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Tribune — Numérique

Le rêve de M. Macron : franchir le mur écologique par la numérisation intégrale

« On va continuer à innover et à accélérer », répète M. Macron. L’auteur de cette tribune dénonce la « grande illusion de la dématérialisation, qui ne permettra jamais à nos sociétés de freiner leur course à l’abîme ». Et s’insurge contre le parti pris des technobéats aussi erroné qu’effrayant.

Matthieu Amiech est l’un des animateurs des éditions La Lenteur. Co-auteur de La Liberté dans le coma (La Lenteur, réed. 2019), il participe au collectif Écran total, qui fédère des résistances à l’informatisation du travail et de la vie quotidienne.

Matthieu Amiech.

Parmi les prises de parole récentes du président de la République, une des plus lourdes de signification a largement échappé aux commentateurs : ses déclarations, en visioconférence, dans le cadre du Forum de Davos [1], le 26 janvier 2021. Dans cet échange avec le directeur du dit Forum, Klaus Schwab, Emmanuel Macron dit des choses assez banales dans sa bouche et ne fait pas de provocation particulière. Mais l’agencement de son discours, ses sous-entendus et ses accents sont très éclairants sur la position que s’efforce de tenir l’oligarchie occidentale, dans la séquence accélérationniste du Covid-19 que nous traversons depuis un an.

Le début de l’intervention de Macron relève de la plus pure doctrine sociale libérale : une adhésion sans réserve au capitalisme de concurrence mondialisée, mâtinée d’une inquiétude compassée pour les dégâts sociaux et écologiques que cette économie occasionne. Cela donne des poncifs tels que : « La première chose que [la crise du coronavirus] nous a enseigné, c’est qu’on ne peut pas penser l’économie sans l’humain » ; « On sortira de la Covid-19 avec une économie qui aura encore plus en son cœur la problématique de la lutte contre les inégalités » ; « L’économie de demain, c’est à mes yeux une économie qui va devoir penser à la fois l’innovation, la vulnérabilité et l’humanité, et donc qui va devoir construire une autre compétitivité compatible et même aidant à la résolution des problèmes climatiques. »

Il égrène ensuite ses solutions typiques de la « troisième voie » : responsabilité sociale et environnementale des entreprises, création de nouveaux indicateurs managériaux et financiers mesurant les conséquences écologiques des activités industrielles, multiplication des accords internationaux de type COP21

« Ces innovations vont être des accélérateurs de nos problèmes sur le plan social et démocratique », dit Macron

Tout ce vernis saute quand Klaus Schwab lance le président sur le sujet de la Quatrième Révolution industrielle [2] : « Comment voyez-vous l’impact de la puissance de l’écosystème numérique sur tout ce que vous avez dit ? » Réponse :

Nous sommes au début de plusieurs révolutions technologiques qui nous font complètement changer de dimension. On a la révolution de l’intelligence artificielle, qui va totalement changer la productivité et même aller au-delà du pensable dans énormément de verticaux, de l’industrie à la santé en passant à l’espace. À côté de la révolution de l’intelligence artificielle, il y en a une deuxième qui pour moi est totalement fondamentale qui est celle du quantique, qui va là aussi, par la puissance de calcul et la capacité d’innovation, profondément changer notre industrie […]. Le mariage de tout ça fait que nous allons rentrer dans une ère d’accélération de l’innovation, de rupture très profonde d’innovation et donc de capacités à commoditiser certaines industries et créer de la valeur très vite. Par rapport à ce que j’ai dit, qu’est-ce que cela a comme impact ? Un, on va continuer à innover et à accélérer. C’est sûr. Deux, il y aura des impacts en termes d’ajustements sociaux et il faut les penser dès maintenant […] le sujet des inégalités sociales va être encore plus prégnant [...]. Trois, tout cela a des impacts en termes démocratiques qui sont massifs. Et donc, si vous voulez, pour moi, ces innovations vont être des accélérateurs de nos problèmes sur le plan social et démocratique. »

L’aveu est de taille : oui, les sauts technologiques en cours vont considérablement aggraver les inégalités économiques, par la mise au chômage et la précarisation définitive de centaines de millions de personnes, partout dans le monde. Et oui, les oligarchies s’attendent à des difficultés pour gouverner des sociétés aussi inégalitaires, comme l’a montré « l’expérience américaine des dernières semaines » selon les termes de M. Macron — on sait qu’il a comparé l’émeute du Capitole de début janvier au mouvement des Gilets jaunes. Comment justifier, alors, de s’engager tout de même « à fond » dans cette voie, porteuse de tant de problèmes insolubles ?

