Le mépris meurtrier de Lénine pour la paysannerie

27 juin 2017 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Dans son livre « Lénine face aux moujiks », l’historienne Chantal de Crisenoy dresse le portrait accablant de Lénine et de ses amis, des intellectuels ne connaissant rien aux campagnes. En combattant les paysans, adversaires de la classe ouvrière, ils auront provoqué la mort de 7,5 millions de Russes entre 1918 et 1920.

En cette année de célébration du centenaire de la révolution russe d’octobre 1917, qui voit surgir les livres comme primevères au printemps [1], la jeune maison d’édition La Lenteur, au catalogue hétéroclite qui va de Lewis Mumford à Pasolini, a la bonne idée de rééditer une version abrégée et révisée de la thèse de l’historienne Chantal de Crisenoy, Lénine face aux moujiks.

C’est un travail déjà ancien. Le Seuil l’avait publié il y a près de quarante ans dans la collection L’Univers historique. Pourquoi le ressortir aujourd’hui alors que l’effondrement de l’Union soviétique et l’ouverture des archives ont permis de renouveler des pans entiers de l’histoire de cette période ? Pour couper l’herbe sous les pieds des thuriféraires éventuels de Lénine et s’opposer à une tentative de réhabilitation, répond l’éditeur. « Lénine face aux moujiks, explique-t-il, a été écrit à une époque où Lénine constituait une référence pour de nombreux groupes et partis qui se revendiquaient révolutionnaires ; à un moment, donc, où l’interprétation de sa théorie et de sa pratique constituait un enjeu politique important […]. Ces débats semblent désormais bien éloignés [mais] cet ouvrage fournira, sur un point précis et bien documenté, un bon antidote à une éventuelle résurgence nostalgique. »

« La paysannerie est incapable d’initiative, elle doit être guidée par le prolétariat » 

Le fait est que le travail de Chantal de Crisenoy est accablant pour Lénine et ses amis. Plongeant dans les textes rédigés par eux dix ou quinze ans avant la Révolution de 1917, elle dresse le tableau d’intellectuels résidant en ville et connaissant très mal la paysannerie russe, son histoire, son mode d’organisation sociale (où la communauté prime), et donc lui assignant un rôle mineur dans la Russie révolutionnaire à venir. Pour le mouvement marxiste, fait valoir l’auteur, « la paysannerie est incapable d’initiative, elle doit être guidée par le prolétariat sauf à tomber sous l’influence de la bourgeoisie ». Lénine écrit que « les tentatives d’unifier paysans et ouvriers en un parti unique […] sont extrêmement nocives et dangereuses pour la liberté russe, parce que rien ne peut sortir de telles tentatives, si ce n’est des désillusions, la perte de forces, l’obscurcissement de la conscience ».

Cette méconnaissance est largement partagée au sein du mouvement bolchévique. Le monde des paysans est laissé en déshérence. Lorsqu’éclate la Révolution de 1917, il existe quatre cellules bolchéviques paysannes en tout et pour tout. Et même si le chiffre grimpe à deux cents au lendemain d’Octobre, il reste dérisoire à l’échelle du pays (d’autant que les membres des cellules accueillent le plus souvent des fonctionnaires ruraux).

Des paysans russes, vers 1918.

De cette ignorance va surgir le drame. Incapable de se faire un allié des millions de moujiks (qui avaient pourtant pris fait et cause en faveur des révolutionnaires de 1905), Lénine va les combattre avec d’autant plus de force qu’il les rend responsables de la disette qui sévit dans les villes. « Lors des premiers mois de la révolution, note l’historienne, l’espoir socialiste est avant tout menacé non par la bourgeoisie, non par les grands propriétaires fonciers, non par les armées étrangères, mais par la paysannerie ! C’est elle, l’ennemi principal. On l’accuse de tous les maux, de toutes les difficultés et, en premier lieu, d’être la principale responsable de la famine qui commence. »

Un terrible engrenage se met en branle. Comme au printemps 1918, les villes sont de plus en plus mal approvisionnées, et pour remédier à la situation, le nouveau pouvoir impose une série de mesures catastrophiques : instauration d’un monopole d’État sur le blé, interdiction du commerce privé, et obligation pour les paysans de livrer à l’administration, à prix bloqués, leurs excédents.

Lénine n’en démord pas 

Loin de s’améliorer, la situation empire et c’est l’escalade. Des « comités de paysans pauvres » voient le jour en 1918. Épaulés par des « détachements ouvriers de ravitaillement », ils sillonnent les campagnes et réquisitionnent les céréales, le cheptel, le sucre, le poisson… La désorganisation de l’agriculture est dramatique, sur fond de guerre civile. Les surfaces cultivées chutent. Le cheptel s’effondre. On commence à mourir de faim dans les campagnes, et dans les villes. Entre 1918 et la fin 1920, la famine, les épidémies et le froid causent la mort de 7.500.000 Russes (le double des pertes dues à la guerre civile).

Lénine attendra 1921 pour ébaucher un début de mea culpa et admettre que les réquisitions ont été une erreur tragique. Mais pour autant, il ne change fondamentalement ni de politique ni de schéma intellectuel. Il ne remet pas en cause son analyse de la société et de la place de chacun. Dans la figure du moujik (nom donné aux paysans russes), il persiste à voir un petit-bourgeois en puissance, réactionnaire, adversaire de la classe ouvrière, qu’il faut combattre. Seul leur nombre (les paysans restent majoritaires dans la population) interdit de « les exproprier » ou de « les chasser ».

Lénine pactisera donc avec eux. Ce sera en 1921 la NEP (Nouvelle Politique économique), la fin des contraintes, des réquisitions forcées et le retour d’une économie monétaire. Le retournement est net, mais ces accommodements ne sont que tactiques. Lénine n’en démord pas. A la fin de sa vie, il persiste à vouloir conserver « à la classe ouvrière sa direction sur la paysannerie » hypnotisé qu’il est par sa quête pour faire de la Russie nouvelle un pays hautement industrialisé.

Son successeur, Staline, achèvera l’œuvre si mal commencée.


  • Lénine face aux moujiks, de Chantal de Crisenoy, éditions La Lenteur, mai 2017, 324 p., 14 €.



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[1On ne peut que recommander l’émouvant Révoltée, d’Evguenia Iaroslavskaia-Markon, éd. Seuil, coll. Fictions and co, 176 pages, 16 euros.


Lire aussi : Hommage à Alexei Yablokov, pionnier russe de la protection de l’environnement

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. chapô : affiche représentant Lénine. Révolution jeunesse du monde
. paysans : Wiki rouge

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