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EntretienPolitique

Marine Tondelier : « Le PS et LFI sont irréconciliables parce qu’ils ont décidé de l’être »

Marine Tondelier, le 21 août 2025 à Strasbourg.

À quelques jours de la probable chute de François Bayrou, Marine Tondelier appelle à nouveau les partis de gauche à l’union. Malgré leurs dissensions, elle espère la mise en place d’un gouvernement du Nouveau Front populaire.

Le vert pourrait-il devenir une couleur de ralliement ? La secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, a donné rendez-vous jeudi 4 septembre à tous les chefs de parti du Nouveau Front populaire (NFP) pour tenter d’écrire un nouveau chapitre de l’union de la gauche et des écologistes.

À quelques jours du vote de confiance des députés, lundi 8 septembre, qui entraînera très probablement la chute du Premier ministre, François Bayrou, et de la mobilisation du 10 septembre, elle s’emploie à réunir la gauche pour préparer l’après-Bayrou. Elle y voit le seul acte de résistance possible à la montée de l’extrême droite et veut croire à l’opportunité de pousser un agenda écologiste jusque-là malmené.


Reporterre — Il semble que le gouvernement Bayrou vive ses derniers jours. Quel bilan écologique faites-vous de ses huit mois d’existence ?

Marine Tondelier — Les reculs s’enchaînent et s’accélèrent, dans la lignée des gouvernements Attal et Barnier. Un récent rapport du Réseau Action Climat liste 43 « reculs manifestes et impactants sur l’environnement » depuis le début de l’année... Et, nous ne sommes qu’en septembre ! Les régressions environnementales du gouvernement Bayrou constituent aussi des reculs sociaux. Ses coupes budgétaires sur l’écologie ont essentiellement supprimé des aides directes aux Français : MaPrimeRénov’, le pass rail pour les jeunes ou le leasing social.

Concrètement, cela signifie que des gens vont continuer à vivre dans des passoires thermiques, vont rester coincés avec un véhicule ancien et galérer à payer du carburant... Les coupes concernent aussi des aides qui auraient dû permettre aux collectivités de s’adapter au changement climatique, par exemple, en rénovant les écoles. L’été nous a pourtant démontré, de manière violente, l’urgence de lutter contre le réchauffement climatique et de s’y adapter.

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Plus on se rapproche du précipice, plus on fait face à un déni climatique de ceux qui nous gouvernent. [Le sociologue] Bruno Latour parlait des « élites obscurantistes » : certains éditorialistes ou responsables politiques qui sont censés, par leur capital social et culturel, être l’avant-garde éclairée du pays et le guider vers de bonnes décisions, mettent leur pouvoir prescripteur au service des antiscience et conduisent la société à oublier le bon sens même.


Comment l’expliquer ?

Cela tient en partie à une explication psychologique, aux mécanismes de déni, le fameux syndrome de l’autruche, mais également aux stratégies mises en place par celles et ceux qui ont décidé de mettre leur fortune au service de la fabrique du doute et de la bataille de l’opinion contre l’écologie, pour mieux préserver leurs propres intérêts financiers. Ils le font avec des moyens qui sont incomparables aux nôtres et qui leur permettent, dans la société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, de tout acheter, y compris les réseaux sociaux et des médias plus traditionnels.



Promu par ces médias, le rejet de l’écologie est-il vraiment partagé au sein de la population ?

Je ne le crois pas. Il suffit de regarder les sondages : 83 % des Français étaient défavorables à la réintroduction des néonicotinoïdes. Et, dans un sondage publié par l’Ifop, on apprend que le thème prioritaire pour les Français, c’est la santé.


Justement, la mobilisation contre la loi Duplomb a été marquée par une politisation des questions de santé, en lien avec les facteurs environnementaux. Cette question a été portée par la société civile. N’était-ce pas le rôle des écologistes de la faire émerger ?

Cette mobilisation est aussi le fruit d’un travail politique. C’est un travail d’équipe, chacun à son poste. Les députés écologistes ont jeté toutes leurs forces dans la bataille parlementaire, les journalistes d’investigation ont fait des enquêtes, les associations ont fait des campagnes d’action et du plaidoyer.

« Si la question est “est-ce qu’on est suffisamment nombreux ?” la réponse est non »

Les questions de santé, j’y suis très sensible parce que je suis née sur un territoire, le bassin minier du Pas-de-Calais, où dès la naissance, j’avais déjà cinq ans d’espérance de vie de moins qu’un Parisien. Ça tenait entre autres à l’eau qu’on buvait, à ce qu’on mangeait, à l’air qu’on respirait... Quand j’étais petite, on devinait le sens du vent à l’odeur, tellement on était entourés de sites Seveso.

Ces sujets, nous les prenons à bras le corps. On a, par exemple, réussi à faire interdire les PFAS, alors que deux ans auparavant, personne ne connaissait ce mot. Grâce à un travail d’équipe là aussi, on a joué une bataille complète : prendre conscience d’un sujet, lancer l’alerte, le mettre à l’agenda médiatique, puis gagner la bataille de l’opinion pour pouvoir arriver en hémicycle avec des députés sensibilisés par leurs électeurs et faire passer des mesures impactantes. Après, si la question que vous me posez, c’est « est-ce qu’on est suffisamment nombreux ? » la réponse est non.


