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Entretien — Culture et idées

« Le travail numérisé entraîne un mode de vie aliénant et antiécologique »

« Tout un nouveau prolétariat se constitue là, mais sans classe, privé de soutien et de perspectives d’émancipation », analyse Fanny Lederlin, autrice des « Dépossédés de l’open space ». Ce « néotravail », soumis aux outils numériques et régi par des techniques de management déshumanisantes, est aliénant et antiécologique.

Fanny Lederlin a travaillé une quinzaine d’années dans la communication, avant de reprendre des études de philosophie. Les Dépossédés de l’open space. Une critique écologique du travail est son premier livre publié. Doctorante à l’Université de Paris, elle travaille actuellement sur la pensée critique.


Reporterre — Pourquoi avoir mené cette réflexion sur le travail ?
Fanny Ederlin — D’abord, parce que j’ai été une travailleuse… Avant de reprendre des études de philosophie, j’ai travaillé une quinzaine d’années dans la communication. Sur la fin, je ressentais un gros malaise. Il était lié – je le sais aujourd’hui – à la question du langage. Les communicants, dont je faisais partie, sont les premiers responsables du façonnage de cette novlangue dans laquelle nous baignons désormais, du discours des entreprises au discours politique. Une langue à base de jargon, d’anglicismes, d’acronymes, de bullshits [enfumage], qui crée les conditions d’un management délétère.

En 2019, le procès France Télécom — que j’ai suivi de près — en a révélé, à mon avis, toute la perversité. Les cadres inculpés, qui devaient se défendre d’avoir poussé au suicide un certain nombre d’employés, n’utilisaient pas leurs prénoms mais disaient : « J’étais son N+5 », ou « Il était mon N-2 ». Ça peut paraître anodin, juste une manière de mentionner un échelon hiérarchique, mais, en fait, c’est une façon de parler des gens comme de numéros, et donc de les déshumaniser. On voit bien l’enjeu : si le N-5 va mal, c’est moins grave que si « Thierry, 32 ans, deux enfants » va mal…

Cette corruption du langage est visible aussi dans la multiplication des euphémismes, qui déréalisent le rapport au travail : les ouvriers (associés au concept politique de classe) sont devenus des « opérateurs », des « conducteurs d’automatismes » ; les plans de licenciement des « plans de sauvegarde de l’emploi », etc.


La déshumanisation-dépossession est au cœur de la transformation actuelle du travail — que vous appelez le « néotravail », un pendant au néolibéralisme. Elle s’accélère depuis les années 2000, avec l’essor des technologies numériques et de l’intelligence artificielle…
On peut repérer plusieurs formes de dépossession. D’abord celle qui continue, à travers les outils numériques, à s’imposer par la logique du chiffre. Si, aujourd’hui, beaucoup de travailleurs ne pointent plus, ils sont soumis aux grilles d’évaluation, aux tableaux Excel qui les formatent pour qu’ils considèrent et pratiquent leur travail au travers de critères strictement quantitatifs. Cette logique peut aboutir à un phénomène que le chercheur Antonio Casilli appelle la tâcheronnisation : le travail n’est alors plus abordé sous l’angle d’une mission, mais d’une « tâche » conçue en amont par un manager, qui a réfléchi et s’est dit : « Bon, ben voilà, pour nettoyer une chambre, il faut sept minutes, et pas plus ! »

Cette logique culmine au sein des plates-formes numériques, comme Deliveroo, Amazon, Uber, mais étend aussi sa logique à tous les corps de métiers. Même dans les métiers du soin. Un comble ! Dans un Ephad, par exemple, les petits gestes d’attention, prendre la main d’une personne âgée, lui couper les ongles, n’ont plus leur place. Toute humanité devient impossible, dans la mesure où le travailleur (la « ressource humaine ») est privé de la maîtrise de son travail – et donc de la possibilité de l’envisager qualitativement et non seulement quantitativement.

Toute humanité devient impossible, dans la mesure où le travailleur est privé de la maîtrise de son travail.

À cette dépossession, présente dans le travail sous-traité mais aussi dans le cadre salarial, s’ajoute l’insécurisation produite par le détournement du droit du travail, au profit de formes d’emploi dites « flexibles » (autoentrepreneuriat, vacataires et autres freelance)… Tout un nouveau prolétariat se constitue là, mais sans classe, privé de soutien et de perspectives d’émancipation. Voyez le dernier film de Ken Loach, Sorry We Missed You (2019). Il nous montre un couple de néotravailleurs, l’un dans le clic, l’autre dans le soin, mais aucune grève… C’est bien la première fois que l’on ne voit pas de grève dans un de ses films sur le travail.


A contrario, vous défendez dans votre essai une conception du travail noble, structurante.
Je suis touchée que vous voyiez ça. Parce que beaucoup de lecteurs me disent que j’ai une vision sombre du travail. Mais ce qui sous-tend ma critique, c’est que le travail devrait être bien autre chose. Il est au cœur de notre condition humaine, il participe à la construction de notre identité et il façonne notre rapport à la nature, aux autres, au monde. C’est d’ailleurs pour cela que c’est si terrible d’être au chômage, que c’est un drame qui dépasse les questions matérielles.


