Même à petite échelle, la méthanisation suscite des débats

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13 octobre 2020 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



Ils utilisent leurs propres déchets pour alimenter leur méthaniseur et réinjectent ensuite l’énergie produite dans le réseau électrique. Les agriculteurs qui font le choix de la microméthanisation misent sur l’autonomie de leur exploitation et la consolidation de leurs revenus.

  • Rennes (Ille-et-Vilaine), correspondance­

La transformation de déchets agricoles en gaz est une pratique qui se répand avec son lot d’inquiétudes et parfois d’accidents. Le 17 août, à Châteaulin, dans le Finistère, la cuve d’une unité de méthanisation a débordé dans la rivière voisine. Pas de chance, la station de potabilisation était à moins de dix kilomètres en aval. 400 m3 de digestat se sont déversés et près de 200.000 habitants se sont retrouvés sans eau potable pendant plusieurs jours. Dans la presse locale, l’association Eaux et rivières de Bretagne a dénoncé un « développement anarchique de la méthanisation en Bretagne » et annoncé porter plainte pour pollution des eaux.

La tentation est grande de rejeter en bloc toutes les installations. Pourtant, les nuances sont nombreuses tant les binômes méthanisation-exploitation agricole sont variés.

À la frontière entre Ille-et-Vilaine et Morbihan, Pascal Nizan a installé sur sa ferme une petite unité de méthanisation d’une puissance de 22 kilowatts (kW) (soit une production d’énergie de 150 MWh/an à 80% de son facteur de charge), peu par rapport à l’objectif de production de 22 GWh/an de l’unité de Châteaulin. « J’avais de la matière, des déchets, je voulais valoriser ça. Tout est fait en interne, rien ne vient de l’extérieur », explique le producteur de lait. Déjections de vaches, rebus de sa production de maïs, tout part dans la cuve du méthaniseur. À la sortie, le méthane dégagé rejoint le réseau électrique [1]. Avec son associé, il a investi un peu plus de 200.000 euros dans l’installation et signé un contrat sur vingt ans avec Enedis (anciennement ERDF) pour un rachat de sa production à hauteur de 22,5 cts/kWh. « Le retour sur investissement est prévu sur douze ans », détaille celui qui a aussi installé des panneaux photovoltaïques sur le toit d’un de ses bâtiments. Cela lui rapporte 3.500 euros par an. « C’est pour l’avenir aussi qu’on a investi, pour stabiliser l’exploitation. »

Éleveur, Pascal Nizan utilise uniquement les déjections de ses vaches et ses rebus de maïs pour alimenter son méthaniseur.

Produire du lait n’est pas de tout repos. Après les crises du lait en 2009 puis 2016, plus d’un éleveur a cherché un moyen de consolider son revenu. « En 2009, la tonne de lait était à 180 euros, le prix de revient était à 300 », lance Pascal Huchet, producteur de lait à Guipel, à vingt kilomètres de Rennes. Il s’était alors tourné vers le photovoltaïque. En 2017, après une nouvelle crise du lait et un concours de circonstances, il s’est associé avec ses voisins : ils ont fusionné leur exploitation, mettant en commun bâtiments et robots de traite. Avec 150 vaches, 550 porcs et une vingtaine de veaux de boucherie, les effluents sont nombreux. Ils ont décidé d’investir 1,1 million d’euros dans un méthaniseur de 80 kW.

L’ensemble de l’exploitation de Paul Huchet et ses associés est couvert de 600 m2 de panneaux photovoltaïques.

Leur production de méthane part dans le réseau électrique et la chaleur est utilisée dans une serre, construite pour l’occasion. « On a un jeune maraîcher qui fait pousser des piments, ça marche bien. Il envisage de cultiver aussi la parcelle qui est juste devant la serre. »

Une fois le digestat sorti du méthaniseur, il est épandu sur les sols en tant qu’engrais

Dans son méthaniseur, Pascal Huchet ne met que les déchets issus de sa ferme. « Je ne veux pas faire venir de déchets de l’extérieur, je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Il n’y pas de traçabilité possible. » D’autres ont fait le choix de récupérer les déchets d’autres fermes mais aussi des collectivités. À ça, il répond : « Quand on voit ce qu’il y a sur le bord de la route, des bouteilles vides, des emballages MacDo, non merci. »

La qualité des déchets utilisés est essentielle car une fois le digestat sorti du méthaniseur, il est épandu sur les sols en tant qu’engrais. Pour produire un maximum de méthane et un digestat de qualité, il faut bien doser ses ingrédients entre lisier et maïs, par exemple. Pascal Huchet dédie dix hectares au maïs destinés à la cuve, « pas grand-chose », commente-t-il. Ce type de culture, nommé cultures intermédiaires à valorisation énergétique (Cive), possède un fort pouvoir méthanogène, d’où son intérêt.

