Le glyphosate sauvé par le Brexit !

28 juin 2016 / Lorène Lavocat (Reporterre)



En raison du Brexit, la Commission européenne a décidé de reporter à dans dix-huit mois la décision sur l’interdiction du glyphosate. Une bonne affaire pour Monsanto, qui produit cet herbicide. Voici l’histoire de ce produit néfaste et tout ce qu’il faut savoir à son propos.

- Actualisation - Mardi 28 juin - 18 h - La Commission européenne a finalement décidé mardi 28 juin d’accorder un sursis de 18 mois au pesticide, le temps d’attendre un nouvel avis scientifique qui viendrait de l’Agence européenne des produits chimiques. Les Européens ne parviennent pas à trouver la majorité qualifiée qui permettrait de prolonger l’autorisation du glyphosate. En effet, la France et Malte ont voté contre, et sept autres pays européens se sont abstenus.


L’histoire du glyphosate ressemble à un feuilleton : chaque semaine amène son lot de rebondissements. Avant-dernier en date, vendredi 24 juin. Les Etats européens se sont à nouveau déchirés sur la question de son interdiction... Et voilà que l’on apprend que, en raison du Brexit (sortie du Royaume-Uni de l’Europe), la Commission européenne a reporté la décision... à plus tard.

Mais au fait, d’où vient cette molécule qui fait tant parler d’elle ?

En 1950, un chimiste suisse, Henri Martin, synthétise pour la première fois le glyphosate, une molécule répondant au doux nom de N-phosphonomethyl-glycine. Il travaille pour le laboratoire pharmaceutique Cliag, mais il ne trouve alors aucune application concluante pour sa « découverte ».

Vingt ans plus tard, John Franz, chimiste lui aussi, cherche à créer un herbicide puissant pour son entreprise missourienne : Monsanto. Il découvre que le glyphosate tue les plantes en bloquant un enzyme dont elles ont besoin pour fabriquer des protéines. C’est ce qu’on appelle « un herbicide systémique à large spectre ». Ni une ni deux, le glyphosate est breveté sous le nom commercial de Roundup. Dès 1974, il est commercialisé en Malaisie pour la culture de l’hévéa puis au Royaume-Uni pour celle du blé.

Facile à utiliser et redoutablement efficace, le glyphosate rencontre très vite le succès commercial. Les agriculteurs l’épandent pour « nettoyer » les champs des mauvaises herbes avant les semences ou avant la levée des semences. On l’emploie aussi dans les jardins, les parcs, les espaces publics et sur les voies ferrées. Bref, il devient l’un des herbicides les plus utilisés au monde. Pour ses « bienfaits », John Franz reçoit d’ailleurs en 1987 la Médaille nationale de la technologie des États-Unis.

650.000 tonnes de glyphosate pulvérisées dans le monde en 2011

Mais le vrai boom intervient à la fin des années 1990. Monsanto développe alors des organismes génétiquement modifiés (OGM) rendus tolérants au Roundup. À partir de 1996, la firme commercialise des cultures Roundup Ready (maïs, soja). Résultat, en 2013, ces dernières représentent 63 % du total des plantes transgéniques commercialisées. Avec l’expiration du brevet de Monsanto en 2000, une quarantaine de sociétés vendent désormais des produits à base de glyphosate. En 2011, pas moins de 650.000 tonnes de l’herbicide ont été pulvérisées dans le monde.

Des nuages s’accumulent pourtant dans le ciel sans mauvaise herbe du glyphosate. Au cours des années 2000, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour dénoncer la nocivité de la substance sur l’environnement comme sur la santé. De l’Amérique latine à l’Europe, les preuves scientifiques pleuvent. En 2012, l’étude du professeur Gilles-Éric Séralini sur la toxicité à long-terme du Roundup fait grand bruit.

Et en mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), qui dépend de l’OMS, classe le glyphosate parmi les cancérogènes probables pour l’homme. Un avis qui secoue les autorités sanitaires. Quelques mois plus tard, l’Agence européenne de sécurité des aliments (Aesa) remet en cause l’évaluation du Circ, arguant que « les éléments disponibles ne permettent pas sa classification comme cancérogène probable ». L’Agence française (Anses) se range quant à elle à l’avis de l’OMS. Dans la foulée, la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, demande dès le 4 mars 2016 une interdiction de l’herbicide au niveau européen.

Tergiversations européennes 

Car depuis le début de l’année, le sort du glyphosate est en suspens. Pour être vendu en Europe, il doit bénéficier d’une autorisation de mise sur le marché. Or, celle qu’il a obtenue en 2002 expire au 30 juin 2016. La date fatidique approche, mais les autorités semblent incapables de prendre une décision. Et l’ont donc repoussée aux calendes grecques. Monsanto peut remercier les partisans du Brexit !

Votes sans cesse décalés, lobbyings intenses de la part des industriels, pressions citoyennes, tergiversations des gouvernements… Depuis début juin, le temps presse... mais aucun compromis ne se dessine. La vingtaine d’États en faveur du prolongement de l’autorisation se heurtent aux réticences très fortes de l’Allemagne, de l’Italie, de la Grèce, de l’Autriche, de Malte, du Portugal et surtout de la France.... Lundi 20 juin, l’agence de sécurité sanitaire française (Anses) a d’ailleurs décidé de retirer les autorisations de mises sur le marché de 132 produits associant le glyphosate.

A Bruxelles, le comité d’experts représentant les États membres devra de nouveau se prononcer sur l’avenir de l’herbicide. Après avoir inondé nos champs et nos jardins, le glyphosate va-t-il être banni des terres européennes ? Le feuilleton n’est pas fini.




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Lire aussi : La ré-autorisation du glyphosate de nouveau ajournée à Bruxelles

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Dessins : © Tommy/Reporterre

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