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Reportage — Forêts

Les vieilles forêts, un trésor en danger

Les vieilles forêts, comme ici dans les Hautes-Pyrénées, abritent des cortèges d’espèces qui n’existent nulle part ailleurs.

En France, elles se font rares. Elles sont pourtant inestimables pour la biodiversité. Deux experts forestiers nous emmènent dans une vieille forêt dans les Pyrénées, antiques cartes de l’état-major en main.

Près de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), reportage

Le sentier a disparu et les rayons du soleil peinent à percer l’épaisse canopée. Il faut progresser à tâtons sous un manteau de verdure, et s’enfoncer encore plus profondément dans les bois. La terre est meuble, le sol parsemé de troncs moussus, tombés au fil des tempêtes. Dans les rares puits de lumière, des ronces gagnent le terrain. Au loin, une grive musicienne répète ses trilles flûtés, cachée dans les branches d’un grand hêtre, couvert de lierre. Ici, le vivant semble se déployer en toute liberté, de manière spontanée, avec toute sa puissance et sa vitalité.

Dans les Hautes-Pyrénées, cette vieille forêt est une rescapée. En France, elles sont devenues très rares. Comme les reliques d’un ancien temps. Les vieilles forêts subsistent dans des confettis de territoire, des fonds de vallons au relief accidenté, des pentes abruptes accrochées au vide, des zones peu accessibles, oubliés de l’exploitation humaine. Laissées en libre évolution depuis des siècles, elles regorgent de vie avec des cortèges d’espèces qui n’existent nulle part ailleurs. Elles ont retrouvé des fonctionnements et des aspects comparables à la forêt primaire. Ce sont, en France, ses dernières représentantes, ses ultimes héritières. Elles sont là, tout près de nous.

Cela fait plus de sept ans que Sophie Maillé cartographie les vieilles forêts en Occitanie. © Alain Pitton / Reporterre

Au cœur du massif, Sophie Maillé se fraye un passage en suivant une sente de bêtes. Munie d’une grande équerre pour mesurer la taille des troncs et d’un GPS, la chargée de mission à l’Observatoire des forêts des Pyrénées centrales progresse d’un pas sûr. Elle a désormais ses habitudes. Cela fait plus de sept ans qu’elle cartographie les vieilles forêts en Occitanie. Un travail de longue haleine comme une chasse au trésor. C’est aussi une course contre la montre. Car il y a urgence. La plupart des parcelles qu’elle a découvertes sont en sursis et pourraient tomber sous le giron de l’industrie forestière et être rasées.

« Tu entres dans un territoire où tu n’as pas toutes les clés »

« On a recensé, au total, 12 000 hectares de vieilles forêts. Cela représente 4 % de la couverture forestière des Pyrénées d’Occitanie et moins de 0,5 % des forêts de plaine, calcule Sophie Maillé. Ces forêts forment un chapelet d’îlots souvent morcelés et manquent de continuité. Leur taille varie d’un à cinquante hectares. Ce ne sont plus que des lambeaux de forêt naturelle mais ces parcelles n’en restent pas moins admirables », décrit la jeune femme qui a habité pendant de longues années en Amazonie. Arpenter les vieilles forêts dans les vallées oubliées des Pyrénées réveille chez elle des sensations vécues dans les jungles tropicales. « C’est une beauté similaire, la même luxuriance, le même appel des sens avec l’odeur de l’humus et ce sentiment de vertige qui nous saisit face aux grands arbres. »

Un dendrotelme, un microhabitat aquatique caractéristique des forêts anciennes, qui se forme parfois entre les racines d’un arbre ou au creux de branches. © Alain Pitton / Reporterre

Son acolyte, Nathanaël Roussel, acquiesce. « Quand tu arrives dans une vieille forêt, tu entres dans un territoire où tu n’as pas toutes les clés. Tu y es invité. Ça incite au silence et à la contemplation comme quand tu pousses la porte d’une église », raconte le gestionnaire forestier qui travaille aussi avec l’Observatoire des forêts des Pyrénées.

