationné. Mais mon père vendait du pain sans demander les tickets. Il leur disait : “si vous pouvez avoir du pain ailleurs avec vos tickets, allez-y “  ».

Une livre de pain consistant pour une tonne de liens durables

Pépette fait quelques mètres et s’arrête devant une maison. La porte s’ouvre et parallèlement, des dizaines d’habitués affluent. Ici pas de nom exotique, on parle de pain d’une livre, un pain de 2 (kg) ou encore un épi. « Allez-y, montez. Choisissez celui qui vous fera plaisir » indique Violette. Dans la roulotte, on peut « tâter » les pains, entendre leurs craquements. « C’est quand il est chaud qu’on dit qu’il est frais ! » s’exclame Alain.

Les habitués s’attroupent autour de Pépette et discutent. Les passants s’arrêtent, certains prennent des photos, les enfants accourent. Sur la route, les voitures ne klaxonnent pas derrière Pépette. Les conducteurs affichent même un sourire. « Attention elle va mettre le V12 » me prévient Violette quand Pépette attaque le rond point.

Pépette est obéissante, « vidange » même dans le caniveau en percheronne bien élevée. La roulotte en bois, elle, fait des caprices. Une des tringles en fer maintenant le haillon ouvert s’est cassée et tombe à plusieurs reprises sur la chaussée. Arrêts chez des particuliers, des commerçants : coiffeuse, pharmacien, personnels du conservatoire de musique… « Pas besoin de galoper chercher le pain, il est sur place ».

Vers 12h, la tournée s’achève et nous revenons au point de départ. Violette et Alain libèrent Pépette de son lourd harnachement. Je quitte ce sympathique équipage, mon pain à l’anis et un de 500 sous le bras ; avec le sentiment, moi aussi, de ne pas avoir travaillé.


- La tournée de Pépette (selon la météo) : Jeudi de 9 h 00 à 12 h40, Route de Ribérac – rue Jean Jaurès - Mairie - Avenue des Reynats.

- Etablissements Boisseau, 10 route de Gravelles 24350 Mensignac, Tel : 05 53 03 51 04, www.boulangerieboisseau.fr


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source : Village

Photos : La Chapelle Gonaguett

Lire aussi : Ils sont anarchistes, autogérés, et ils font du très bon pain

DOSSIER    Alimentation

18 novembre 2019
À la convention citoyenne pour le climat, les participants débattent aussi de la justice sociale
19 novembre 2019
Les assurances privées à l’assaut d’une agriculture affaiblie par le climat
18 novembre 2019
Gilets jaunes, un an : une féroce répression contre l’union des colères


Dans les mêmes dossiers       Alimentation