Mais la tentation est grande de produire du maïs en quantité pour alimenter l’installation. Pour éviter une telle dérive, le prix de rachat s’accompagne d’une prime si la quantité de Cive ne dépasse pas les 15 % de l’approvisionnement. Un garde-fou insuffisant, selon Benoît Collorec, porte-parole dans le Finistère du syndicat Confédération paysanne, et lui-même producteur de lait. « C’est simple, d’habitude j’achète 1.000 euros l’hectare de maïs pour mes bêtes, aujourd’hui on est à 1.400 euros à cause de la mise en concurrence avec le maïs destiné à la méthanisation. » Même chose avec la betterave, explique Pascal Nizan : « D’habitude, on utilise la pulpe pour les bêtes, maintenant on s’en sert aussi pour alimenter le méthaniseur. Ce n’est pas normal. »

Paul Huchet a investi, avec ses deux associés, dans un méthaniseur qui a permis d’installer un maraîcher sous cette serre.

L’éleveur défend une méthanisation au service de l’exploitation, et pas l’inverse. Il résume : « Soit on produit pour la méthanisation, soit on produit pour les animaux. » Et lui a fait son choix. Tout comme Pascal Huchet, même si leurs modèles d’exploitation sont bien différents.

L’association des agriculteurs méthaniseurs de France va plus loin en mettant dos à dos méthanisation agricole et industrielle. Elle en veut pour preuve les négociations actuelles sur les futurs tarifs de rachat du gaz issu de la méthanisation. Une baisse est à prévoir. « On est d’accord avec ça, au début le prix était haut pour soutenir la filière, c’est normal qu’il redescende », assure Francis Claudepierre, président de l’association. En revanche, ce qu’il n’accepte pas, c’est la nouvelle grille tarifaire à l’étude : « Elle pénalise les petits méthaniseurs. [Pourtant,] mieux vaut plein de petits méthaniseurs que quelques grands. » Car derrière la rente de ce type d’installation se trouve le maintien des exploitations. « La méthanisation consolide le métier d’agriculteur », explique Francis Claudepierre.

Le digestat, issu du méthaniseur, sera épandu sur les sols en tant qu’engrais.

Raison pour laquelle la profession met la pression sur les élus pour que ces négociations tarifaires ne tirent pas trop les prix à la baisse. Au point que le président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand, s’est fendu d’un courrier à la ministre de la Transition écologique pour s’en inquiéter.

Santé des sols, fuites de méthane, pollutions accidentelles de cours d’eau... Les préoccupations sont nombreuses

Alors que la filière faisait ses premiers pas à la fin des années 1990, elle est désormais en plein boom. En 2015, le gouvernement avait fixé l’objectif de mille méthaniseurs en France d’ici 2020. Les premières régions productrices de méthane, sous forme d’électricité et chaleur ou de gaz, sont la Bretagne avec 130 unités et le Grand Est. Avec cet essor, l’inquiétude monte aussi. La stabilité financière que procure le rachat du méthane est fustigée par la Confédération paysanne, qui parle de paysan devenant « énergiculteur ». Traiter les rebuts de l’agriculture tout en produisant de l’énergie, le concept est intéressant, mais attention, « la méthanisation ne doit pas devenir [uniquement] un complément de revenu, appelle de ses vœux Charlotte Kerglonou, porte-parole du syndicat en Ille-et-Vilaine. Sinon, le lait deviendra un sous-produit. »

Les préoccupations sont nombreuses et variées, comme le relève Eaux et rivières de Bretagne : pollutions liées au transport pour acheminer des déchets venus de l’extérieur, fuites de méthane, accidents comme celui de Châteaulin, pollutions accidentelles de cours d’eau, santé des sols... En effet, le fumier nourrit habituellement les sols avec son carbone. « Avec la méthanisation, on retire ce carbone du sol pour le mettre dans le méthaniseur », explique Benoît Corollec. Ce qui raccourcit le cycle du carbone : il revient rapidement dans l’atmosphère sous forme de gaz carbonique (CO2) plutôt que d’être stocké plus durablement dans les sols.

« On ne peut pas plaquer un schéma binaire : bonne et mauvaise méthanisation. La méthanisation est une brique technique qui s’insère dans un modèle d’exploitation qui est lui-même complexe », analyse Armelle Damiano, directrice d’Aile, association qui accompagne les agriculteurs intéressés par la méthanisation.

Une complexité qui mériterait d’être éclaircie, pour la Confédération paysanne. Dans une pétition adressée à la préfète de région le 18 septembre, le syndicat demande « un moratoire sur les installations de méthaniseurs, un audit sur le parc en service et une évaluation des conséquences de la méthanisation sur le territoire breton ».





[1Il existe deux techniques pour que l’énergie générée rejoigne le réseau : La cogénération (la plus répandue) : le gaz est converti en électricité et injecté dans réseau électrique et la chaleur produite est utilisée à la ferme (pour faire une serre ou chauffer la stabulation des vaches, par exemple) ; l’injection (la plus récente) : le gaz est injecté directement dans le réseau de gaz. Un des gros freins est que beaucoup de fermes ne sont pas raccordées au réseau de gaz. Les deux agriculteurs dont nous parlons ici sont en cogénération.


Lire aussi : La méthanisation, l’usine à gaz qui séduit les gros agriculteurs

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre
. chapô : Éleveur, Pascal Nizan utilise uniquement les déjections de ses vaches et ses rebus de maïs pour alimenter son méthaniseur.

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