Le peintre Cézanne au secours de l’une des dernières zones préservées d’Aix
Ce point de vue sur la montagne Sainte-Victoire est resté presque inchangé depuis qu'il a été peint par Paul Cézanne à la fin du XIXe siècle. - © Maïté Baldi / Reporterre
Ce point de vue sur la montagne Sainte-Victoire est resté presque inchangé depuis qu'il a été peint par Paul Cézanne à la fin du XIXe siècle. - © Maïté Baldi / Reporterre
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À Aix-en-Provence, des associations luttent contre un projet de quartier en faisant appel à Paul Cézanne. C’est sur ce site, en face de la montagne Sainte-Victoire, que le peintre a réalisé ses plus beaux chefs d’œuvre.
Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), reportage
Au milieu des pins et des oliviers, des odeurs de thym et de romarin s’échappent de la végétation. Sous un ciel morose, les premiers bourgeons apparaissent sur les arbustes et le sol rocailleux est parsemé de petites fleurs blanches typiques de la garrigue. Si le chant des cigales ne se fait pas encore entendre en ce début de printemps, le brouhaha des voitures est bien perceptible.
À l’ouest d’Aix-en-Provence, le plateau de Valcros fait figure d’exception. Enclavé entre les autoroutes A8 et A51, des entrepôts et des habitations, c’est l’un des derniers écrins préservés de la ville, mais plus pour longtemps. Le lieu va bientôt accueillir un nouveau quartier de 10 000 habitants, pour lequel les demandes de permis de construire seront déposées à partir de la fin de l’année.
Afin de construire 900 logements par an et respecter son plan local d’urbanisme, la municipalité a choisi de s’étendre vers l’ouest, se refusant à densifier davantage le centre-ville. La ZAC de la Constance sera comprise sur 98 hectares pour abriter 3 600 logements (dont 25 % de logement social) d’une hauteur de six étages maximum, des bureaux, des commerces, des écoles et des crèches.
Les risques écologiques balayés
La préfecture avait d’abord émis un avis défavorable, à cause des « risques sanitaires avérés dus à la proximité des axes routiers tels que les autoroutes A8 et A51 » et des « destructions d’espèces protégées », sans qu’ait été démontré « l’intérêt public majeur du projet ». Mais après quelques modifications — les bâtiments et établissements scolaires ont été éloignés de 20 et 100 mètres des autoroutes et des systèmes de filtration de l’air seront prévus — l’enquête publique a donné un avis favorable et le préfet a signé le 19 mars l’arrêté autorisant la ville à engager les travaux d’aménagement. Des petits tas de gravats ont déjà été déposés à plusieurs endroits.
Cela n’empêche pas les oppositions : dix associations locales de défense du patrimoine et de l’environnement contestent la construction de ce nouveau quartier.
Plus de 80 œuvres de la montagne Sainte-Victoire
Dans leur argumentaire, les opposants au projet immobilier mentionnent la pollution de l’air induite par les autoroutes et pointée dans une étude de l’Agence régionale de santé en 2021. Elle y indiquait que les niveaux relevés de dioxyde d’azote et de particules fines sur le site dépassaient les seuils limites de l’OMS. Ils abordent également les 40 hectares de terres agricoles qui seront artificialisées, déjà rachetées par les promoteurs.
Sans oublier les risques de ruissellement, d’inondations et de retrait-gonflement des argiles induits par l’urbanisation. Ils alertent en outre sur les espèces protégées vivant dans la zone, comme les chouettes hulottes et les chouettes chevêches. Au-delà de tous ces arguments, habituels dans ce genre de dossier, leur meilleure carte pour mobiliser contre le projet est plus originale : elle s’appelle Paul Cézanne.
Pour le comprendre, il faut lever la tête. Du haut de ses 1 011 mètres, la montagne Sainte-Victoire domine fièrement le paysage, son sommet semble fendre les nuages menaçants. Si la vue sur ce massif calcaire paraît familière, c’est que vous l’avez peut-être déjà observé, même sans avoir jamais mis les pieds dans le pays aixois.
La montagne Sainte-Victoire a été rendue mondialement célèbre grâce à Paul Cézanne (1839-1906), qui en a fait son thème d’inspiration favori. Entre 1878 et 1906, le peintre impressionniste français l’a immortalisée sur plus de 80 œuvres, à l’huile ou à l’aquarelle, et la montagne est aujourd’hui admirée dans les plus grands musées du monde du MET de New York au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg.
« C’est ici qu’il a posé son chevalet pour réaliser 52 toiles et dessins parmi ses plus célèbres »
Selon les associations, une partie de ce panorama, visible depuis le plateau de Valcros, est menacée par la construction du nouveau quartier. « C’est un immense gâchis, ce projet va faire disparaître les perspectives les plus célèbres encore préservées de la montagne Sainte-Victoire, soupire Didier Bonfort, vice-président de l’association Sauvegarde des paysages de Cézanne. C’est ici que l’artiste a posé son chevalet pour réaliser 52 toiles et dessins parmi ses plus célèbres. »
Contactée, la municipalité assure que « les perspectives représentées dans l’œuvre de Cézanne seront préservées » et même « mises en valeur » grâce à l’expertise de Denis Coutagne, ancien directeur du musée Granet d’Aix-en-Provence et spécialiste de l’artiste. « Certaines de ses recommandations ont été intégrées, notamment celles concernant la protection des perspectives visuelles et l’importance du paysage dans l’œuvre de Cézanne », précise la municipalité.
