123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Monde

Le Brésil s’affiche en champion du climat... Mais promeut la déforestation

Le président du Brésil Luiz Inacio Lula da Silva, le 12 novembre 2024 à Brasilia.

Alors que le G20 se tient au Brésil jusqu’à ce mardi, le président brésilien Lula souhaite apparaître en défenseur de l’écologie. Pourtant, il défend aussi les intérêts pétroliers de son pays et des projets écocidaires.

Lula, champion de la Terre ou fossoyeur du climat ? À la COP29 en Azerbaïdjan ou au G20 de Rio, le président brésilien affiche volontiers des positions écologiques ambitieuses. Mais hors des radars médiatiques internationaux, le dirigeant soutient l’exploration pétrolière et la construction d’une route à travers la forêt amazonienne.

« Il fait clairement le grand écart, avec une forme d’hypocrisie », constate Catherine Aubertin, directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Pour un coordinateur du collectif brésilien Coalition pour le climat, cité par Courrier international, le gouvernement Lula fait preuve d’un « négationnisme discret », qui « reconnaît le changement climatique et a des politiques pour le combattre », mais continue de « parier sur de fausses solutions, qui ne réduiront pas le réchauffement de la planète ».

Principal symptôme de cette dualité, le soutien sans faille du dirigeant à l’or noir. « Dans ses engagements climatiques pris pour la COP29, le Brésil ne parle pas du tout de pétrole, note Catherine Aubertin. Au contraire, le pays envisage d’augmenter ses exportations pétrolières de 36 % à horizon 2035, selon des calculs d’ONG. »

« Dans ses engagements climatiques pour la COP29, le Brésil ne parle pas du tout de pétrole »

Début novembre, le président a réaffirmé être favorable à la prospection pétrolière dans l’océan, à quelque 540 km de l’embouchure de l’Amazone. En contradiction avec sa propre administration : plusieurs experts de l’agence brésilienne de l’environnement, l’Ibama, ont rejeté ce projet offshore, qui pourrait menacer un écosystème marin exceptionnel.

« Ce projet pourrait avoir un impact considérable sur l’environnement de la région et menacer les moyens de subsistance des peuples indigènes qui vivent et dépendent du fleuve, dont au moins un groupe non contacté », souligne Priscilla Oliveira, de l’ONG Survival International. Mais pour Lula, il s’agit d’une « occasion de faire croître ce pays ».

Paradoxalement, le dirigeant soutient qu’une partie des revenus du pétrole pourront servir à financer la transition énergétique. Des revenus qui sont une rente tout sauf négligeable pour le pays, qui en est le plus grand producteur d’Amérique latine. L’opposition de Marina Silva — farouche ministre de l’Environnement de Lula — paraît insuffisante face au poids financier de l’or noir.

Une route qui décuplerait la déforestation en Amazonie

Autre pomme de discorde entre le président et sa ministre, le projet de réhabilitation d’une route transamazonienne. En septembre dernier, Lula a annoncé la reprise des travaux pour asphalter un tronçon entre les villes de Porto Velho et Manaus, à travers la forêt tropicale.

Projet hérité de la dictature militaire des années 1970, cette route BR-319 devait permettre de coloniser l’Amazonie. Mais une partie de l’itinéraire est restée à l’état de piste, quasiment impraticable à la saison des pluies. L’idée de goudronner cette portion est ressortie des cartons ces dernières années, au nom du développement économique et du désenclavement.

Problème, scientifiques et écologistes craignent que la finalisation de cette route donne une impulsion énorme à la déforestation. « Le déboisement se fait généralement en forme d’arête de poisson le long des routes », indique Catherine Aubertin. En clair, les défricheurs ouvrent des chemins illégaux à partir des asphaltes existants.

« La route pourrait entraîner une déforestation au cœur même du massif forestier »

« La déforestation est déjà trois fois plus importante au niveau des tronçons asphaltés de la BR-319, remarque Lucas Ferrante, biologiste de l’université d’Amazonas, interrogé par RFI. Si la route est goudronnée, nous avons calculé que la région va subir une déforestation 1 200 % supérieure à la déforestation observée en 2011 quand la route n’était pas praticable. » Soit une zone déboisée équivalente à la superficie du Royaume-Uni, selon le chercheur.

Avec des conséquences désastreuses pour les peuples autochtones vivant dans cette région :« L’asphaltage n’a même pas encore commencé et les niveaux de déforestation dans les zones environnantes ont déjà augmenté, décrit Priscilla Oliveira. Par exemple, au cours des trois dernières années, le territoire non contacté du peuple Jacareúba Katawixi a connu une hausse de la déforestation. »

Autre crainte, pour Catherine Aubertin : « Jusqu’ici la forêt a été attaquée sur les bords, mais la route pourrait entraîner une déforestation au cœur même du massif forestier », explique-t-elle. Une catastrophe potentielle, au moment même où la coupe d’arbres a commencé à marquer le pas : entre août 2023 et juillet 2024, le déboisement en Amazonie a chuté de 30,6 %, atteignant son plus bas niveau en neuf ans.

Un président « pieds et poings liés » ?

Pourquoi Lula soutient-il un tel projet écocidaire ? « Il n’a pas complètement les mains libres, estime la directrice de recherche. Le Congrès est dominé par les conservateurs, avec beaucoup de représentants de l’agronégoce, donc des gros propriétaires terriens. Il est un peu pieds et poings liés. » Le dirigeant avance ainsi sur une ligne de crête, au détriment de l’environnement. « Il y a eu des efforts de fait sur l’Amazonie, poursuit Catherine Aubertin. Mais d’autres régions, comme le Pantanal ou le Cerrado, sont dans des situations dramatiques. »

Coincé au niveau national, le dirigeant utilise sa verve et son aura sur la scène mondiale. Mais de la parole aux actes, il y a un fossé que Lula aura du mal à franchir. Dès lors, il y a peu à attendre pour le climat de la part de la diplomatie brésilienne.

Au G20 de Rio qui se tient jusqu’au 19 novembre, le président Lula espère surtout marquer des points sur des dossiers sociaux, notamment à travers le lancement d’une Alliance globale contre la faim et la pauvreté. À Bakou, le Brésil — hôte de la prochaine COP, en 2025 — semble conditionner son ambition climatique au montant des crédits carbone forestiers et des fonds alloués pour la préservation de l’Amazonie.

legende