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Le régionalisme écologiste, un antidote au repli nationaliste

22 septembre 2016 / Tudi Kernalegenn



L’écologie politique a développé un discours contre le nationalisme centralisateur et uniformisateur. Ce régionalisme « civique, démocratique et pluraliste », explique l’auteur de cette tribune, mérite d’être considéré à l’heure du rejet de l’altérité et du repli sur soi.

Tudi Kernalegenn est enseignant et chercheur en science politique à l’Institut d’études politiques de Rennes. Il a publié récemment Histoire de l’écologie en Bretagne (éditions Goater, 2014) et L’Union démocratique bretonne. Un parti autonomiste dans un État unitaire (avec Romain Pasquier, Presses universitaires de Rennes, 2014).


Contrairement à la plupart des autres familles politiques, l’écologie politique est fondamentalement rétive à la glorification de l’État-nation. À la place d’une France une et indivisible, les écologistes promeuvent traditionnellement une France plurielle et régionalisée. Ce discours est toutefois peu audible, voire marginalisé, dans l’ambiance cocardière actuelle et mérite d’être mieux valorisé comme antidote à la fermeture sur soi et au rejet de l’autre, comme recette pour une démocratie inclusive et dynamique.

De E. F. Schumacher (« Small is beautiful ») à René Dubos (« Penser global, agir local »), les premiers écologistes ont, dès leurs textes fondateurs, rejeté les grandes structures hiérarchisées et complexes, considérant que les États centralisés et unitaires ne pourraient pas résoudre les problèmes dont ils étaient la cause. Ils ont alors élaboré un régionalisme écologiste qui a pris deux grandes formes : le biorégionalisme et l’écorégionalisme.

Le biorégionalisme s’est principalement développé dans le monde anglo-saxon. Pour ses promoteurs, les divisions administratives sont des construits artificiels qui éloignent les habitants de leur environnement. Ils proposent de calquer la vie politique et administrative sur des régions « naturelles » — définies par des critères « objectifs » et spécifiques, tels que l’hydrologie, le climat, la végétation — pour développer un rapport sain et soutenable à l’environnement. Habiter de telles régions permettrait selon eux de devenir conscient de l’identité écologique du lieu, de reconnaitre que chaque région est spécifique et unique. L’objectif est d’en devenir autochtone, de se réenraciner pour habiter le lieu de manière responsable à long terme. C’est ce que les biorégionalistes appellent la « réhabitation ». Le problème, toutefois, est de définir ces régions « naturelles ».

Des « espaces de participation civique »

En Europe, et notamment en France, s’est développée une autre approche, l’écorégionalisme. Celle-ci prend notamment ses sources dans la pensée personnaliste et fédéraliste de Denis de Rougemont et de Bernard Charbonneau, pionniers de l’écologie.

La quête qui conduit de Rougemont aux régions provient de sa conviction que toute tentative de construire quelque chose de neuf à partir des États-nations est voué à l’échec : vouloir démocratiser l’État-nation, écrit-il, ce serait comme vouloir humaniser une chaîne de montage, alors que c’est la condition prolétarienne elle-même qu’il faut supprimer.

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Carte des langues de France.

Pour Denis de Rougemont, les régions doivent avant tout être imaginées comme des « espaces de participation civique » : par sa taille humaine, la région redonne à ceux qui l’habitent la possibilité d’agir sur les problèmes qui les concernent directement et qu’ils comprennent. Contrairement à l’État-nation en outre, la région telle que théorisée par de Rougemont relève d’une logique ascendante et non descendante du pouvoir : elle est l’expression et la garante des individus et des communautés locales qui la composent et non au service d’un pouvoir central.

Pour Bernard Charbonneau aussi, la région est un outil et un niveau institutionnel pour lutter à la fois contre le repli nationaliste et contre l’individualisme libéral. L’autonomie des régions, explique-t-il, est une nécessité pour s’opposer à la standardisation orchestrée par le marché et l’État. Cette autonomie doit toutefois se conjuguer avec le fédéralisme pour unir solidairement les sociétés locales dans le respect des différences de chacune, pour maintenir l’équilibre entre le particulier et l’universel.

Attachement indéfectible à la diversité

Chaque parti écologiste européen a ensuite adapté cette vision écorégionaliste à sa propre réalité sociale, à sa propre histoire idéologique, en intégrant par exemple l’héritage régionaliste du PSU (Parti socialiste unifié), pour ce qui est des Verts français. Pour autant, des invariants caractérisent, au-delà des frontières, la position écologiste sur la question nationale et régionale.

Tout d’abord, le régionalisme écologiste se caractérise par un attachement indéfectible à la diversité : il n’y a pas de région ou de culture supérieure aux autres. D’où le soutien d’EELV à la reconnaissance de la coofficialité des langues dites « régionales » là où elles sont parlées, pour qu’elles puissent s’épanouir dans l’espace public.

Ensuite, le régionalisme écologiste n’est pas identitaire, mais démocratique. Il ne s’agit pas d’alimenter la nostalgie du passé, mais de permettre aux citoyens de construire l’avenir, en fonction de leurs besoins et de leurs aspirations. C’est le sens de la revendication de « fédéralisme différencié » porté par EELV, pour permettre l’émergence de véritables autonomies « à l’espagnole », avec possibilité de différenciation des compétences transférées.

Enfin, le régionalisme écologiste est profondément solidaire : la région n’est pas une fin en soi, mais participe d’un tout, du local à la planète.

Ainsi, l’écologie politique a élaboré un discours fort et cohérent contre le nationalisme jacobin, uniformisateur et centralisateur, qui a pris la forme d’une véritable doxa en France. Alors que les crispations semblent s’accentuer contre toute forme d’altérité, le projet écologiste d’un régionalisme civique, démocratique et pluraliste mérite d’être reconsidéré. C’est peut-être la bouffée d’oxygène dont nos sociétés ont tant besoin.





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Lire aussi : Il est temps de refonder l’écologie politique

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Tommy/Reporterre

Carte : Wikimedia (CC-BY-SA-3.0)

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