Le paulownia, cet « arbre-miracle » qui a encore tout à prouver
Baptiste Mauviel, président de la société Paulownia nature, dans une plantation française de paulownias. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
Baptiste Mauviel, président de la société Paulownia nature, dans une plantation française de paulownias. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
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Partagé entre prouesses écologiques d’un côté, propension à la monoculture et risque de greenwashing de l’autre, le paulownia, arbre venu d’Asie, voit une filière ambitieuse se monter en France.
Haulchin et Frasnoy (Nord), reportage
Non loin de la forêt de Mormal et de ses chênes centenaires, de drôles de petits arbres ont fait leur apparition dans le paisible village de Frasnoy (Nord), en face du cimetière allemand où reposent 4 500 soldats tombés durant la Grande Guerre. Loin des essences traditionnelles de Mormal, ces jeunes arbres sont des paulownias, arbres poussant en Chine depuis des millénaires.
Ancien éleveur d’ovins et professeur de droit, Jean-Marie Legat, 70 ans, a choisi de planter cet arbre exotique sur deux hectares de terres héritées de ses parents. « Je me suis toujours dit que j’y planterai un bois un jour, c’est mon côté écolo. Et puis, j’avais juste envie de me faire plaisir aussi », déclare-t-il.
L’agriculteur aurait pu planter des peupliers ou des bouleaux, mais il a choisi le paulownia, un arbre arrivé récemment en France. Il a été séduit par la proposition de Paulownia Nature, entreprise créée en 2019 et comptant désormais neuf salariés, basée un peu plus au sud, à Caudry. Le sexagénaire a planté 900 arbres pour un coût estimé à 10 000 euros environ.
Outre l’aspect ornemental de cet arbre et une touche d’exotisme indéniable, Paulownia Nature, comme les autres promoteurs français du paulownia, mise sur deux arguments massue pour vendre ses arbres. Le premier est l’aspect écologique — le paulownia est réputé pour être un aspirateur à carbone. Le second concerne ses perspectives de rentabilité, sur le papier très intéressantes à court terme grâce à sa croissance express — il peut prendre 5 mètres en six mois.
Une maturité deux fois plus rapide qu’un peuplier
Le paulownia arrive à maturité huit à dix ans après sa plantation, contre une vingtaine d’années pour un peuplier. Il pourra alors être revendu pour construire des meubles, des planches de surf ou des instruments de musique. Les variétés proposées par Paulownia Nature sont des hybrides créés pour s’adapter au climat local et purgés de leur caractère invasif originel grâce à cette même hybridation.
Les arguments employés par les promoteurs ont manifestement su se montrer convaincants : l’arbre est devenu très à la mode avec 5 000 hectares plantés en France. De nombreux articles de presse sur le sujet sont dithyrambiques, et ses « superpouvoirs écologiques » comme ses perspectives de rentabilité élevées l’ont couronné du titre d’« arbre-miracle ». En réalité, utiliser un tel qualificatif pourrait revenir à aller un peu vite en besogne, tant les zones grises demeurent.
Comme toutes les plantes, grâce à la photosynthèse, le paulownia absorbe du CO₂ et rejette de l’oxygène. Sauf que, du fait de la croissance rapide de cet arbre, ses promoteurs annoncent souvent une quantité de carbone absorbée dix fois supérieure à n’importe quel autre arbre.
Des chercheurs japonais de l’université Seikei de Tokyo ont mené une étude sur des plantations de paulownia de la préfecture de Fukushima : « L’absorption de CO₂ par les arbres de paulownia à croissance rapide a été estimée à 46,8 tonnes de CO2/ha/an, ce qui est beaucoup plus élevé que celle des espèces de reboisement telles que le cèdre japonais et l’eucalyptus », conclut le texte. En France, une étude de l’IGN datant de mars 2018 a établi le potentiel moyen de captation carbone d’une forêt ordinaire à 4,8 t CO2/ha/an, ce qui semble corroborer les affirmations des promoteurs.
« La communauté scientifique n’est pas unanime »
Toutefois, pour que le paulownia capte en France du CO₂ dans les mêmes proportions qu’au Japon, il doit pouvoir s’adapter à son environnement et à son climat. Pour le savoir, davantage de recul sera nécessaire car aucune étude n’est catégorique.
« Certains promoteurs d’investissement dans les plantations de paulownia font référence à cette prétendue supériorité photosynthétique du paulownia, un avantage par exemple dans la séquestration de carbone. Cependant, la communauté scientifique n’est pas unanime sur le sujet », estime quant à lui un rapport de juillet 2025 du Centre national de la protection forestière (CNPF).
