Les couveuses agricoles préparent l’agriculture de demain

18 juillet 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)



L’installation agricole, surtout pour celles et ceux n’ayant pas grandi à la ferme, est un saut dans le grand bain auquel il vaut mieux être préparé. C’est l’objet des « espaces tests agricoles », qui accueillent des aspirants paysans pour leur faire découvrir les exigences quotidiennes du métier.

  • Villenauxe-la-Petite (Seine-et-Marne), reportage

Cheveux roses et sourire enthousiaste, Noémie observe avec tendresse les chevrettes qui ruminent en somnolant. « Cela ne fait même pas six mois que je suis arrivée parmi elles, mais c’est déjà comme si c’était mon troupeau », glisse-t-elle, les traits à peine tirés par de longues journées de travail. « J’ai fait les foins la semaine dernière, c’était une première pour moi ! » Derrière les praires fraîchement fauchées, des serres maraîchères et un poulailler, gérés par deux autres paysans. Ils travaillent la terre tous les jours, et pourtant, ils ne sont pas installés sur cette exploitation bio de 70 ha située dans le sud de la Seine-et-Marne : ils sont ici pour s’essayer à l’agriculture. La ferme de Toussacq, à Villenauxe-la-Petite, est ce qu’on appelle un « espace test agricole ».

Les chèvres de la ferme de Toussacq.

Adossée à une petite cabine en préfabriqué qui accueille ses premiers fromages, Noémie raconte : « Mes parents ne sont pas agriculteurs, mais depuis longtemps je veux devenir chevrière. J’ai fait la formation de base, mais je ne savais ni comment m’y prendre ni par où commencer pour m’installer. Je suis donc venue tester mon projet professionnel ici. »

Dans le préfabriqué, la fromagerie.

Comme Noémie, plus d’un nouvel agriculteur sur trois qui se lance aujourd’hui n’a pas grandi dans une ferme. D’où l’intérêt d’accompagner ces néopaysans dans leurs premiers pas sur le chemin long et difficile de l’installation agricole. Tel est donc l’objectif des espaces tests : « Ces personnes n’ont souvent pas vécu concrètement ce qu’était l’agriculture, explique Jean-Baptiste Cavalier, animateur du Réseau national des espaces tests agricoles (Reneta). Elles sortent de formation professionnelle avec des compétences, certes, mais aussi avec des idéaux… de là à vivre trois saisons complètes d’activité, à travailler tous les jours de l’année, c’est autre chose ! » Labeur physique, temps libre sacrifié, investissements financiers lourds : « Devenir paysan n’est pas une mince affaire, d’où l’idée de fermes couveuses », précise Jean-Baptiste. De fait, d’après une étude interministérielle de 2016, 10.000 agriculteurs jettent l’éponge chaque année et quittent le métier, à cause des difficultés économiques et de l’isolement.

« Beaucoup y boivent la tasse, voire s’y noient » 

Concrètement, les futurs paysans sont embauchés par l’espace test via un contrat d’appui de projet d’entreprise (Cape) : pendant un à trois ans, ils travaillent à la ferme, cumulant leurs indemnités chômage avec les premiers bénéfices de leur activité. La structure d’accueil met à disposition des moyens de production (foncier, matériel agricole, cheptels), un hébergement économique, juridique et fiscal de l’activité, un accès facilité à des réseaux de commercialisation (Amap, magasins bio, marchés), et surtout un accompagnement entrepreneurial et technique.

Les poules de la ferme de Toussacq.

« L’installation agricole, c’est bien souvent le saut dans le grand bain, et beaucoup y boivent la tasse, voire s’y noient, illustre Pierre-Henri Roussel, coresponsable du Germoir, un espace dans le Nord-Pas-de-Calais. Nous leur proposons un petit bassin où ils ont pied et où ils peuvent apprendre à nager. »

C’est justement dans le Nord-Pas-de-Calais qu’est née l’idée de couveuse agricole. En 2005, l’Association de formation et d’information pour le développement d’initiatives en milieu rural (Afip) — qui accompagne des porteurs de projet — s’installe dans la commune d’Ambricourt, dans un ancien corps de ferme adossé à 4 ha de surfaces certifiés bio. Les pionniers bidouillent avec la réglementation, s’associent avec Terre de liens pour acheter les terres, et créent le premier espace test de France. Douze ans plus tard et pas mal de plâtre essuyé, la structure a vu passer une quinzaine d’aspirants-maraîchers, dont dix se sont finalement installés. « Nous recevons près de douze candidatures chaque année [pour un ou deux postes disponibles], ce qui prouve l’intérêt des gens pour ce dispositif », se réjouit Pierre-Henri.

« Nous remplissons une mission de service public » 

En une décennie, ces couveuses ont essaimé : le Reneta compte aujourd’hui 45 espaces tests en fonctionnement, plus 27 en projet, de quoi mailler tout le territoire. Et répondre à toutes les attentes : maraîchage, élevage ovin ou caprin, arboriculture, céréales, pastoralisme, les néopaysans peuvent (presque) tout essayer. Avec de très bons résultats. « Depuis 2007, environ 350 personnes sont passées en test, précise Jean-Baptiste. Les deux tiers s’installent après, 10 % décident d’être ouvriers agricoles, et 20 % abandonnent. » L’échec n’en est d’ailleurs pas un, puisqu’il s’agit précisément d’un des objectifs fondamentaux des espaces tests : le droit à l’erreur.

Pierre-Henri Roussel, coresponsable du Germoir.

En revanche, les résultats économiques de ces couveuses ne sont pas toujours au beau fixe. Un espace test coûte plus qu’il ne rapporte : la vente de la production agricole permet rarement de compenser les investissements (foncier, matériel, cheptel) faits par la structure ainsi que l’accompagnement par des tuteurs. « Nous dépendons en grande partie des subventions, mais les pouvoirs publics doivent nous soutenir, insiste Pierre-Henri, car nous remplissons une mission de service public ! » Alors que les surfaces cultivées reculent, que le prix des terres s’envole et que nombre d’agriculteurs s’apprêtent à partir à la retraite, installer de nouveaux paysans devient une urgence.

La ferme de Toussacq.

C’est ce qu’ont compris dès 2006 des citoyens et des paysans franciliens réunis dans un réseau d’Amap (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne). « Il y avait de plus en plus de demandes pour des produits bio et locaux, et pas assez de maraîchers en Île-de-France », résume Sylvain Pechoux, des Champs des possibles. Créée en 2009 par le réseau Amap, afin de relocaliser l’agriculture, cette structure comprend aujourd’hui outre la Ferme de Toussacq, plusieurs dispositifs d’accompagnement, tous financés en grande partie par les consommateurs. Aujourd’hui, le pari est tenu : en dix ans, quatorze paysans se sont installés en Île-de-France grâce aux espaces tests agricoles.




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Lire aussi : Elles et ils ont choisi de devenir paysans

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre
. chapô : Noémie.

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