Il devrait être notamment autre chose que cette activité de consoproducteur à laquelle nous presse le néotravail.
Oui. Le numérique encourage une sorte d’indifférenciation entre loisir et vie professionnelle. Entre le microtravail, très généralisé aux États-Unis, qui consiste à « entraîner » les algorithmes en ligne [1], et le travail digital non rémunéré – la photo de votre plat cuisiné préféré que vous postez sur un réseau social, ou bien une vidéo sur Youtube, voilà des formes de travail sur lesquelles repose le modèle économique des réseaux sociaux — toute une mécanique d’invisibilisation du travail se met en place, aux dépens des travailleurs. Petit à petit s’installe un mode de vie qui consiste à travailler tout le temps, et de façon indolore.

Or, non seulement ce mode de vie est aliénant – comment exister sans le temps libre, la flânerie, le rêve ou même l’ennui ? – mais il est antiécologique. Car il renforce le productivisme, cette idéologie du « toujours plus » – plus de travail, plus de produits, donc plus d’exploitation des sols, plus de déchets, etc. – qui détruit notre « milieu ambiant » tout autant que notre « monde vécu ».

La production de gaz à effets de serre liée au numérique est en augmentation constante : de 4 % actuellement, elle pourrait atteindre 8 % d’ici à 2027…
Quand on dit que le télétravail est écologique au prétexte qu’en utilisant moins les transports on réduit les émissions de CO2, c’est une façon étroite d’envisager la question. Car, dans la mesure où il ne remet pas en cause le productivisme, le télétravail n’est pas écologique.

Je regrette d’ailleurs que les syndicats ne saisissent pas l’opportunité de poser des questions très simples : le télétravail est-il vraiment un progrès social ? Est-il écologique ? Ou que des politiques, des intellectuels ne rappellent pas que c’est par nos modes de travail qu’on pourrait changer la donne en matière d’écologie, bien plus que par nos comportements individuels. On aurait un effet plus puissant si on décidait de rompre avec le productivisme, de retrouver un rapport au travail gratifiant.

Le télétravail ne remet pas en cause le productivisme, le télétravail n’est pas écologique.

Cela ne suppose-t-il pas que les modes de production soient aussi discutés par les travailleurs ?
Bien sûr. Mais ce n’est pas si utopique ! Dans les années 1970, il était courant de parler de coopérative ou d’entreprise autogérée, de partage des responsabilités ou de la richesse. Il faut dire que c’était avant ce que le philosophe Grégoire Chamayou a appelé la « contre-offensive » néolibérale [2] : ce déploiement de stratégies managériales – la novlangue en fait partie – pour briser les désirs d’émancipation exprimés dans les années 1960.

Quand les ouvriers de Lip ont repris l’entreprise (de 1970 à 1976), ils ont décidé collectivement de la manière dont ils allaient produire, avec une logique qui n’était pas celle du profit illimité mais, disons, du « suffisant », qui est une notion profondément écologique. Car tant qu’on ne questionnera pas le productivisme, on aura que des résultats marginaux. Et aujourd’hui, on se trouve dans une situation d’urgence qui n’est plus compatible avec des résultats marginaux. Il nous faut produire moins, mieux, ensemble…

Ne sommes-nous pas en train de nous adapter au chaos écologique ?
C’est l’expérience collective qu’on est en train de vivre avec le virus, non ? Si je vous avais dit il y a deux ans qu’un virus planétaire nous collerait à tous un masque sur le visage et nous ferait renoncer à nos libertés de mouvement, l’auriez-vous cru ? Et on aurait pu penser qu’il y aurait des résistances. On s’adapte à des conditions totalement inhospitalières. J’imagine qu’à un moment il y aura une rupture, mais elle paraît loin…

Dans l’idée de permettre aux gens de se réapproprier la question du travail, André Gorz proposait dans les années 1980 de passer du syndicat de travailleurs au syndicat de citoyens, qui regrouperait à la fois des salariés, des indépendants, des chômeurs, des sans-papiers…
C’est une proposition vraiment intéressante. Elle rejoint une idée qui me trotte dans la tête depuis peu. Pour déjouer les inégalités de logement qui peuvent rendre pénible le télétravail, pourquoi les mairies ou les communautés de communes ne créeraient-elles pas des tiers-lieux où pourraient se retrouver les télétravailleurs ? Ce serait le genre d’endroit sympathique où pourrait se recréer une solidarité transprofessionnelle, voire une forme nouvelle de syndicat qui réunirait chômeurs, salariés, etc.


  • Les Dépossédés de l’open space. Une critique écologique du travail, par Fanny Lederlin, Presses universitaires de France/Humensis, 2020.

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