En pleine ascension, l’agriculture bio entre dans le temps du doute

Durée de lecture : 11 minutes

10 juin 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

REPORTERRE A 30 ANS – Née dans les années 1970 en France, l’agriculture biologique s’est démocratisée. Des premiers cahiers des charges de Nature et Progrès au label européen, Reporterre raconte l’histoire de l’ascension de « la bio ». Et pose la question, sensible, de ce qu’est devenu « l’esprit de départ ».

En mars 1989, Reporterre publiait un article intitulé « Les habits neufs de l’agrobiologie ». [1] À cette époque, constatait le journaliste, l’agriculture bio sortait peu à peu de « sa longue marginalité ». La reconnaissance par la loi de cette pratique et l’élaboration des premiers cahiers des charges nationaux laissaient espérer un développement de la filière. « L’agriculture bio doit désormais attirer de nouveaux agriculteurs », observait alors Philippe Desbrosses. Trente ans après, Reporterre fait le bilan : « L’agrobiologie » a-t-elle atteint « l’âge de la maturité » ?

  • Lire ici l’article du numéro 3 de Reporterre :
« Les habits neufs de l’agrobiologie ».

  • Ribaute-les-Tavernes (Gard), reportage

Une chenille comprend des cellules imaginales, qui lui permettront de se métamorphoser en papillon. Sauf que, au départ, elles sont considérées comme des corps étrangers par le système immunitaire de la chenille, qui tente de les détruire. Mais, à mesure que les cellules se multiplient et commencent à se souder les unes aux autres, le système immunitaire de la chenille s’effondre et son corps commence à se désagréger pour donner un papillon. »

De chenille à papillon, Philippe Desbrosses aime à comparer l’agriculture bio à une « métamorphose » réussie. Pour cet ancien agriculteur bio, conférencier reconnu, « tout pionnier qui arrive avec des idées nouvelles se fait anéantir, mais il finit toujours par se multiplier et proliférer ». Sans parler d’invasion, le nombre de paysans bio a assurément progressé ces dernières décennies : ils étaient 10.000 environ en France à la fin des années 1980, ils sont 88.400 aujourd’hui. Les surfaces certifiées bio se sont parallèlement étendues, atteignant 1,2 million d’hectares fin 2017, soit une multiplication par dix depuis 1995. La consommation, elle, suit une courbe exponentielle : « Les achats de produits bio ont doublé en sept ans de 1999 à 2007, puis en cinq ans de 2007 à 2012, constate l’Agence bio dans son rapport annuel publié en juin 2018. Et le marché a de nouveau doublé depuis 2012. » Son directeur, Florent Guhl, observe ainsi « une démocratisation incontestable de la bio ».

« Une industrialisation », dit plutôt Claude Aubert. Cet ingénieur agronome, très investi aux débuts de Nature et Progrès, regrette qu’une « branche de la bio ne se souvienne plus de ses racines, et suive le même schéma que l’agriculture conventionnelle ». Entre ceux pour qui « l’agriculture biologique a perdu son âme » et ceux pour qui elle est en passe de triompher, le débat est toujours vif.

« J’ai refusé la chimie et cherché des alternatives » 

Chez les Julian, dans le village gardois de Ribaute-les-Tavernes, on est paysan de père en fils, depuis 1450. Après guerre, les vignes ont pris le pas sur les mûriers blancs, et la famille produit aujourd’hui du vin sans produits chimiques, du cep à la bouteille. « J’ai repris la ferme en 1973, puis je l’ai convertie, dit Louis Julian, désormais retraité. Quand j’ai commencé, le bio, c’était pour les hippies, et les gens du village m’ont regardé faire avec beaucoup de scepticisme. » Malgré leur perplexité, malgré ses doutes — « quand on voit les rendements s’effondrer » —, il s’est accroché, soutenu par le réseau Nature et Progrès, créé douze ans plus tôt. « J’allais vendre mes bouteilles dans les halles de Nîmes, parce que ça ne se vendait pas du tout par ici », précise-t-il.

Louis Julian et un de ses fils.

Au départ, l’agriculture bio s’est développée grâce à « l’acharnement d’une minorité déterminée, vue par beaucoup comme une bande de rigolos illuminés », dit Pierre Peguin, apiculteur retraité. Débarqué de Grenoble en Cévennes à la fin des années 1970 avec toute sa famille, cet ancien physicien a dû batailler pour enraciner l’apiculture biologique. « Avec l’augmentation du varroa [acarien parasite des abeilles] au milieu des années 1990, il y a eu des traitements chimiques obligatoires, raconte-t-il. J’ai refusé la chimie et cherché des alternatives, mais il y a eu trois années douloureuses, où je voyais mes ruches décimées, avant que nous trouvions, avec d’autres collègues, des protocoles efficaces. » Les apiculteurs bio utilisent aujourd’hui des mélanges d’huiles essentielles ainsi que de l’acide oxalique.

