Les Soulèvements de la Terre prêtent main forte à des activistes près de Venise
Un atelier d'escalade pour apprendre les techniques pour grimper aux arbres, lors du Woods Climate Camp à Vicence, en Italie, le 7 septembre 2024. - © Piero Cruciatti / Reporterre
Un atelier d'escalade pour apprendre les techniques pour grimper aux arbres, lors du Woods Climate Camp à Vicence, en Italie, le 7 septembre 2024. - © Piero Cruciatti / Reporterre
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En Italie, la LGV Turin-Venise pourrait raser des bois dans un quartier populaire. Des activistes du monde entier s’y sont rassemblés lors du Woods Climate Camp, du 5 au 8 septembre.
Vicence (Italie), reportage
Il n’est pas encore 9 heures quand le quartier populaire Ferrovieri, à Vicence, près de Venise, commence à émerger. Les yeux à demi ouverts, des militants sortent du bois Ca’ Alte, où ils ont passé la nuit. Des centaines d’Italiens, Français ou encore Allemands y ont planté leur tente pour le Venice Climate Camp, organisé du 5 au 8 septembre. C’était aussi l’avant-dernière étape de la Traversée des luttes de l’eau des militants français des Soulèvements de la Terre et de Bassines non merci.
Né à Venise en 2019, ce rendez-vous annuel des écologistes s’est toujours tenu dans la lagune vénitienne, au même moment que le célèbre festival italien de cinéma, la Mostra de Venise, dans le but de détourner la lumière vers l’urgence climatique.
Mais cette année, le camp a été déplacé dans cet ancien quartier ouvrier de Vicence, où une résistance s’organise depuis avril contre la destruction de deux bois, dans le cadre du projet de LGV reliant Turin à Venise. Au total, près de 25 000 m² d’espaces verts doivent être rasés pour accueillir des chantiers temporaires, où seront notamment stockés les matériaux servant à doubler les rails d’un tronçon de 6,2 kilomètres qui traverse Vicence. Coût total : 2,2 milliards d’euros.
En peu de temps, la lutte « a énormément grandi, les bois ont commencé à être occupés, retardant le début des chantiers », raconte Stella Faye, l’une des organisatrices de l’événement, rebaptisé Woods Climate Camp pour l’occasion.
De fait, si le projet définitif a été approuvé en 2023, la mobilisation, elle, s’est accélérée mi-avril, quand l’entreprise chargée de réaliser les travaux a clôturé le bois de Ca’ Alte pour délimiter le chantier. Des activistes y ont immédiatement retiré les filets orange de protection.
Quelques jours plus tard, à 900 mètres de là, plusieurs dizaines de militants ont décidé de poursuivre la résistance et d’ouvrir les grilles du bois privé Lanerossi, lui aussi menacé d’être rasé. Le portail était resté verrouillé et le bois abandonné depuis la fermeture, en 1994, de l’immense usine de laine qui a donné son nom à ce poumon vert, et dont les vestiges trônent encore au milieu des arbres.
À l’aide de machettes, les activistes ont tracé quelques sentiers pour pouvoir traverser le bois. « On se serait cru dans la jungle mexicaine », sourit Marco Zilio, 30 ans, qui a grandi à quelques mètres de là. Au fil des explorations, ils y ont découvert la présence de blaireaux, de chevreuils et de nombreux oiseaux, vivant au milieu de plus de 75 espèces végétales. « L’ancien propriétaire de l’usine était passionné de botanique et avait planté des espèces exotiques » qui ont grandi au milieu de plantes autochtones, explique-t-il.
La plus grande découverte a été celle d’un copalme d’Amérique, de 20 mètres de hauteur. Cet arbre centenaire pourrait bien être inséré dans le registre des arbres monumentaux, et donc être sauvé de l’abattage, a confirmé en juin Giacomo Possamai, le maire de Vicence (gauche). Il ne s’oppose pas au projet de LGV mais a « demandé à Iricave Due [la société de construction] de limiter la superficie d’extension des chantiers pour sauver une autre partie du bois », rappelant toutefois que l’entreprise s’est engagée à replanter des arbres une fois les travaux terminés et les chantiers désinstallés.