Elle ajoute que « le projet a été conçu en conformité avec les exigences réglementaires et patrimoniales, les études menées ont veillé à éviter toute atteinte aux paysages et au patrimoine ». Pour elle, le projet respecte « un équilibre entre développement et patrimoine ».
« Le travail de Denis Coutagne n’a pas été respecté et le périmètre cézanien a été largement sous-estimé par la municipalité, rétorque Didier Bonfort, plans à l’appui. Par exemple, le paysage représenté dans le tableau La Montagne Sainte-Victoire, vendu aux enchères 137 millions de dollars [120 millions d’euros] en 2022, sera amputé de 80 %. »
Depuis quinze ans que l’association tente de préserver ces paysages, Didier Bonfort a effectué de nombreuses recherches sur le travail de l’artiste sur le plateau de Valcros. « J’ai recensé avec un historien de l’art toutes les œuvres de Cézanne réalisées ici. À chaque fois, il m’envoyait le tableau en photo et je vérifiais sur place. On ne pensait pas en trouver autant. Jusqu’alors, personne ne connaissait l’importance de ce site en particulier. » C’est pourquoi les associations plaident pour la création à la place du quartier d’un itinéraire culturel et paysager où le public et des peintres pourraient venir admirer la montagne Sainte-Victoire et mieux comprendre le message de Cézanne.
« Cézanne, c’est la nature »
Car Cézanne, c’est le peintre de la nature, insiste Bernard de Jerphanion, correspondant local de l’association Sites et monuments. « Il marchait des heures à la recherche des meilleurs points de vue. Il avait besoin de peindre au contact de la nature, sur le motif, pour représenter au mieux la montagne avec ses couleurs changeantes. » Alors que la ville va célébrer en grande pompe le peintre à travers une exposition internationale présentant 130 de ses œuvres au musée Granet cette année, « on dénature les paysages vivants qui les ont inspirés. Pourtant, pour Cézanne, vivre, c’était ressentir notre environnement tout proche ».
« L’œuvre de Cézanne est intimement liée au paysage spécifique de la Sainte-Victoire »
Pour défendre ces paysages magnifiés par le peintre, les associations tentent différentes actions pour sensibiliser le public. « Nous avons écrit à plusieurs musées dans le monde qui exposent des tableaux de la Sainte-Victoire de Cézanne pour les alerter et leur demander d’exprimer leurs craintes au ministère de la Culture », raconte Christine Ferrario, présidente de l’association Arc fleuve vivant.
Une jurisprudence favorable
Elle également eu l’idée de demander le classement du site au patrimoine mondial de l’Unesco. Pour figurer sur la liste, « le patrimoine doit être représentatif d’une culture ou de l’interaction humaine avec l’environnement, spécialement quand celui-ci est devenu vulnérable sous l’impact d’une mutation irréversible, détaille Christine Ferrario. Pour nous, l’œuvre de Cézanne est intimement liée au paysage spécifique de la Sainte-Victoire ».
Consciente que cela nécessitera plusieurs années, si cela fonctionne, l’objectif est d’en faire parler pour ralentir la construction du quartier. Le sénateur écologiste Guy Benarroche a pris contact avec le ministère de la Culture pour démarrer la procédure.
Une autre option, plus rapide, serait d’attaquer le projet devant le tribunal administratif en vertu de la jurisprudence Proust. « En 2023, le Conseil d’État a enterré le projet de parc éolien qui devait être installé à environ cinq kilomètres d’Illiers-Combray [Eure-et-Loir], village de Marcel Proust décrit dans Du côté de chez Swann », explique Victor David, chercheur en droit de l’environnement à l’Institut de recherche pour le développement à Marseille et membre de l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie.
Selon les juges, les éoliennes auraient porté « une atteinte significative à l’intérêt paysager et patrimonial » des lieux. Ils insistaient sur la nécessité de prendre en « considération des éléments qui ont trait aux dimensions historiques, mémorielles, culturelles et artistiques, y compris littéraires ». « Cette décision est historique car les juges se basent sur la valeur culturelle d’un paysage pour abandonner un projet, résume Victor David. Ça pourrait aussi fonctionner ici. »
Le précédent de Fontainebleau
Une dernière piste serait de s’appuyer sur l’esprit de la loi de 1906 sur la protection des monuments naturels et des sites à caractère artistique, qui prévoyait la possibilité de classer des sites « dont la conservation ou la préservation présente, au point de vue artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque, un intérêt général », ajoute Victor David. D’autant que cette rédaction se retrouve aujourd’hui dans l’article L341-1 du Code de l’environnement.
Mettre la peinture au service de la nature n’est en tout cas pas nouveau, rappelle le chercheur : « À la fin du XIXe siècle, des peintres de l’école de Barbizon, comme Théodore Rousseau, ont lutté contre les coupes prévues dans la forêt de Fontainebleau, leur lieu d’inspiration, au titre de sa valeur esthétique. » Leur idée, protéger la nature pour sa beauté et non pour son utilité, a réussi à s’imposer : ils ont obtenu la création de la réserve artistique de Fontainebleau, d’une surface de 1 000 hectares. Pour la première fois, une zone naturelle était protégée au nom de l’art.