Pierre Peguin dans les années 1970.

Dans les années 1970, on pouvait encore « faire n’importe quoi et appeler ça de l’agriculture bio », rappellent les pionniers. Pour se prémunir des dérives, Pierre Peguin comme Louis Julian ont participé à l’élaboration des premiers cahiers des charges, au sein de Nature et Progrès. Ce ne sont pas des guides pratiques, mais un ensemble de méthodes et de règles afin de respecter l’écosystème (plante, animal, sol, humain) dans son ensemble. Pour l’apiculture, il est ainsi interdit d’utiliser des pesticides de synthèse ou des antibios, mais les exigences vont plus loin : la quantité de sucre que le producteur peut donner en remplacement du miel prélevé est limitée et doit être certifiée bio, le traitement chimique du bois des ruches est banni, ainsi que le désherbage autour du rucher, tandis que les emballages en plastique ou les cartons paraffinés sont défendus.

« On s’est fait voler la bio » 

Les cahiers des charges Nature et Progrès — établis par des paysans, des ingénieurs et des consommateurs — ont largement été repris lors de la conception des cahiers des charges nationaux en 1985 ainsi que pour le règlement européen en 1991, mais certains critères ont été assouplis lors de cette transposition. « Au niveau de l’Europe, il s’agissait de se doter de règles admises par tout le monde, on s’est donc retrouvé autour du plus petit dénominateur commun », explique Claude Aubert. En 2009, le cahier des charges français a disparu au profit du règlement européen : seul subsiste le logo AB, davantage connu des consommateurs que la feuille verte européenne [2].

Pierre et Annie Peguin, à Mialet (Gard).

Avec le label unique, « l’agriculture biologique a enfin été définie et reconnue dans toute l’Europe, les échanges ont été facilités et les consommateurs rassurés par l’harmonisation des mentions sur l’étiquetage », décrit l’Agence bio sur son site. « Cela nous a permis de nous opposer aux personnes et aux entreprises qui voulaient se revendiquer de l’agriculture bio sans vraiment en faire », dit Philippe Desbrosses, qui a largement contribué au règlement européen.

« On s’est fait voler la bio », estime pour sa part Louis Julian, énumérant les « points faibles » du label européen : « Certains traitements chimiques sont autorisés, ainsi qu’une petite proportion d’OGM, notamment dans l’alimentation des animaux ; la taille des élevages n’est pas limitée, et le pâturage n’est pas obligatoire. » « C’était ça ou rien, donc des pesticides, répond Philippe Desbrosses. On a opté pour des critères exigeants mais accessibles, pour ne pas ébranler un mouvement naissant ». « Démocratiser veut dire ouvrir, élargir », dit aussi Florent Guhl, qui constate « de vrais résultats, sur la pollution des eaux notamment ».

« Chez Mialet », épicerie et restaurant associatifs, qu’Annie et Pierre Peguin ont participé à créer après leur départ à la retraite, afin « de maintenir de la vie dans le village et de valoriser les produits bio locaux ».

Le résultat, d’après Claude Aubert, c’est « l’existence de deux agricultures bio » : « Une qui a gardé l’esprit du départ — une agriculture diversifiée, à l’échelle familiale et locale — et une autre qui reproduit les schémas industriels classiques, qu’on peut appeler de la bio technique, parce qu’elle se contente d’une application minimale du cahier des charges. » Cette « bio industrielle et hors-sol », qui accepte les serres chauffées et les élevages sur caillebotis, est largement contestée par les pionniers, de même que le développement de démarches « pseudo bio » comme le « Zéro résidu de pesticides » ou la « haute valeur environnementale ». Pour Philippe Desbrosses, « l’industrialisation de la bio est principalement due au fait que la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, le syndicat agricole majoritaire] et les Jeunes Agriculteurs ont freiné l’installation d’agriculteurs bio, et que le gouvernement a laissé faire pour ne pas déplaire au syndicat majoritaire. L’offre était insuffisante, et la demande des consommateurs, très forte, des entreprises sont donc allées chercher ces produits ailleurs, à l’autre bout du monde, ou là où elles pouvaient les acheter à moindre coût. » La grande distribution s’est engouffrée dans la brèche, avec ses logiques de volume et de produits standardisés.

