Les salariés de l’automobile veulent croire à une relance écologique du secteur

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26 mai 2020 / Justine Guitton-Boussion (Reporterre)



Autre effet de la pandémie de Covid-19, le secteur automobile est en crise. Le gouvernement va annoncer ce mardi un plan de soutien, censé concilier reprise économique et transition écologique. Les syndicats s’inquiètent des mesures pressenties, et proposent leur propre vision de la transition du secteur.

C’est la dégringolade. En France, depuis deux mois, le nombre de ventes de voitures est en chute libre. Il suffit de regarder du côté des chiffres fournis par le Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA) pour immédiatement s’en rendre compte : la quantité de demandes d’immatriculations de voitures particulières a diminué de 72 % en mars 2020 par rapport à la même période de l’année précédente, et de 88,8 % en avril 2020. Il s’agit de la pire crise du secteur depuis la création de l’automobile.

Le cabinet de conseil C-Ways a publié à la fin du mois de mars une note observant la relation empirique entre le produit intérieur brut français (PIB) et les immatriculations de voitures. Selon cette étude, un recul du PIB de 7 % entraînerait une chute globale des ventes allant jusqu’à - 22 % sur l’année. Le cabinet estime que la « chute sera plus marquée pour les ménages : de - 22 % à -33 % », tandis que le marché des sociétés et entreprises devrait résister et limiter le recul.

Un plan de soutien à l’industrie automobile est donc en préparation au sein du gouvernement, depuis plusieurs semaines. Il sera présenté ce mardi 26 mai dans l’après-midi par le président de la République. « Nous voulons faire de cette crise et de la réponse à cette crise un levier pour décarboner notre économie, a déclaré le ministre de l’Économie et des finances Bruno Le Maire, vendredi 22 mai au micro d’Europe 1. Chaque décision que nous allons prendre, sur chaque plan (…) sera jugée à l’aune de cette exigence environnementale. »

Le gouvernement pourrait notamment augmenter le montant de l’aide à l’achat pour les voitures électriques et « les véhicules qui émettent le moins de CO2 ». Une aide financière pour acheter une automobile récente à moteur thermique pourrait être annoncée par Emmanuel Macron, afin de vider les stocks qui se sont accumulés pendant le confinement.

Une concession automobile.

Chez Renault, un plan d’économies de deux milliards d’euros et la fermeture prévue de quatre sites français

« Il faut que ces aides soient ciblées, on ne peut pas se permettre d’acheter n’importe quoi, prévient Marie Chéron, responsable mobilité au sein de la Fondation pour la Nature et l’Homme. Il faut cibler les véhicules les moins polluants, les ménages qui en ont vraiment besoin — il ne s’agit pas d’aider des familles aisées à acheter des véhicules à 150 000 euros — et que ce soit sur une période déterminée, pour permettre la reprise des activités, le déstockage des véhicules. »

Les associations et ONG espèrent que cette crise sera le moment pour la filière automobile de faire le point sur ses faiblesses. « Si elle se retrouve dans cette situation-là, c’est aussi parce qu’il y a des choses qui ne vont pas dans son modèle, poursuit Marie Chéron. Il faut par exemple qu’on puisse favoriser les politiques d’achat de pièces détachées auprès de fournisseurs européens, plutôt qu’aller en chercher en Asie. C’est un enjeu important pour l’environnement et c’est aussi un moyen d’aller vers une plus grande résilience. »

Mais parmi les travailleurs du secteur automobile, certains n’attendent rien de ces annonces. « Ce sera juste une politique déjà bien rodée de distribution d’argent public aux grands groupes capitalistes », lâche Éric Pecqueur, salarié de l’usine Toyota à Onnaing (Nord). Cet ouvrier polyvalent craint que les aides financières annoncées soient accompagnées d’un recul des droits des travailleurs. « Cet argent sera sûrement remboursé par des nouveaux jours fériés supprimés, des droits à la retraite amputés, une CSG qui va augmenter, des impôts supplémentaires à payer... », pressent-il.

Le groupe Renault en est un bon exemple. Même avant la pandémie de Covid-19, au mois de février, la marque au losange avait annoncé un plan d’économies de deux milliards d’euros sur les trois prochaines années. Le Canard Enchaîné a depuis révélé que le groupe envisagerait de fermer quatre sites en France. « C’est un drame, déplore Laurent Giblot, délégué syndical central adjoint de la CGT Renault. Ce sont des régions complètes qui vivent autour d’une usine. Vous fermez cette usine-là et ce ne sont pas que les salariés de Renault qui se retrouvent à la rue, ce sont toutes leurs familles. »

Pour éviter cela, le groupe parlementaire Écologie Démocratie Solidarité (EDS) propose que le gouvernement français accorde un prêt au constructeur si celui-ci s’engage, en contrepartie, à (notamment) maintenir des emplois, cesser la conception de véhicules toujours plus gros, et préparer l’arrêt de la production d’automobiles essence et diesel. Le plan d’économies de Renault sera dévoilé en intégralité ce vendredi 29 mai.

