Le croque-mort qui ramène les corps des migrants chez eux

Durée de lecture : 8 minutes

10 avril 2019 / Baptiste Langlois (Reporterre)

Des dizaines de migrants risquent chaque jour la traversée entre l’Afrique et l’Espagne. Une partie d’entre eux y laissent la vie. Depuis vingt ans, le croque-mort Martín Zamora identifie les corps et les ramène, autant qu’il lui est possible, auprès de leur famille.

  • Los Barrios (Espagne), reportage

Martín Zamora est contrarié et s’en veut. Contrarié de ne pas avoir été informé de la journée de conférence organisée la semaine dernière à la Línea de la Concepción, ville andalouse frontalière de Gibraltar. Averti au dernier moment, il a réussi de justesse à se rendre à cette réunion sur l’immigration illégale dans le détroit. Il voulait entendre l’opinion des représentants de la Guardia Civil, d’associations (Croix-Rouge, Acnur [Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés]), d’un procureur… Et il s’en veut de n’avoir pas apostrophé les invités sur l’absence de mécanismes pour reconnaître les victimes de la traversée. Au moment des statistiques des morts, il a été découragé par un voisin de chaise lui affirmant qu’il n’aurait, de toute façon, pas de réponse. « J’ai fait des boucles dans mon lit toute la nuit, énervé contre moi-même de ne pas l’avoir demandé. Pour eux, les morts ne sont que des chiffres, ils ont pourtant une famille, une histoire… »

Les morts, c’est son métier. Martín Zamora tient les pompes funèbres Southern Funeral Assistance à Los Barrios, non loin d’Algésiras, ville sans charme de la pointe sud de l’Espagne. Cheveux mi-long, bouc poivre et sel, le croque-mort occupe un segment particulier : il se charge, depuis deux décennies, d’identifier et de rapatrier auprès de leur famille les corps des migrants morts pendant la courte (14 km) mais dangereuse traversée entre les côtes marocaines et espagnoles. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 56.000 personnes sont arrivées par la mer en Espagne en 2018. Et 769 sont mortes ou disparues dans la partie occidentale, soit trois fois plus que l’année précédente. Alors que la Méditerranée est un cimetière, l’Andalou de 58 ans lutte pour que les cadavres échoués sur les plages ne soient pas mis en terre sous la mention « Desconocido » (« inconnu »).

« Je me mets parfois dans des situations compliquées pour identifier un mort »

Concernant l’identification des morts, il regrette « qu’il n’y ait aucun protocole spécial, que peu de monde s’en soucie. Quand une personne n’est pas identifiée, il y a toujours l’espoir pour sa famille de la revoir en vie. Ne pas savoir est une vraie souffrance. » De sa voix éraillée par les Chesterfield qu’il fume à la chaîne, Martín se garde bien de se mettre en avant. « Je suis un particulier, je ne suis personne », rappelle-t-il. Un négociant, évidemment, il en est un. « Mais un patron de pompes funèbres atypique. Je me mets parfois dans des situations compliquées pour identifier un mort. Habituellement, dans le métier, on ne parle pas aux policiers ou aux juges. On fait le travail et c’est tout », dit-il, un œil rivé sur son téléphone qui n’arrête pas de sonner. Messages de remerciement, de désespoir. Coup de fil concernant une affaire en cours. Beaucoup de photos de vie, de mort encore plus.

Quatorze kilomètres séparent les côtes marocaine et espagnole.

Martín reçoit les photos dans l’ordre inverse du cycle de l’existence. D’abord, celle de mort, comme avec cet homme découvert le 21 février sur une plage de Tarifa, noyé alors qu’il voyageait en patera — embarcation de fortune — depuis le Maroc. La photo du cadavre lui a été envoyée deux jours après, en sous-main, par un policier de la zone avec qui il entretient de bonnes relations. Le lendemain, grâce à un contact à Tanger, le croque-mort en costume clair et à la démarche lente a appris que l’homme était Camerounais. Ce contact a pu remonter jusqu’à la famille du défunt, qui, le 6 mars, a envoyé à Martín une photo montrant le jeune homme souriant, accompagnée des informations le concernant.

Martín Zamora tient les pompes funèbres Southern Funeral Assistance à Los Barrios.

Les clichés correspondent. Parfois, les juges s’en contentent, avec la reconnaissance du corps par un proche déjà sur place, et autorisent Martín à s’occuper du reste — rapatriement ou inhumation. La plupart du temps, les empreintes et l’ADN sont demandés pour une identification formelle. Malgré son réseau étendu (policiers, associations, juges, consuls…), cette fois-ci, l’affaire piétine. « On attend que l’ambassade nous envoie la fiche biométrique pour l’identifier. Certaines le font vite, d’autres non. Aussi, lorsqu’il faut effectuer un prélèvement ADN aux familles, la situation devient vite compliquée et peut s’étirer sur des mois. Loin et sans argent, il leur est impossible de venir jusqu’en Espagne », dit-il.

