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Tribune — Politique

Les politiques restent sourds à la critique de la croissance

Marche pour le climat à Paris, le 24 mai 2019.

Éclipsée de la campagne présidentielle, l’urgence climatique devrait pourtant être au centre, affirme dans cette tribune Élodie Vieille Blanchard. « Revoir totalement nos modes de vie » est la « condition incontournable » à notre survie, écrit-elle.

Élodie Vieille Blanchard est agrégée de mathématiques et docteure en sciences sociales. Elle a soutenu en 2011 à l’EHESS une thèse d’histoire des sciences sur les limites à la croissance. Elle est également la présidente de l’Association végétarienne de France.



Il y a cinquante ans était publié aux États-Unis le rapport sur Les Limites à la croissance. Cet ouvrage, rédigé par une équipe de chercheurs du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), s’appuyait sur un modèle mathématique du monde pour étayer une conclusion radicale, illustrée par des graphiques éloquents : si rien n’était fait pour stabiliser délibérément la population et la production industrielle à l’échelle du monde, le système planétaire allait inévitablement s’effondrer et ce, quels que soient les aménagements technologiques mis en place, du fait de l’épuisement des ressources ou de l’explosion des pollutions.

La publication du rapport, diffusé très massivement en Occident, a déclenché de fortes réactions de rejet aussi bien dans la sphère politique (chez des représentants de toutes sensibilités) que dans le monde académique, en particulier chez les économistes. La contestation des conclusions du rapport a débouché très rapidement sur la cristallisation du projet de développement durable, qui a structuré les discours industriels et politiques, tout en colonisant nos visions du monde. En somme, le message de bon sens du rapport des Limites, à savoir qu’en produisant toujours plus, on polluait plus et on épuisait plus vite les ressources naturelles, a été obscurci et remplacé par des incantations qui donnaient à imaginer un avenir opulent et soutenable en même temps, selon la terminologie adoptée.

Au cours des dernières décennies, on a ainsi pu assister à une floraison de déclamations politiques sur la nécessité de prendre à bras le corps le sort de la planète (d’un Chirac qui s’alarmait d’une « planète qui brûle » au « Make our planet great again » d’un Macron), chez ceux-là mêmes qui se faisaient par ailleurs les chantres de la croissance économique. Au sein des grandes entreprises, les engagements de laver plus vert que vert ont également pullulé, déconnectés de la réalité matérielle du monde, comme s’il suffisait de déclarer des intentions vertueuses pour faire disparaître les dégâts des productions sur les écosystèmes.

« Ces engagements n’ont débouché sur aucun changement véritable »

Dans le même temps, les rapports inquiétants sur l’évolution physique et biologique du monde — explosion des émissions de gaz à effet de serre, érosion de la biodiversité, acidification des océans, etc. — se sont multipliés. De tels diagnostics ont alarmé, à juste titre, et conduit la plupart des gouvernements de la planète à prendre des engagements forts en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre ou de préservation de la biodiversité. Cependant ces engagements ne se sont pas assortis d’un réel projet de transformation des modes de vie à l’échelle des sociétés et n’ont donc débouché sur aucun changement véritable.

Le climat, l’oublié de la présidentielle

Pire, ce demi-siècle de fuite en avant productiviste a aggravé profondément la situation écologique du monde, tout en réduisant à une infime possibilité la perspective de maintenir des conditions favorables à la vie humaine sur Terre. Plus le temps passe, plus la situation est urgente et plus les changements à accomplir sont drastiques. Ainsi, pour respecter l’Accord de Paris et éviter un emballement du climat, nous devrions à l’échelle française diviser par six nos émissions de gaz à effet de serre, ce qui implique de revoir totalement nos modes de vie : alimentation, habitat, transports, énergie, consommation.

À l’heure de la campagne présidentielle, on constate malheureusement que l’urgence écologique est bien peu prise en compte. Du centre à l’extrême droite, les projets politiques semblent construits hors sol, sans aucun enracinement dans les écosystèmes qui nourrissent la vie. Les déclarations récentes de Fabien Roussel sur une « gauche caviar [...] qui voudrait interdire la viande et les voitures », suggèrent qu’une partie de la gauche aurait intégré la nécessité d’une réduction des consommations pour intégrer la contrainte écologique.

« Nous devons collectivement manger moins de viande, prendre moins l’avion et la voiture »

En réalité, dans la plupart des programmes, l’économie et l’écologie apparaissent encore étonnamment clivées, comme si l’une pouvait être pensée indépendamment de l’autre. Quant à la nécessité de repenser en profondeur l’économie, en l’enracinant dans les contraintes propres aux écosystèmes, elle reste pratiquement inaudible dans les discours politiques. L’expression de « décroissance », par exemple, reste confinée à des groupes militants minoritaires et semble effrayer les partis installés.

Il est pourtant urgent de construire un projet politique qui permette d’infléchir nos consommations, tout en œuvrant pour la justice sociale et la réduction des inégalités. Nous devons collectivement manger moins de viande, prendre moins l’avion et moins la voiture, acheter moins de vêtements, consommer moins d’énergie, utiliser moins d’écrans... Ce n’est pas une option, mais la condition incontournable à notre survie en tant qu’espèce. Comment faire ? La question devrait mobiliser une grande partie de notre énergie et occuper le centre de nos débats politiques.

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