La question c’est plutôt : pourquoi les écologistes ne sont pas plus audibles ?

Ils le sont plus qu’ils ne l’ont jamais été. Mais on doit rendre ces enjeux plus concrets pour les Français. Quand on entend « 1 milliard de moins pour MaPrimeRénov’ », ça parait techno, on ne réalise pas ce que ça signifie au bout du compte. Ça donne combien de logements rénovés en moins ? Combien de familles qui vont rester dans la précarité énergétique et donc financière ? Combien de problèmes de santé psychique et physique et quel coût pour la Sécurité sociale ? Combien d’enfants empêchés dans leur réussite scolaire parce qu’ils ne sont pas dans des conditions propices à la concentration ?

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Nous devons rendre tout cela manifeste. C’est l’objectif de l’observatoire des reculs environnementaux qu’on voulait monter avec un comité d’experts en cette rentrée, qui a été un peu bousculée. Et, qui sait, peut-être qu’un gouvernement NFP sera enfin nommé et qu’on pourra finalement créer un observatoire des avancées environnementales.


Dans le contexte politique actuel, c’est le scénario qui vous paraît souhaitable ?

Je ne vois pas tant de pistes possibles. Si Emmanuel Macron nous refait, pour la troisième fois, le coup de nommer un macroniste, ce serait un scandale. Depuis un an, il nous répète que s’il a choisi Michel Barnier et François Bayrou contre le vote des Français, c’est parce que c’était la seule solution pour la stabilité du pays. Cet argument ne tient pas : Michel Barnier est le Premier ministre qui est resté en place le moins longtemps de toute la Ve République !

« Si le PS et LFI sont irréconciliables, c’est parce qu’ils ont décidé de l’être »

Donc le président doit enfin nommer la force qui est arrivée en tête de l’élection qu’il a lui-même provoquée. La cohabitation, ce n’est pas une option, c’est un dû démocratique. Emmanuel Macron doit arrêter l’obstruction qu’il mène depuis des mois et nous laisser nous y coller.


Quand vous dites « nous », de qui parlez-vous ?

De l’union de la gauche et des écologistes. Si on est tous d’accord pour dire qu’il ne faut pas de Premier ministre d’extrême droite, alors nous devons être responsables, cohérents et préparer ensemble une alternative.

Une union allant du Parti socialiste à La France insoumise est plus difficile à imaginer qu’en juin 2024. Notamment en cas de dissolution...

S’ils sont irréconciliables, c’est parce qu’ils ont décidé de l’être. Ce n’est pas une fatalité. Si j’avais appelé Manuel Bompard et Olivier Faure, le 8 juin 2024, pour leur dire : « Il va y avoir bientôt une dissolution, on travaille ensemble ? » ils m’auraient expliqué avec les mêmes vibratos dans la voix que c’était impossible. Deux jours après, ils l’ont fait. J’aime bien l’image des aimants. Dans une certaine configuration, ils vont se repousser, mais pour peu que vous les présentiez sous un angle différent, alors là, il y a une force d’attraction très puissante.

Ce qu’on a accompli l’année dernière a marqué durablement les esprits et les cœurs des électeurs de gauche et écologistes. Ils ont été fiers de nous, ce qui n’est pas tout le temps le cas. Mais, cette fois-là, on a été à la hauteur de l’histoire. Pourquoi on l’a fait ? Parce qu’on a eu un réflexe instinctif lié au fait qu’on pensait que Jordan Bardella pouvait arriver à Matignon.

Un an après, je ne vois pas un seul argument pour dire que la situation est plus rassurante. J’habite à Hénin-Beaumont [Pas-de-Calais], j’ai pu voir de près comment l’extrême droite gagne, gouverne et se maintient au pouvoir, et j’observe aussi le niveau de désespérance sociale de beaucoup de Français. Alors, que l’on passe nos journées à faire des courses de petits chevaux entre chefs de parti, je trouve ça indécent.


Si vous gouvernez dans la configuration actuelle, y a-t-il vraiment un espoir de faire avancer un agenda écologiste ? Le risque n’est-il pas de servir de caution verte à la poursuite de politiques libérales  ?

Si un Premier ministre NFP est nommé, il faudra composer avec l’Assemblée nationale telle qu’elle est. On sait que tout sera compliqué, à l’épreuve du réel. La politique ce n’est pas trépigner en disant : « Je veux l’application de mon programme, un point c’est tout. » Une avancée vaut mieux que 1 000 programmes !

« Les 1 000 milliards de dettes créés en huit ans sont à mettre au compte du pouvoir actuel »

Aujourd’hui, 9,8 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté, un record par rapport aux trente dernières années. Et 42 % des personnes qui gagnent le Smic ou moins sautent au moins un repas par jour pour raisons financières. On leur dit quoi ? Qu’on ne s’est pas mis d’accord et qu’ils devront attendre un hypothétique grand soir ? Entre 2017 et 2023, les 500 plus grandes fortunes de ce pays ont vu leur patrimoine multiplié par deux.