Pour retrouver ces espaces, Sophie et ses collègues ont déniché d’antiques cartes d’état-major, datant du début du XIXe siècle. Ils y repèrent les boisements ayant survécu au cours de cette période, alors que la France avait atteint le point d’orgue de sa déforestation. En 1850, la surface forestière ne couvrait que 12 % du territoire contre 31 % maintenant. Ils vérifient ensuite que ces zones boisées existent toujours grâce à des photos satellites. « On cherche sur les images des paysages aux allures de brocolis géants, explique Nathanaël Roussel. C’est typique des houppiers de grande envergure, la preuve qu’il y a de grands arbres. »

Sophie et ses collègues s’appuient sur d’antiques cartes d’état-major, datant du début du XIXe siècle. © Alain Pitton / Reporterre

Seule une visite sur le terrain confirme, enfin, la découverte. Il faut gravir les dénivelés et s’accrocher aux feuillages, suivre les ravines humides, se perdre dans la montagne. Arrivés sur place, les passionnés se lancent dans un long inventaire : ils mesurent la taille des arbres à l’aide d’une équerre et comptent le nombre de bois morts. « Pour qu’une parcelle soit répertoriée comme une vieille forêt, il faut, par hectare, au moins dix arbres de plus de 70 centimètres de diamètre et dix arbres morts de 40 centimètres. » Ici, à proximité de Lannemezan, c’est quasiment le double.


« Le bois mort, c’est la vie »

Au-delà de ces critères quantitatifs, une série d’indices s’offrent à qui sait les déceler. Des plantes comme la pulmonaire ou le fragon indiquent la continuité de l’état boisé. Des essences dites de dryade comme le chêne ou le hêtre sont le signe d’« une forêt mature » composée de vieux arbres, parfois multicentenaires. Des cas extrêmement rares en France. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), 80 % des arbres dans le pays ont moins d’un siècle.

« Ces espaces sont très importants pour le vivant, confirme Nathanaël Roussel. La vieille forêt, avec toute sa biodiversité, c’est la trousse à pharmacie de la forêt. » En abritant de multiples espèces de champignons, de coléoptères et d’oiseaux, les vieilles forêts régulent l’invasion des pathogènes et résistent mieux aux catastrophes naturelles et au changement climatique. Elles abritent des auxiliaires de culture pour le reste de la forêt et améliorent sa résilience.

Les vieilles forêts, ultime refuge de coléoptères de moins en moins nombreux. Ici, une femelle lucane. © Alain Pitton / Reporterre

C’est une fontaine de vie qui irrigue tous les alentours. Les pics mangent les larves des scolytes envahisseurs, les mésanges bleues celles des chenilles processionnaires, l’humus créé dans les vieilles forêts descend progressivement dans les vallées et les rivières, au gré des orages, et nourrit les terres agricoles. « Le ruissellement de la biodiversité fonctionne bien mieux que celui du capitalisme, s’amuse Nathanaël Roussel. Il vivifie toute la vie sauvage du territoire. »

« La vieille forêt, c’est la trousse à pharmacie de la forêt »

Au cœur de cet écosystème riche et diversifié, le bois mort joue un rôle décisif. « Le bois mort, c’est la vie », lâche Sophie Maillé comme un slogan. 25 % des espèces forestières vivent à ses dépens et sa décomposition est une étape indispensable dans la chaîne de fabrication de l’humus. Le bois mort accueille tout un cortège d’espèces dites saproxylites, qui sont liées au stade âgé de la forêt et que l’on ne retrouve pas dans les forêts exploitées ou dans les plantations. Comme de nombreux coléoptères, le taupin violacé, le pique prune ou la lucane cerf-volant. À l’échelle de l’Europe, 40 % de ces espèces sont menacées de disparition. Les vieilles forêts sont leur ultime refuge. Elles regorgent de troncs avec des cavités, des imperfections et des petites mares — que l’on nomme dendromicrohabitats — où ces espèces peuvent résider.