« Quand les familles me remercient, c’est une sensation très forte » 

Originaire de Murcie, Martín Zamora a débarqué à Los Barrios les poches vides. Il a monté son négoce de pompes funèbres en 1999 grâce à un ami. Depuis, il renvoie d’une certaine manière l’ascenseur aux familles des clandestins qui arrivent, eux aussi, sans rien. Peu après son installation, il avait reçu un appel de la Guardia Civil pour venir récupérer les corps de 17 migrants noyés. Il demanda si les familles avaient été localisées. Réponse négative. Un des morts avait dans sa poche un petit papier avec un numéro de téléphone. Un homme répondit à l’appel, mais démentit connaître le mort. Quelques jours après, l’homme rappela Martín, lui disant qu’il s’agirait peut-être d’un neveu. L’homme vint identifier le corps. « Je lui ai demandé de venir avec moi au Maroc, après avoir rapatrié son neveu, pour identifier les autres, se souvient le croque-mort. J’ai demandé au juge l’autorisation d’emporter les effets personnels et on est allés de hameau en hameau avec ma fourgonnette pour retrouver toutes les familles. On a réussi au bout d’un mois. À ce moment, je le faisais pour mon affaire mais la réalité m’a dépassé. Ces personnes n’avaient rien. Comment pouvais-je leur dire que j’avais leurs enfants dans une chambre froide mais que je ne pouvais pas leur ramener car ils n’avaient pas d’argent ? » Cette histoire qui a lancé la mission que s’est donnée Martín a été adaptée au cinéma, sous forme de fiction, par la réalisatrice espagnole Chus Gutiérrez dans Retour à Hansala (2008).

Au fil des ans, la situation s’est répétée. Des rapatriements gratuits, d’autres à prix coûtant, « plusieurs familles qui se cotisent. Et si on ne peut vraiment pas, on fait sur demande de la famille, les funérailles musulmanes en Espagne. J’envoie des photos et des vidéos de la toilette. Ça permet aux familles d’être, d’une certaine façon, présentes à l’enterrement de leur enfant. » Pour financer ces rapatriements de sans-papiers, Martín s’appuie sur le filon marocain « des légaux », ceux installés en Espagne en bonne et due forme et qui souhaitent être enterrés dans leur pays d’origine. Son réseau lui sert pour attirer les clients, avec un service moins cher que la concurrence jure-t-il, de l’ordre de 2.500 € pour le Maroc et 6.000 € environ pour rapatrier un corps en Guinée-Conakry. Il a connu une période faste, puis a frôlé la faillite en Espagne avant de partir au Brésil pour changer d’air et pour monter de nouveau une entreprise de pompes funèbres, qui fit rapidement faillite. « C’est un travail coûteux », affirme Martín. « Je lui ai toujours dit qu’il allait mourir pauvre », dit Marie-Ange Colsa Herrera, amie de longue date et présidente d’une toute nouvelle ONG (le Cipimd) qui l’aide sur certains cas.

Qu’est-ce qui pousse le gérant de pompes funèbres à continuer sa mission ? « Quand les familles me remercient, c’est une sensation très forte. Même si je leur ramène un mort, ils me sont reconnaissants de m’être battu pour eux, de pouvoir commencer le deuil. Je ne leur fais pas un cadeau mais j’ai parfois l’impression d’être un genre de Roi mage. » En vingt ans, il a assisté à l’évolution des traversées. Ces dernières années, il voit beaucoup de populations subsahariennes et des Marocains, jeunes. « On leur dit que c’est dangereux mais pour eux, c’est comme le loto, dit-il. Beaucoup trop perdent. » Comme ce jeune Sénégalais, noyé, avec ses trois amis, une heure après avoir pris place à bord d’une patera. « On l’a identifié rapidement. Ses parents m’ont envoyé une vidéo de lui juste avant qu’il ne tente la traversée. Il était heureux. Quand j’ai reçu la vidéo, j’étais à côté du cadavre au moment où on le préparait pour le transférer au Sénégal. J’ai pleuré. »


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Lire aussi : Chez Marcel, havre autogéré sur la route des migrants

Source : Baptiste Langlois pour Reporterre

Photos : © Baptiste Langlois/Reporterre
. chapô : Martín Zamora dans son bureau à Los Barrios, dans le sud de l’Espagne.

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