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Luttes

Mis « à poil » par le gouvernement, les paysans bio se mobilisent pour une meilleure PAC

Les agriculteurs bio manifestent ce mercredi 2 juin pour dénoncer les arbitrages de la Politique agricole commune (PAC), qui pourraient faire baisser les aides touchées par bon nombre d’entre eux. Le ministère de l’Agriculture assure au contraire soutenir la filière bio.

Actualisation du 3 juin 2021 - À l’issue de la manifestation, la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili a reçu la Fnab. Elle a affiché son soutien aux agriculteurs bio, qui espèrent qu’elle défendra leur cause auprès de son collègue le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie.


Article du 2 juin 2021 au matin :

Une feuille de vigne ou une pancarte pour tout habit, debout devant un tracteur, au milieu des pieds de tomates ou dans un champ de patates. Pour montrer leur indignation, les paysans bio ne pouvaient pas être plus clairs : le gouvernement les met à poil, dénoncent-ils.

À l’appel de leur syndicat, la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab), ils manifestent ce mercredi 2 juin à Paris, aux Invalides. Des agriculteurs de toute la France sont attendus pour protester contre les derniers arbitrages du gouvernement concernant la nouvelle Politique agricole commune (PAC), qui s’appliquera à partir de 2023. Ces 9,1 milliards de subventions européennes doivent chaque année être répartis entre les agriculteurs français. La part du gâteau attribuée à ceux de la filière bio va baisser de 66 %, a calculé la Fnab, soit une perte moyenne de 132 euros par hectare et par an. « Inacceptable », proteste avec véhémence le syndicat.

C’est en particulier la disparition de ce qui s’appelle « l’aide au maintien » qui crée cette soudaine baisse et inquiète les agriculteurs bio. Les cinq premières années, ceux-ci bénéficient d’une aide à la conversion ; puis l’aide au maintien doit prendre le relai. Cela aurait dû être le cas pour Christophe Osmont, éleveur de vaches laitières dans la Manche. Avec ces nouvelles règles, il pourrait perdre au bas mot 12 500 euros par an, a-t-il calculé. « C’est plus que mon revenu, qui était de 9 000 euros l’an dernier. Si je perds toutes ces aides, se pose la question d’augmenter mes prix. Mais je ne veux pas vendre mes produits à un prix auquel je ne pourrais pas moi-même les acheter ! » Il vient d’ailleurs d’investir pour passer sa porcherie en bio, dernière partie de sa ferme qui ne l’était pas. « Je me suis installé récemment, tous mes emprunts courent encore, mais avec toutes ces incertitudes, je ne vois pas comment faire... » Il a ainsi prévu de manifester ce mercredi.

« On nous demande de faire mieux, avec moins »

Face à la fronde grandissante, le ministère de l’Agriculture a vu la nécessité de monter lui aussi au créneau, et a organisé un point presse mardi, la veille de la manifestation. « Ces chiffrages catastrophiques dénoncent une volonté de faire peur », se défend-il. Les agriculteurs bio ne sont pas pris en traîtres : « Cela fait quelques années que la décision de supprimer l’aide au maintien est prise », souligne-t-on rue de Varennes. Elle n’est d’ailleurs plus (ou quasiment plus) versée dans plusieurs régions : Grand Est, Bourgogne-Franche-Comté, Pays de la Loire et Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca). Le ministère aurait très bien pu revenir dessus, mais « le ministre assume ce choix, car la demande de produits bio augmente plus vite que l’offre. Il faut augmenter la production. D’où la priorité mise sur la conversion ».

Il met en avant une augmentation de 30 % de l’enveloppe dédiée aux conversions, qui passe de 250 à 340 millions d’euros par an. L’objectif est de doubler la proportion de bio d’ici 2027, pour atteindre 18 % de la surface agricole. « Le soutien à la bio augmente », martèle le ministère.

Mais les bio, eux, espéraient que l’aide au maintien serait prolongée sous une nouvelle forme, celle des paiements pour services environnementaux : une façon de rémunérer les effets positifs du bio sur les sols, la qualité de l’eau ou la santé. « Il y a encore plusieurs régions où l’aide au maintien est encore versée, et il n’y aura pas de compensation », souligne Loïc Madeline, agriculteur et secrétaire national à la PAC de la Fnab. Il assure que cette absence de visibilité après les cinq premières années ralentira le rythme des conversions : « En ce moment, en Normandie, on a zéro demande de conversion. » L’enveloppe de 340 millions d’euros dédiée à la transition vers la bio ne serait alors même pas entièrement utilisée. « Le gouvernement n’envoie pas un bon signal à ceux qui souhaitent se convertir, en particulier dans les régions céréalières, où la dynamique vers le bio est la plus faible. Si on regarde sur la durée, on nous demande quand même de faire mieux, avec moins. »

« Placer la bio et le HVE au même plan du point de vue économique, c’est inacceptable »

Le ministère de l’Agriculture met également en avant le fait que les agriculteurs bio auront automatiquement accès à une autre aide : l’écorégime. Ce bonus est accordé aux agriculteurs qui respectent un certain nombre de mesures environnementales. Il aura deux niveaux, et les bio seront classés sur le palier dont les aides sont les plus élevées. « Cet écorégime, ce sont les paiements pour services environnementaux », estime le ministère. En gros, le remplacement de l’aide au maintien.

Sauf que là encore, les agriculteurs bio bondissent. Les montants, même s’ils ne sont pas complètement arbitrés, seront bien inférieurs à l’aide au maintien. Et surtout, le bio sera placé, dans ces écorégimes, au même niveau que la certification Haute valeur environnementale (HVE), dont les critères sont dénoncés comme hautement insuffisants par les associations environnementales (pas d’interdiction des pesticides les plus dangereux, critères biodiversité indigents). Une analyse récemment confirmée par une note de l’Office français de la biodiversité (OFB), révélée par Le Monde. L’organisme concluait que les critères « ne permettent pas de sélectionner des exploitations particulièrement vertueuses ».

« Placer la bio et le HVE au même plan du point de vue économique, c’est envoyer un signal d’équivalence, c’est inacceptable, alerte Loïc Madeline. Quand on envoie un tel message, on se demande quelle est la stratégie : positionner le HVE, plutôt que la bio, comme outil de la transition agroécologique ? Dans ce cas, qu’ils l’assument. »

En réponse, le ministère énumère les politiques favorables au bio (Fonds Avenir bio du plan de relance, loi Egalim demandant 20 % de bio dans dans les cantines, etc.). Il assure étudier une évolution des critères de la certification HVE. Sur la base de la note de l’OFB, la Fnab demande de son côté la réévaluation des critères de l’écorégime, afin de différencier le HVE du label bio, bien plus exigeant. Dans leurs revendications aujourd’hui portées, ils sont notamment soutenus par de nombreux médecins et scientifiques, qui soulignaient dans une tribune la forte exposition de la population aux pesticides, et demandaient « de prioriser dans la Politique agricole commune (PAC) la réduction drastique des pesticides dans la production et dans l’alimentation en favorisant le développement de l’agriculture biologique ».

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