La bonne nouvelle, c’est que je pense que sur la résilience de nos systèmes et la réponse à la crise climatique, on a sans doute sous-estimé l’apport de l’innovation et je pense aussi que toutes ces technologies vont nous permettre, beaucoup plus vite, de répondre aux défis climatiques. Et donc si je regarde, que je prends deux pas de recul par rapport à tout ce qu’on est en train de se dire, je pense que nos économies vont devoir de plus en plus investir dans ces innovations et il faut y aller à fond. »

Laissons de côté le style indéfinissable d’une telle intervention. Que nous explique le télé-évangéliste de l’Élysée ? Il y a bien un mur écologique qui se dresse devant nos sociétés industrialisées, mais ce sont précisément les innovations de la Quatrième Révolution industrielle qui vont permettre de le sauter.

L’intervention de Macron révèle une adhésion sans réserve au capitalisme de concurrence mondialisée.

Les effondrements écologiques ne peuvent que s’accélérer si l’on suit un tel chemin

Rappelons ce qui fait figure de raisonnement justifiant ce parti pris effrayant : la numérisation intégrale de la vie personnelle et sociale doit permettre une rationalisation des dépenses d’énergie, une limitation à juste ce qu’il faut de pollutions et de destructions, un arrêt des gaspillages. Des capteurs partout dans les maisons, les rues et les usines ; des applications de smartphone pour chaque geste du quotidien ; de l’intelligence artificielle et du calcul quantique pour gérer l’ensemble de nos activités, de nos interactions et de leurs conséquences — dans l’atmosphère, l’eau, les sols, dans nos corps aussi. Voilà enfin, aux yeux des extrémistes du centre que sont Macron et Schwab, de quoi accéder à la maîtrise de cette société de masse mondialisée, jusqu’ici ingérable. Enfin... « je l’espère, je le crois possible », nous dit le président, possédé par la foi.

Or, qu’est-ce qui pousse à l’espérer, à le croire ? Rien. Toute l’expérience que nous avons des strates successives d’innovation depuis deux siècles, et une grande partie de la prospective sur la numérisation des sociétés, indique au contraire que les dérèglements et effondrements écologiques ne peuvent que s’accélérer si l’on suit un tel chemin. Que disent les rapports du Shift Project, de l’Agence pour la maîtrise de l’énergie (Ademe) ou de Green-IT (fédération des acteurs du numérique responsable) sur les conséquences écologiques de « l’écosystème numérique », selon les mots de Schwab ? Que la fabrication des équipements informatiques, en croissance permanente, nécessite des quantités insoutenables de métaux et d’eau, et contribue déjà de manière non négligeable au réchauffement climatique. Que les quantités d’électricité consommées par le système Internet sont en hausse vertigineuse, en totale contradiction avec l’idée d’une limitation globale des dépenses d’énergie. Que les déchets générés par cet « écosystème » sont et devraient rester immaîtrisables, en quantité et en nocivité.

Un datacenter de Google — nécessaire au traitement et stockage des données numériques —, en Iowa, aux États-Unis.

Ainsi, ces experts, en général tout à fait favorables au projet de numérisation intégrale de la vie sociale, signalent tout de même qu’il a l’inconvénient de nous entraîner plus vite et plus fort dans le mur écologique. Ils portent de l’eau au moulin du courant technocritique qui dénonce depuis l’an 2000 la grande illusion de la « dématérialisation » : sophistiquer, miniaturiser, et connecter ne permettront jamais à nos sociétés de freiner ou dévier leur course à l’abîme, la seule solution serait de produire moins, plus simple et en dépensant moins d’énergie.

On imagine qu’un Macron et un Schwab (on peut remplacer par Elon Musk, Bill Gates, Éric Schmidt...) ne lisent pas les précieux articles de Reporterre documentant les dégâts écologiques effectifs ou à venir de la 5G, de la voiture automatique ou de la production en masse d’hydrogène par électrolyse. Mais peuvent-ils (eux et leurs conseillers) ignorer les avertissements lancés de l’intérieur de la technocratie, tels que les rapports sus-mentionnés ? Et qu’ont-ils alors vraiment en tête quand ils clament qu’il faut continuer d’y « aller à fond » ? Double pensée ? Pulsion suicidaire ? Cynisme plus ou moins eugéniste (survivra qui pourra) ? En tous cas : volonté de puissance, quoi qu’il en coûte.

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