Vue aérienne de l’usine Renault de Flins, en mai 2018.

« Je veux qu’on revienne à ce qu’on sait faire de mieux, c’est-à-dire des voitures qui répondent vraiment aux besoins de la population »

Chez Renault comme ailleurs, le gouvernement et le secteur automobile vont donc avoir la lourde tâcher de concilier reprise économique, préservation de l’emploi et préparation de la transition écologique. « Aujourd’hui, la filière automobile a un avenir, garantit Laurent Giblot. Je veux bien entendre que la voiture pourrait disparaître dans les grandes agglomérations, à Paris, Lyon, Lille ou Bordeaux. Mais allez parler de ça à quelqu’un qui habite en Creuse par exemple. Comment va-t-il faire pour bouger, aller travailler, emmener ses enfants au sport le dimanche ? La voiture en tant qu’objet a encore un grand avenir, au même titre que le vélo ou le train. »

Il reconnaît toutefois que les véhicules vont devoir s’adapter. « Je veux qu’on revienne à ce qu’on sait faire de mieux, c’est-à-dire des voitures qui répondent vraiment aux besoins de la population, dit-il. On n’est pas pour des gros véhicules chers pour des nantis. On est pour une petite voiture particulière, sans forcément une grande autonomie électrique, mais qui puisse répondre aux attentes de tous les jours, c’est-à-dire pour aller au travail et faire les courses. »

Franck Daoût, délégué syndical central de la CFDT Renault, ne croit pas non plus à la fin de l’automobile comme moyen de déplacement. « Le modèle économique de la voiture tel que nous le connaissons va disparaître, oui, mais il y aura de plus en plus de véhicules en partage, en libre-service, etc., prévoit-il. À long terme ce seront peut-être des voitures autonomes, mais à court terme ce seront surtout des voitures électriques. » Il martèle que ces dernières ont une empreinte carbone bien inférieure à celle des automobiles à moteur thermique, citant notamment une étude réalisée par la Fondation pour la Nature et l’Homme.

Quid des changements que cela créera pour les employés du secteur ? « Des salariés qui montent des voitures aujourd’hui, il y en aura beaucoup moins, tout simplement parce qu’il y aura moins de voitures, dit Franck Daoût. Donc il faut imaginer d’autres compétences à apporter, à défendre. Et ça, ça se construit maintenant. Actuellement chez Renault on est en train de parler de réduction des coûts, mais on n’est pas en train de parler compétences ou mutation des métiers. Ce n’est pas normal. »

Les syndicats plaident donc pour davantage de formations et de discussions sur l’avenir des professions du secteur, car transition écologique ne doit pas rimer avec perte d’emploi et ouvriers restés sur le carreau. « Il faut sortir du spectre strictement automobile, avance Marie Chéron de la Fondation pour la Nature et l’Homme. On peut aller chercher des emplois liés aux batteries, au recyclage des matières, au service automobile – par exemple la location de véhicules ou la maintenance -, à la construction d’infrastructures de recharge, de pilotage de la recharge… Quand on regarde tous ces différents métiers, on fait l’hypothèse qu’il pourrait y avoir une balance positive : moins de métiers dans l’industrie, mais davantage dans le service. »

Les employés de la filière automobile ont donc encore espoir en leur secteur. Sereins quant aux mutations de métiers possibles sur le court, moyen et long termes, ils craignent davantage d’être forcés à partir. « Licencier un employé, c’est criminel dans cette période », s’exclame Éric Pecqueur, de Toyota. Et de conclure, rêveur : « Il faudrait répartir le travail entre tous les travailleurs. S’il y a moins de travail dans notre secteur, eh bien on travaillera moins. Pour le même salaire bien sûr ! En 2019-2020, Toyota a déclaré un bénéfice net de 17 milliards d’euros. Ils pourraient nous le permettre. »





Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photos :
. chapô : chaîne d’assemblage de la voiture électrique Renault Zoe et de la voiture hybride Nissan Micra dans l’usine Renault de Flins-sur-Seine (Yvelines), le 6 mai 2020. © Martin Bureau/AFP
. Flins : Wikipedia (Pymouss/CC BY-SA 4.0)
. concession : Pixabay (CC0)

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