Les inégalités, qui ont explosé, sont injustifiables. Alors si nous sommes nommés et que l’on présente des mesures de justice fiscale à l’Assemblée nationale, comme nous l’avons fait pour la taxe Zucman, je ne vois pas comment les députés pourront s’y opposer et retourner tranquillement dans leur circonscription, devant leurs électeurs.


Est-il encore possible d’obtenir des avancées sur le terrain de l’écologie alors que l’austérité est devenue le maître-mot ?

À la manière de Margaret Thatcher, François Bayrou dit « il n’y a pas d’alternative » et brandit la menace du chaos. Ce qu’il fait a un nom : c’est la stratégie du choc, théorisée par Naomi Klein. Elle explique que les politiques ultralibérales n’ont aucune chance d’être sollicitées naturellement par le peuple. Des mesures qui appauvrissent les plus pauvres et enrichissent les plus riches, personne n’en veut. En démocratie, le seul moyen de les faire passer, c’est de créer une forme de peur collective, de sidération.


On oublie donc cette histoire de dette ?

Je ne dis pas que la dette n’a aucune importance. Mais déjà, on doit arrêter de comparer la dette des États à celle des ménages, ça n’a aucun sens. Il faut rappeler que les 1 000 milliards de dettes créés en huit ans sont à mettre au compte du pouvoir actuel, qui a réussi le double exploit d’avoir fait exploser les inégalités et, dans le même temps, de n’avoir pas préparé l’avenir.

Pour nous, la stratégie de rééquilibrage des finances publiques doit s’inscrire sur un temps plus long en investissant dans le social, la justice, l’environnement, les services publics, qui sont le patrimoine de ceux qui n’ont rien. On sait que ces mesures sont bonnes pour le pouvoir d’achat, pour la qualité de vie et qu’elles sont pourvoyeuses d’emplois. L’Ademe [l’Agence de la transition écologique] avait chiffré à 900 000 le potentiel d’emplois verts dans ce pays. À l’inverse, un degré de changement climatique au niveau mondial, c’est 12 % de PIB en moins. Voilà qui peut réjouir les admirateurs de la croissance, parmi lesquels je ne compte pas.


Qu’attendez-vous du 10 septembre ? Quel rôle peut jouer cette mobilisation ?

Ce mouvement a déjà produit des effets. Quand François Bayrou a annoncé le vote de confiance, j’ai tout de suite compris la date du 8 comme une tentative de désamorçage de celle du 10. Les manifestations du 10 et du 18 sont le signe que les Français ont décidé de relever la tête, de ne plus se laisser faire. Ils sont bien conscients que toutes les manifestations auxquelles ils ont pu participer, par exemple contre la réforme des retraites, n’avaient pas été écoutées et que le résultat des urnes n’avait pas été respecté.

Lire aussi : Mouvement du 10 septembre : l’écologie sera de la partie

Ça crée forcément un climat explosif. Le 10 septembre est un mouvement très gazeux, où chacun viendra avec ses mots d’ordre, mais il est certain que les revendications écologistes y seront présentes. Ma position, c’est qu’il faut participer à ce mouvement, mais le faire avec un grand respect. Il a la sympathie des deux tiers des Français. C’est énorme et on a bien conscience que beaucoup ne veulent pas marcher dans les pas de tel ou tel candidat à la présidentielle, ou se retrouver au milieu d’un concours de drapeaux.


Vous vous dites antifasciste, qu’est-ce que ça implique aujourd’hui ?

Ma ligne politique, c’est l’écologie, ma ligne stratégique, c’est l’antifascisme. Car nous sommes dans un moment de bascule mondiale, où l’on voit les États, pour certains des grandes démocraties qu’on pensait à l’abri, tomber comme des dominos dans des régimes qu’on peut qualifier de fascistes. Chaque jour et chaque heure qui nous séparent de 2027 doivent être consacrés à batailler pour que la France ne soit pas le domino suivant.


On ne peut pas se quitter sans un mot sur Gaza. Que pouvez-vous faire, là où vous êtes ?

Ce qu’il se passe à Gaza est inqualifiable. C’est l’image que l’humanité se fait d’elle-même qui se joue là-bas. Et on se sent terriblement impuissants... Ce qu’on peut faire, c’est maintenir une pression sur l’État français pour accélérer la reconnaissance de l’État palestinien. Avec Les Écologistes, on a aussi demandé que la marine française intervienne pour rompre le blocus. Et comme les autres partis du NFP, on réclame la fin de toute livraison d’armes depuis l’Europe et la fin de l’accord de coopération entre Israël et l’Europe.

On avait demandé, dès le début du conflit, qu’il y ait des enquêteurs de la Cour pénale internationale pour que le génocide soit documenté. Même ça, la France ne l’a pas demandé ! Et, aujourd’hui, les journalistes sont tués un par un pour qu’on ne sache pas. Le seuil de ce que la communauté internationale accepte chaque jour à Gaza m’inquiète énormément.

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