« L’agriculture conventionnelle est en crise économique, mais aussi agronomique »

Ainsi, depuis trente ans, l’agriculture bio s’est développée par à-coups, au gré des décisions publiques et des subventions. « Il y a eu des périodes de forte croissance en 2000, au moment des projets territoriaux de Lionel Jospin, puis après le Grenelle de l’environnement, et depuis 2014, grâce à un marché en demande », analyse Florent Guhl. Autre facteur déterminant, d’après Annie Peguin, la compagne de Pierre, « la mobilisation des citoyens et des consommateurs, qui ont soutenu les magasins de producteurs, les coopératives bio, les groupements d’achat, les Amap ». « Les luttes écolos, contre les OGM et plus récemment contre le glyphosate, ont permis de sensibiliser les gens à la nécessité d’une autre agriculture », ajoute-t-elle. La bio a aussi pu s’appuyer sur des relais syndicaux, telle la Confédération paysanne, mais également sur un ensemble d’acteurs, associatifs ou techniques, comme la Fnab (Fédération nationale d’agriculture biologique) ou l’Itab (Institut de l’agriculture et de l’alimentation biologique).

Chez les Julian, la vinification se fait à la ferme, dans de grandes cuves, et une partie du vin est vendue directement sur place.

Dernier moteur, et non des moindres, « la progression des connaissances », selon Claude Aubert. Malgré la frilosité des instituts de recherche comme l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), les études se sont succédées, démontrant les bienfaits de l’agriculture bio sur les écosystèmes comme sur la santé, et prouvant sa performance agronomique.

Et maintenant ? L’avènement à une très grande échelle de l’agriculture biologique est, d’après Philippe Desbrosses, inévitable : « L’agriculture conventionnelle est en crise, d’un point de vue économique, mais aussi d’un point de vue agronomique : les sols ne peuvent plus supporter davantage de chimie, les rendements vont décroissants, les aliments n’ont plus aucune qualité nutritionnelle ». Un argument répété par l’agronome Jacques Caplat, pour qui « seule l’agriculture bio pourra nourrir l’humanité ». Dans cette lignée, Louis Julian estime « décisive et historique », la prochaine décennie : « Plus de la moitié des agriculteurs vont partir à la retraite, rappelle-t-il, donc, soit leurs terres partent à l’agrandissement et à l’accaparement par des fonds de pension qui y feront pousser des agrocarburants, soit on mène dès à présent une politique ambitieuse d’installation en bio de jeunes paysans. »

L’exploitation des Julian compte 47 cépages différents, qui produisent du vin de table.

LATE DES TRENTE ANS DE L’ÉCOLOGIE

30 ans, c’est une génération. Beaucoup de membres de l’équipe de Reporterre aujourd’hui ont la trentaine et l’année de mobilisation sans précédent que nous venons de vivre sur l’urgence climatique nous a donné envie d’organiser un événement transgénérationnel pour symboliser la transmission entre l’ancienne et la nouvelle génération.

Le 15 juin prochain au Ground Control à Paris, nous serons heureux de gamberger et de festoyer avec toutes celles et ceux qui sont également préoccupés par la crise écologique et climatique. Nous réfléchirons avec Michèle Rivasi, Yannick Rousselet (Greenpeace), Claire Nouvian (Bloom), Corinne Lepage, Yann Arthus-Bertrand, des jeunes de Youth For Climate, des Gilets jaunes, des zadistes, des représentants de mouvements citoyens ; nous accueillerons celles et ceux qui font émerger un modèle de société soutenable : des associations, des coopératives, des acteurs de la transition écologique. Et puis, nous nous émouvrons avec les comédiennes Audrey Vernon et Giorgia Sinicorni, nous rirons avec Fred et Mathieu, des Chiche Capon, et nous danserons sur les chansons de Glad puis de Nach.

La fête des Trente ans de l’écologie, comme Reporterre, sera en accès libre et ouvert à tous les publics, des plus jeunes aux moins jeunes. Nous aurons même un espace dédié aux enfants !

Alors rendez-vous le 15 juin prochain pour la grande fête de l’écologie. Découvrez le programme ici


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[1En 1989, le quotidien de l’écologie a vécu sous la forme d’un mensuel papier, avant d’être relancé sur internet en 2007. 30 ans après, nous avons ressorti les neuf exemplaires publiés à l’époque et choisi de revenir sur certains sujets traités. Une façon de voir comment la question posée a évolué en trois décennies…}

[2Les marques privées sont autorisées à avoir leur propre cahier des charges, à condition qu’il respecte l’européen. Mais seul un organisme de certification agréé comme Ecocert peut effectuer les contrôles — coûteux — et délivrer le label AB ou la feuille verte. Les produits Nature et Progrès par exemple ne sont donc pas officiellement considérés comme bio, alors que leur cahier des charges est plus contraignant que l’européen.


Lire aussi : « L’agriculture biologique peut nourrir le monde »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Fanny Dollberg/Reporterre
. chapô : Louis Julian a repris la ferme viticole de 20 ha en 1973, et l’a convertie à l’agriculture bio en 1979.



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