Pas de quoi convaincre les militants et habitants qui, depuis avril, occupent les deux bois de Ca’ Alte et Lanerossi. Que ce soit pour arroser le potager qu’ils ont planté, jeter un œil aux ruches des abeilles ou encore participer à une assemblée, les espaces verts ne sont jamais laissés sans surveillance. Un matin de juillet, « une entreprise est venue pour faire une inspection, en seulement quelques minutes, des gens sont sortis de chez eux et se sont mis devant les grilles », raconte Marco.
Les activistes ont aussi construit des plateformes en bois dans les arbres pour s’y percher, voire y passer la nuit, quand ils soupçonnent que les pelleteuses s’apprêtent à débarquer. Samedi 7 septembre, le camp a d’ailleurs organisé des ateliers pour apprendre à grimper sur les branches et à fabriquer de petites cabanes pouvant servir de refuge.
Une terrasse avec vue sur la LGV
De l’autre côté de la rue, l’appartement de Paola Isetti donne sur une partie du bois Ca’ Alte et sur les voies ferrées où passera la LGV. Pour couvrir le bruit des trains, de hautes barrières antibruit pourraient être montées à quelques mètres de son balcon, comme le montre l’une des vidéos de présentation. « J’ai de la chance, hein ? » ironise l’employée de 51 ans en sortant sur sa terrasse.
Cet après-midi-là, peu de voitures passent dans sa rue. Seuls les trains viennent rompre le silence. « Le matin, j’entends les oiseaux », dit Paola. Avec le projet de LGV, sa tranquillité sera perturbée par les va-et-vient des camions et les chantiers temporaires installés à deux pas de chez elle. Les travaux devraient s’achever dans neuf ans. « S’il y a des retards, ça pourrait même durer vingt ans », s’inquiète-t-elle. De plus, le projet prévoit la construction de nouvelles routes, dont un pont qui surplombera le bois Ca’ Alte pour rejoindre plus facilement la gare.
Avec les chantiers de la LGV, toute la vie du quartier risque d’être bouleversée. « Ce n’est pas clair la façon dont le trafic sera dévié pendant les travaux. Sachant qu’ici, les enfants vont à l’école à pied, à vélo, beaucoup jouent dans la rue », alerte Daniele Mantiero. Ce membre du comité des habitants s’inquiète de l’impact des travaux sur ce quartier qui a su conserver une vie sociale active.
Et de fait, collé au bois Lanerossi, le centre social Bocciodromo — très engagé dans la lutte contre la LGV — sera lui aussi rasé. Rouvert en 2011, cet ancien bar et terrain de « bocce » (la pétanque italienne), fréquenté dans le passé par les ouvriers de l’usine de laine, organise aujourd’hui des cours de sport, des présentations de livres, ou encore des jam sessions deux mercredis par mois. « C’est un point de référence pour les jeunes du coin », dit Marco Zilio, qui a rejoint le centre en 2012.
Face à la menace que le projet de la LGV fait planer sur le quartier et Vicence, l’association Italia Nostra a présenté un recours auprès d’un tribunal administratif, en décembre, considérant qu’il manquait des données environnementales et relatives aux risques pour la santé des habitants. Un aspect qui n’a pas été retenu dans le verdict rendu en juillet.
« Nous nous sommes concentrés sur la pollution par les particules fines et les PFAS », les polluants éternels, dit Francesco Bertola, président de la branche locale de l’association de médecine environnementale ISDE, à l’origine d’un rapport sur lequel le recours s’est appuyé. Comme le reste de la plaine du Pô, en 2023, Vicence a encore franchi les limites européennes de 35 jours pendant lesquels le taux de PM10 peut dépasser 50 microgrammes par m³. Non seulement l’émission de ces particules augmentera avec les chantiers, mais ce sera aussi le cas des PM2.5 « qui sont plus fines et plus nocives », observe le médecin.
Autre inquiétude : l’utilisation d’une eau contaminée par les PFAS pour les chantiers, Vicence se situant sur un territoire fortement pollué par ces substances. Le projet prévoit la réalisation de puits pour contrôler la présence de polluant dans l’eau, « mais rien n’est dit de ce qui sera fait si le PFAS est détecté. Ce qui arrivera à coup sûr », explique Francesco Bertola.
17 heures, tous les débats et les ateliers se sont arrêtés pour le départ d’une manifestation. Dans le cortège, des centaines d’habitants de Vicence et des alentours se sont joints aux activistes du Climate Camp. Michele en fait partie : « Je suis venu pour dire que ces bois ont de la valeur, même si les autorités semblent penser le contraire ».