Mort du photographe Sebastião Salgado : l’Amazonie perd un fervent défenseur
Sebastião Salgado posant à côté d'une de ses photos de son exposition «Genesis», en Espagne en 2006. - © Miguel Riopa / AFP
Sebastião Salgado posant à côté d'une de ses photos de son exposition «Genesis», en Espagne en 2006. - © Miguel Riopa / AFP
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Le photographe franco-brésilien décédé le 23 mai aura été l’un des premiers à alerter sur la dégradation de l’Amazonie. Ses photos de la grande forêt et de ses habitants ont marqué le monde et contribué à leur protection.
Rio de Janeiro (Brésil), correspondance
À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit d’une fourmilière. Puis, le regard s’affine, et l’œil commence à distinguer des formes humaines, minuscules et grouillantes, dont les contours contrastent avec le gris terreux de la Serra Pelada, plus grande mine d’or à ciel ouvert du monde, dans l’état amazonien du Pará. Elles restent aujourd’hui parmi les plus célèbres clichés de celui qui fut probablement un des plus grands photoreporters au monde.
Nous étions en 1986, et Sebastião Salgado commençait alors à découvrir l’Amazonie. Contraint de s’exiler en France pendant la période de la dictature militaire brésilienne (1964-1985), il a profité de la réouverture démocratique pour explorer un territoire qui, jusqu’ici, ne bénéficiait pas vraiment de l’attention mondiale.
« Dans les années 1980, ma plus grande curiosité, c’était de connaître les peuples de la forêt amazonienne. C’était un être humain que j’imaginais très différent de moi, mais j’ai tout de suite découvert que nous étions exactement pareils. Tout ce qui était important et essentiel à mes yeux était important et essentiel pour eux aussi », expliqua-t-il à la Folha de São Paulo en 2022.
S’ensuivront au total 48 voyages, qui feront de lui une des plus grandes voix de la lutte pour la sauvegarde de la forêt. « C’était un pionnier dans sa capacité à user de son art et sa visibilité pour faire avancer cette cause de la sauvegarde pour l’Amazonie », dit Ricardo Piquet, directeur du musée du Lendemain de Rio et du musée des Amazonies de Belém, fin connaisseur du travail du photographe.
« Sans lui, nous serions aveugles »
« Tião [surnom amical de Sebastião Salgado] a donné une dimension à l’Amazonie, il a démontré à quel point l’Homme y est petit », ajoute Izabella Teixeira, ancienne ministre de l’Environnement du Brésil et amie intime du photographe. Très émue, l’ancienne femme d’État insiste sur son rôle dans son pays natal : « Je dis souvent que le problème de l’Amazonie, c’est que le monde entier en est conscient, mais pas le Brésil. Tião a beaucoup travaillé pour que ce soit moins vrai » — bien que la déforestation y continue de plus belle. « Sans lui, nous serions aveugles. Aujourd’hui, nous sommes juste myopes », concède-t-elle.
Engagé politiquement, en premier aux Jeunesses communistes, Sebastião Salgado n’a pas cantonné son travail en Amazonie au simple constat. Plusieurs fois, alors qu’il était en reportage, il a été témoin de violations des droits humains subies par des tribus isolées.
Dans le cadre de son projet Genesis, commencé en 2004, il est ainsi parti à la rencontre de la tribu Zo’é, dans l’état amazonien du Pará. Ces derniers lui firent part de la pollution de leurs cours d’eau, causée par l’activité d’une entreprise minière britannique. Le reporter joua de ses contacts pour faire accélérer la reconnaissance de leur territoire, qui aboutit en 2009.
Malgré tout, son rapport à la nature reste entaché de quelques polémiques. Outre une esthétisation de la détresse humaine, on lui reprocha d’avoir participé à des campagnes publicitaires pour des entreprises faisant peu de cas de leur bilan carbone, comme Volvo et British Airways. Son plus grand point d’ombre restera le parrainage de ses expositions par la multinationale Vale, responsable de la plus grande catastrophe minière du Brésil, à Brumadinho (272 morts).
« Tu n’as pas idée à quel point l’homme peut être mauvais »
Présente tout au long de son œuvre, la forêt lui a offert en retour certains de ses plus grands succès artistiques. On peut notamment citer son spectacle Amazônia, coordination entre ses photographies et la musique des compositeurs Philip Glass et Heitor Villa-Lobos. Ou son exposition éponyme, la dernière faite de son vivant. « En dix ans d’existence du musée du Lendemain, c’est l’exposition qui a reçu le plus de visiteurs : 600 000 personnes en six mois », souligne Ricardo Piquet.
À la fin des années 1990, Sebastião Salgado avait déjà plus de 20 ans de carrière derrière lui. Il avait couvert la famine au Sahel, la guerre civile en Irlande, et pris le pouls des exploités du monde entier. Il était fatigué, abattu. « Il était très déprimé. Il me disait : “Tu n’as pas idée à quel point l’homme peut être mauvais” », se rappelle Izabella Teixeira.
Salgado s’est alors inspiré de ses expériences en Amazonie pour, d’une part, créer en 1998 l’Instituto Terra, où, depuis la plantation de café où il était né, il a reforesté avec sa femme Lélia la forêt atlantique, biome le plus dégradé du Brésil. Et pour, d’autre part, se lancer dans sa série Genesis, allant à la rencontre des peuples les plus isolés du monde. « L’Amazonie fait partie de son processus de guérison. Sebastião se dit : “Là-bas, il y a de la vie” », enchaîne Izabella Teixeira.
Alors que, depuis ce vendredi, les hommages officiels pleuvent, allant du président brésilien Lula à Emmanuel Macron, la première exposition posthume du photographe sera exclusivement dédiée à ses travaux en Amazonie. Elle sera présentée en octobre dans le flambant neuf musée des Amazonies de Belém — sa toute première exposition, à un mois de la COP30. Comme un symbole — et comme un dernier message aux chefs d’État qui viendront y statuer sur le sort de la planète.