Les petits éleveurs abasourdis face au gâchis de l’abattoir de Mauléon

15 avril 2016 / Jean Calvet



Les images de maltraitance animale dans l’abattoir de Mauléon, dans les Pyrénées-Atlantiques, ont conduit à sa fermeture. De taille modeste, il participait pourtant, témoigne l’auteur de cette tribune, au maintien du tissu rural en favorisant les petits éleveurs d’ovins. Qui se retrouvent aujourd’hui en grande difficulté.

Jean Calvet est un éleveur de brebis dans le sud du département des Landes. Il fabrique des fromages bio vendus localement et, au printemps, commercialise des agneaux. C’est un client de longue date de l’abattoir de Mauléon.


Pâques est passé, et pour un berger comme moi, à la tête d’un troupeau d’une centaine de brebis (et donc d’autant d’agneaux au printemps), c’est l’opportunité de souffler un peu et de trouver le temps, après la traite, le soin aux animaux et la fabrication du fromage, de faire une brève sieste. Mais au réveil, mardi 21 mars, j’avais un SMS de l’abattoir de Mauléon, dans les Pyrénées-Atlantiques, m’annonçant que l’abattage prévu cette semaine était annulé et l’établissement fermé pour maltraitance animale ! Pour moi, un monde s’est écroulé. Je ne comprenais pas. Non, pas eux, dont j’étais le client de longue date et à qui je faisais une totale confiance.

Et puis, les souvenirs sont remontés à la surface, parce qu’avant d’être berger, il y a près de trente ans, j’étais technicien à la coopérative Axuria (« agneau », en langue basque), installée dans les murs des abattoirs de Mauléon. Je faisais à l’époque le lien entre les éleveurs et les clients pour valoriser un produit — l’agneau de lait des Pyrénées — qu’on voulait d’excellence, et qui l’était. De cette époque, je conserve le souvenir d’une riche expérience humaine, que je retrouve un peu chaque fois que je vais livrer mes agneaux à cet abattoir.

Je me souviens que Gérard, le directeur de l’établissement, avait su communiquer à son équipe l’exigence du travail bien fait, qui valorise l’homme à travers son métier. Tous étaient fiers de ce qu’ils faisaient. Je me souviens d’hommes et de femmes, accrochés à leur montagne pyrénéenne, qui se battaient pour que leur minuscule région, la Soule, vive et prospère. Et dieu sait qu’il en a fallu, et qu’il en faut toujours, de l’énergie pour résister, pour lutter. Lutter pour maintenir une agriculture à échelle humaine, lutter pour maintenir des emplois, lutter pour garder ouvert un abattoir avec tous les investissements que cela exige quand, depuis une vingtaine d’années, la plupart d’entre eux ont fermé. Aujourd’hui je les sais meurtris, trahis. Trente ans de combat réduits à néant avec la fermeture d’un abattoir qui avait fait le choix risqué mais courageux de défendre les petits producteurs et la qualité.

Autrefois, l’abattage des animaux était un service public

Oui, il y a eu dérapage. Je n’excuse en aucune façon les comportements barbares de certains sur la chaîne d’abattage. Ils sont inadmissibles et doivent être sanctionnés. Mais il faut également savoir que les cadences insoutenables avant les fêtes de Pâques et l’impossibilité de trouver un personnel supplémentaire volontaire et compétent, sur une aussi courte période, sont d’âpres réalités. Cela n’excuse pas, mais aide à comprendre. Il reste que le mal est fait…

Quel avenir pour l’abattoir, pour les éleveurs locaux et les salariés ? Au moment où l’abattoir de Mauléon envisageait de nouveaux investissements, forcément onéreux, c’est un transfert d’activité vers d’autres établissements plus éloignés qui se profile. Autant de camions supplémentaires sur les routes. Plus grave, l’opprobre menace une communauté de petits producteurs qui avait su résister face à plus puissant qu’eux. Quel gâchis !

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Paysage de Haute-Soule, dans les environs de la forêt d’Iraty. Mauléon-Licharre est la capitale de la Soule, le plus petit des sept territoires historiques du pays Basque.

Autrefois, l’abattage des animaux était un service public. On estimait normal que la collectivité prenne à sa charge de tuer de la façon la plus hygiénique possible les animaux, au bénéfice des consommateurs, des éleveurs locaux et du commerce de proximité (bouchers, charcutiers, etc.) L’évolution de notre société a changé la donne. Avec l’arrivée de la grande distribution, le commerce s’est concentré, tout comme l’élevage, qui a disparu de certaines régions au profit des cultures céréalières, tandis que, dans d’autres, il a pris un virage productiviste.

Dans le même temps, les normes exigées dans les abattoirs ont toujours été croissantes, contraignant à des investissements de plus en plus lourds. Du coup, nombre de collectivités ont préféré fermer leurs abattoirs. Elles l’ont fait d’autant plus volontiers qu’il est plus facile pour elles de défendre, aux yeux de leur administrés, un investissement de loisirs au service de tous qu’un instrument de travail au profit de quelques-uns.

Prix de l’abattage multiplié par 10 en 30 ans 

Dans ce contexte, l’abattage des ovins constitue une charge supplémentaire. Pour n’importe quel abattoir, il est plus aisé d’amortir une chaîne d’abattage de bovins que d’ovins. C’est une simple question de volume traité, de tonnage. Rares sont les abattoirs qui, tel celui de Mauléon, avait fait le choix de conserver une activité ovine au service des éleveurs locaux pour maintenir un tissu rural. Aujourd’hui, il est fermé et son avenir est tout sauf assuré. Qui en profitera ? Probablement les abattoirs concurrents, ravis de voir disparaitre un établissement qui les gênait malgré sa taille modeste.

Quant aux petits producteurs tels que moi, ils savent qu’ils auront de plus en plus de difficulté à trouver un abattoir qui ne soit pas trop éloigné de leur domicile, et pratique des tarifs acceptable. Je viens d’en faire l’amère expérience. Là où l’abattoir de Mauléon me facturait 1,5 €/kg pour des agneaux vendus en moyenne 8 €/kg, j’ai dû opter pour un abattoir qui a bien voulu s’en charger, mais au prix de 3,5 € le kg…

Il y a trente ans que je fais ce métier. Au cours de cette période, le prix de l’abattage a été multiplié par 10 (ceci dans un abattoir où le souci de mutualiser les coûts entre bovins et ovins était constant) tandis que le prix de l’agneau n’a pas augmenté d’un centime. Je vous laisse deviner quelles seront les prochaines victimes…

Oui, on peut faire le choix de ne plus manger de viande et de laisser partir en friches des terres où seul l’élevage entretenait la vie. On peut aussi réfléchir à d’autres choix tout en évitant la maltraitance animale.




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Lire aussi : Scandale des abattoirs : ce qu’en disent les éleveurs paysans

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Jean Calvet et ses brebis. © Maïté Calvet
. paysage : Wikipedia (ANDRE Céline — Iraty/CC BY 2.0)

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