Les propriétés de captation carbone du paulownia sont un enjeu important pour la planète, mais aussi… pour le business. Pour les industriels et les grandes entreprises, tenues de réduire ou de compenser leurs émissions carbone, le paulownia peut être une solution.
Une solution que les promoteurs du paulownia ne se privent pas de rappeler dans leur communication à destination des clients. « Il y a de grosses entreprises qui veulent se reverdir, et donc qui travaillent avec nous », explique ainsi à Reporterre, Baptiste Mauviel, 30 ans et président de Paulownia Nature.
Au-delà de la captation carbone, le paulownia a un effet positif sur la dépollution des sols. Au Kazakhstan, pays lourdement pollué par des pesticides et des métaux lourds, l’arbre a fait ses preuves, tend à montrer une étude réalisée en 2022 par des scientifiques kazakhes, tchèques et allemands.
« Il va restructurer les sols, les drainer et les nettoyer »
« Le paulownia est un arbre qui va dépolluer le sous-sol, en allant chercher à 7-8 mètres de profondeur. Il va restructurer les sols, les drainer et les nettoyer », dit Baptiste Mauviel. Sur des terrains en friche ou appauvris, planter cet arbre peut être pertinent.
En revanche, ses racines profondes rendent difficiles les perspectives de survie pour d’autres essences d’arbre : le paulownia pousse donc en monoculture, avec toutes les conséquences négatives que cela entraîne sur la biodiversité.
« Le seul vrai reproche que l’on peut nous faire, c’est sur l’aspect monoculture, concède Baptiste Mauviel. Mais on ne peut pas faire des champs à perte de vue sur une surface colossale. Nos parcelles sont en moyenne petites, entre un et trois hectares. » Toute plantation supérieure à 0,5 hectare est soumise à l’approbation de la Direction régionale de l’environnement.
En attendant que les racines grandissent, le paulownia a besoin d’être irrigué, surtout lors des premières années de croissance — entre 1 000 et 2 000 litres par arbre lors de la première année au minimum. Ce qui empêche sa plantation dans des zones en situation de stress hydrique.
« Les besoins en eau sont importants »
« Dans tous les cas, les rendements exceptionnels de production qu’on retrouve dans la littérature demandent une forte quantité d’eau et d’engrais », écrivent Jimmy Boningen et Benjamin Cano, ingénieur et chef de projet au Centre national de la propriété forestière, dans leur rapport sur le paulownia. « Les besoins en eau sont importants, comme pour toute essence d’arbre », commente pour sa part Baptiste Mauviel.
À l’image de Paulownia Nature, plusieurs entreprises françaises proposent désormais des paulownias hybrides à des fins d’agroforesterie — du Finistère au Béarn en passant par la Sarthe, et prévoient de s’occuper de la coupe le temps venu. Doté d’un bon rapport poids-densité — léger et résistant — d’un caractère peu putrescible et d’une résistance aux hautes températures, le paulownia a des atouts, et fait rêver les investisseurs.
« Grosso modo, on va sortir entre 50 000 et 70 000 euros de chiffre d’affaires à l’hectare pour une marge finale aux alentours des 40 000 euros de l’hectare. C’est intéressant », explique Baptiste Mauviel.
En réalité, il semble difficile de se projeter : la filière de production du paulownia est balbutiante, et la filière transformation « made in France » n’existe pas encore. Il n’existe pas de production à grande échelle de meubles ou de planchers fabriqués avec du paulownia français, puisque les arbres ne sont pas encore matures. Quelle qualité aura ce bois tricolore, comparé à ses équivalents internationaux venant de Chine et d’Australie ?
Les promoteurs sont toutefois confiants, et se tiennent prêts. Paulownia Nature — qui rachètera le bois aux agriculteurs — possède un cap clair sur le moyen terme : produire du paulownia français. « L’objectif est de créer une filière locale. Ça n’a plus de sens d’envoyer du bois ailleurs, il faut le travailler ici », affirme Baptiste Mauviel.
De son côté, contemplant ses arbres, et se demandant encore — à moitié amusé — s’il n’aurait pas dû investir ses économies dans des « vacances sur la Côte d’Azur », Jean-Marie Legat confie avec honnêteté ses doutes sur la supposée rentabilité miraculeuse du paulownia : « Comment peut-on imaginer ce que sera l’économie et la demande de ce bois-là dans dix ans ? »