« Le malheur des uns fait le bonheur des pétroliers, c’est comme ça » : à l’AG de TotalEnergies, des actionnaires indifférents aux critiques
Des actionnaires s'apprêtent à rentrer dans la tour TotalEnergies, dans le quartier de la Défense, pour l'assemblée générale de la multinationale française, le 29 mai 2026. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Des actionnaires s'apprêtent à rentrer dans la tour TotalEnergies, dans le quartier de la Défense, pour l'assemblée générale de la multinationale française, le 29 mai 2026. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Durée de lecture : 5 minutes
Ils ne voient pas le problème : alors que TotalEnergies dégage de superprofits grâce à la guerre au Moyen-Orient et que la France suffoque, Reporterre a discuté avec ses actionnaires lors de son assemblée générale.
Courbevoie (Hauts-de-Seine), reportage
Des agents de sécurité arrivent, les bras chargés de packs d’eau. En ce vendredi 29 mai caniculaire, il fait en effet très chaud au pied de la tour TotalEnergies, située dans le quartier de la Défense, à Courbevoie (Hauts-de-Seine). Ces boissons sont destinées aux actionnaires du groupe français, conviés à 14 heures à l’assemblée générale de la multinationale.
L’événement se déroule dans un contexte bien particulier : déjà régulièrement sous le feu des critiques en raison de ses activités pétrogazières — les énergies fossiles étant le secteur contribuant le plus au réchauffement climatique dans le monde —, TotalEnergies est également accusé d’être un « profiteur de guerre » par plusieurs associations et personnalités politiques de gauche.
Sur fond d’explosion du prix des hydrocarbures liée au conflit au Moyen-Orient, l’entreprise a en effet dégagé un bénéfice record de 4,96 milliards d’euros au premier trimestre 2026, soit une hausse de 51 % en un an. Et menace, dans le cas où ces superprofits seraient taxés — ce que le gouvernement se refuse à faire pour l’heure —, de ne pas maintenir le plafonnement des prix des carburants qu’elle a mis en place dans ses stations-services françaises.
Lire aussi : Prix de l’essence : à quand une taxe sur les profits faramineux de TotalEnergies ?
Les critiques sont « exagérées », avance un actionnaire
Une situation qui ne choque guère un actionnaire rencontré près du point de contrôle des entrées, non loin des nombreux policiers dépêchés pour sécuriser l’événement. « Vous connaissez le dicton : le malheur des uns fait le bonheur des autres, et le malheur des uns fait le bonheur des groupes pétroliers. La guerre, c’est comme ça », lance ce retraité lyonnais qui a préféré taire son prénom. Il se dis « du côté de Total » et loue en Patrick Pouyanné, PDG de la société, « un patron qui tient la route ».
L’homme porte à bout de bras deux bouteilles de vin issues du Domaine de La Croix, propriété du groupe Bolloré. « J’étais à l’assemblée générale de Canal+ ce matin, c’est là qu’on me les a offertes. Canal+ et Vincent Bolloré, on n’arrête pas de les attaquer, et c’est pareil pour Total : tous les ans, les écolos emmerdent le groupe sur le réchauffement climatique. Moi, ça ne m’importe pas. C’est à l’autre con (sic) de Macron d’agir », affirme cet électeur de Marine Le Pen.
« Tous les ans, les écolos emmerdent le groupe sur le réchauffement climatique »
Alors qu’une étude scientifique publiée en septembre 2025 a établi la responsabilité des grandes entreprises pétrolières dans les vagues de chaleur, Jean-Claude, 82 ans, n’y met pas sa main à couper. « S’agissant du réchauffement climatique, je pense que les accusations envers Total sont un peu exagérées. Mais bon, peut-être aussi qu’elles sont vraies », s’interroge-t-il, avant de nous demander, température suffocante oblige, d’aller discuter à l’ombre.
S’il « comprend que les gens qui ont du mal à vivre et acheter de l’essence soient un peu écœurés par les superprofits de l’entreprise », il n’est pas pour autant favorable à ce que ceux-ci soient taxés. « Éliminer les riches n’est pas la solution », estime-t-il, avant d’aller se placer dans la queue pour entrer.
« Je continue à soutenir Total »
Dans cette file, la plupart des personnes attendant leur tour pour pénétrer dans le bâtiment sont d’un certain âge, se protégeant du soleil avec des parapluies ou des chapeaux. Mais, il y a aussi quelques jeunes gens, à l’image de cet actionnaire de 22 ans arborant une chemise bleue et des lunettes de soleil fumées. « Malgré les nombreuses critiques qui visent la multinationale, je suis là car je continue à soutenir Total : ce n’est qu’en investissant dans les énergies renouvelables et la transition énergétique que l’on va pouvoir s’en sortir. J’espère que l’entreprise va investir davantage dans ces secteurs », indique-t-il.
Quand on lui dit qu’en septembre 2025, la multinationale avait annoncé sa volonté d’augmenter sa production de pétrole et de gaz de 4 % par an d’ici 2030 et dans le même temps de réduire ses investissements dans les énergies renouvelables, il affirme « ne pas pouvoir s’avancer à ce sujet : il faudra voir à l’AG ». Il ne nie pas en tout cas que « quand il y a une crise, une partie des gens en tirent partie et c’est le cas de Total ». Et par ricochet, les actionnaires, la multinationale ayant annoncé une hausse de l’acompte sur dividende il y a quelques semaines.
« Profiteur de guerre ? Mais ça veut dire quoi ? Ce n’est pas Total qui est responsable de ce qui se passe au Moyen-Orient ! » s’agace de son côté une ex-enseignante à l’université de 84 ans, elle aussi défavorable à la taxation des superprofits.
« C’est une bonne société française, même si je comprends que des gens soient contre quand on voit ses superprofits et en parallèle les difficultés des gens à aller à la pompe. Mais bon, il faut faire la part des choses, d’autant qu’il y a des grands et petits actionnaires », nous dit un retraité venant des Yvelines, se rangeant dans la seconde catégorie. Et d’ajouter, regard tourné vers le ciel : « En plus, c’est une belle tour. »