Macron veut empêcher les journalistes de témoigner

Durée de lecture : 3 minutes

3 avril 2019 / Hervé Kempf (Reporterre)

Des journalistes sont « soupçonnés d’avoir commis un vol en réunion » : motif de cette extravagante accusation ? Ils ont relaté le décrochage d’un portrait de M. Macron. Ce qui se joue derrière ce fait est la liberté de témoigner.

  • Actualisation du 4 avril - À la suite de cette tribune, au communiqué du SNJ, à d’autres articles de presse ou de chroniques à la radio, et à des réactions de toutes sortes, les convocations de Bruno Mortier et Gaëtan Cruchet ont été requalifiées afin qu’ils ne soient plus entendus comme « soupçonnés », mais comme « témoins ». Merci à toutes et à tous de votre réactivité.

« M. Bruno Mortier est soupçonné d’avoir commis ou tenté de commettre l’infraction de vol en réunion », est-il écrit sur la feuille qu’ont remise mardi 2 avril les gendarmes à M. Mortier. Problème : M. Mortier est journaliste depuis 1980 (carte de presse no 46195), il travaille au Maine libre, et a raconté — comme il l’a fait des milliers de fois au cours de sa carrière et comme le font tous les jours des milliers de journalistes — ce dont il était témoin.

Qu’a-t-il relaté, assurant le droit à l’information des citoyennes et citoyens sarthois ? Que, samedi 23 mars, des militants non violents d’ANV-COP21 et Alternatiba ont symboliquement décroché le portrait de M. Macron dans la mairie de Rouillon (Sarthe). Explication des dits militants, rapportée par le journaliste : « En décrochant le tableau, l’idée est symboliquement de montrer le vide laissé. Un vide comparable à l’action menée par le gouvernement depuis les accords de Paris dont la vocation est de contenir le réchauffement climatique d’ici 2100 et de limiter la hausse des températures à 1,5 degré. »

M. Mortier est ainsi convoqué à la gendarmerie, tout comme Gaëtan Cruchet, correspondant local de Ouest France, qui a de même exercé sa mission d’information.

L’affaire pourrait paraître anecdotique. Le maire de Rouillon (sans étiquette), Gilles Josselin — par ailleurs directeur d’une entreprise de… régie publicitaire — a porté plainte, et le procureur a diligenté l’enquête. En fait, comme nous l’avons montré récemment, le gouvernement perd les pédales vis-à-vis des actions répétées de décrochages du portrait de M. Macron par des militants du climat, en recourant au bureau de lutte antiterroriste. Il en est maintenant à menacer la liberté de la presse, en accusant les journalistes témoins d’un acte d’en être les coauteurs. C’est, selon un communiqué du Syndicat national des journalistes du « jamais vu ».

Ce qui se passe est grave : si on laissait les autorités poursuivre les journalistes couvrant des actions militantes éventuellement délictueuses au motif qu’ils en seraient non les témoins, mais des acteurs, il ne serait simplement plus possible d’informer sur les luttes écologiques et sociales. Dans un contexte de répression judiciaire et policière accrue, mais aussi d’une offensive constante et discrète sur le droit d’informer (un récent épisode se joue sur Internet), il est plus que nécessaire de signifier que cette nouvelle atteinte à la base même du travail de journaliste — témoigner, relater, rendre compte — est tout simplement inacceptable.


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Source : Hervé Kempf sur Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

Photo :
. © Le Maine libre

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