Le bois mort accueille tout un cortège d’espèces dites saproxylites. © Alain Pitton / Reporterre

Les raisons pour protéger les vieilles forêts sont donc multiples. Les obstacles le sont tout autant. La plupart des parcelles que découvre l’Observatoire des forêts des Pyrénées centrales ont été lentement abandonnées. Elles sont détenues par de petits propriétaires qui ont hérité de ces terres sans les connaître. Ils ont déménagé à la ville et ne savent parfois même plus qu’ils possèdent un terrain forestier. Ce morcellement de la propriété a d’abord joué en leur faveur. Les vieilles forêts ont pu croître paisiblement. Loin des yeux, loin du cœur.

Des forêts menacées par l’industrie forestière

Mais aujourd’hui, les coopératives forestières sont aux aguets. Une récente loi leur a donné accès au cadastre et elles démarchent de plus en plus les propriétaires. À l’échelle nationale, les plans prévoient d’augmenter les prélèvements en bois de 70 % d’ici 2050 [1]. Tout conduit au productivisme… et à la coupe rase. Sophie Maillé s’en désole : « Pourquoi couper maintenant ces vieilles forêts alors qu’elles ont été préservées par les anciens et oubliées jusque là ? On perd un patrimoine inestimable, on brise des cycles naturels qui mettront des siècles à réapparaître. C’est un terrible gâchis ». Parmi les forêts qu’elle a inventoriées, une bonne partie sont en danger. En Occitanie, 80 % des vieilles forêts de plaine et 14 % de celles de montagne sont, à terme, menacées.

« Le vivant n’a pas besoin de nous. C’est nous qui avons besoin de lui » 

« On fait la course. On se démène mais on ne gagne pas toujours, dit la jeune femme. Nous, on propose aux propriétaires de protéger leur forêt, mais en face les entreprises font miroiter un chèque. » La bataille est inégale d’autant plus qu’il faut parfois déconstruire certains préjugés. « On affronte des blocages socioculturels très ancrés. On croit encore trop souvent que l’homme serait indispensable à la nature. » L’idée qu’un fragment du monde soit laissé à lui-même terrifie. « On nous parle de forêt propre, on postule que les écosystèmes non aménagés seraient inaccomplis ou défaillants. Il faut déconstruire cette forme d’“écopaternalisme”. Le vivant n’a pas besoin de nous. C’est nous qui avons besoin de lui. »

Les vieilles forêts régulent l’invasion des pathogènes et résistent mieux aux catastrophes naturelles et au changement climatique. © Alain Pitton / Reporterre

Encore aujourd’hui, les vieilles forêts ne possèdent pas de statut juridique adéquat pour les protéger pleinement. Ses défenseurs usent de bouts de ficelle. En forêt publique, ils demandent à l’Office national des forêts de créer des réserves biologiques ou de délimiter des îlots de sénescence de quelques hectares au sein desquels on laisse vieillir les arbres. Dans le cas de la forêt privée, ils poussent le propriétaire à signer une obligation réelle environnementale (ORE) par laquelle il s’engage à protéger la biodiversité. Autre possibilité : le contrat Natura 2000 qui permet au propriétaire de recevoir un dédommagement de la part de l’Union européenne. « On rachète aussi de plus en plus de forêts via des conservatoires d’espaces naturels ou des associations, c’est une dynamique en pleine expansion », s’enthousiasme Nathanaël Roussel.

« Le but, rappelle-t-il, ce n’est pas de créer des sanctuaires ou des espaces sous cloche à côté du chaos et de l’industrie, mais bien de laisser se déployer la naturalité pour faire vivre tout le territoire. Les vieilles forêts, c’est le phare qui nous éclaire ».

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