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TribuneLuttes

« Naturalistes, nous ne voulons plus servir de caution aux entreprises polluantes »

Une action menée contre un site de production de ciment de l'entreprise Lafarge, le 17 février 2020 à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine).

Des salariés et bénévoles d’associations de protection de la nature alertent dans cette tribune sur les partenariats entre leurs structures et des entreprises polluantes. Ils appellent à cesser ces « alliances contre-nature ».

Scientifiques, juristes, débutant⋅es ou confirmé⋅es, sympathisant⋅es ou praticien⋅nes, nous nous sommes rassemblé⋅es dans un réseau de naturalistes en lutte, convaincu⋅es que la pratique naturaliste ne doit pas se résumer à la seule contemplation ou à l’inventaire du désastre.



Sur le site du cimentier Lafarge de Saint-Pierre-la-Cour, en Mayenne, des signalisations pédagogiques étaient il y a peu installées le long d’un sentier aménagé. Elles indiquaient les emplacements de mares de compensation, ou encore la présence de quelques espèces de faune et de flore favorisées par l’activité de la carrière, laissant supposer le rôle actif de Lafarge dans la protection de la nature.

Or, si Lafarge, entreprise du BTP appartenant à la multinationale Holcim, fait de la compensation écologique ou des inventaires de biodiversité, c’est avant tout une entreprise qui bétonne à tour de bras aux quatre coins du monde. Elle contribue ainsi au réchauffement climatique et à l’assèchement des écosystèmes.

Que Mayenne Nature Environnement se soit chargée de l’installation des panneaux indicatifs nous paraît un dangereux mélange des genres. Même pour des raisons de survie budgétaire, les associations de protection de la nature ne devraient plus cautionner de telles entreprises.

Les « compensations » n’empêchent pas la pollution

Spécialisée dans « les enjeux de la construction durable et de l’économie circulaire », l’entreprise Lafarge, qui compte plus de 470 sites industriels sur l’ensemble du territoire français, a besoin de se refaire une belle image… verte. Son procès pour « financement du terrorisme », prévu fin 2025 en France, après qu’elle a reconnu aux États-Unis le financement de l’organisation État islamique, a quelque peu tiré le vert vers le caca d’oie.

Elle multiplie donc les mesures compensatoires (nichoirs, mares, écopâturage des abords, fauches de prairies…), « aggradations » (régénérations) de milieux largement détruits par son activité extractiviste (calcaire et argile pour obtenir du clinker, base du ciment), et s’est lancée dans la production de béton dit bas carbone. Enfin, pour éclairer au mieux ses bonnes actions, elle implique les associations locales de protection de la nature, dont Mayenne Nature Environnement, qui explique sur son site « travailler de longue date sur l’évaluation et le suivi des mesures compensatoires de cette carrière ».

Or, ces « compensations » n’empêchent pas la cimenterie Lafarge de Saint-Pierre-la-Cour de se placer 6ᵉ dans le classement des 50 sites industriels les plus polluants de France en 2024, et de participer largement à l’artificialisation des milieux, en contribuant chaque année à la destruction de quelque 52 000 hectares de terres agricoles ou naturelles (moyenne entre 1982 et 2022).

Malheureusement, ces alliances contre-nature entre associations et entreprises polluantes se développent. C’est le cas du centre de soin de la Ligue pour la protection des oiseaux de l’Île-Grande, en Bretagne, qui est en partie financé par Vinci Énergies, dont les éoliennes abîment les goélands et fous de Bassan récupérés ensuite en centre de soin ; le Conservatoire d’espaces naturels Occitanie qui participe à des opérations de compensation dans le cadre de la liaison intercantonale d’évitement du nord de Montpellier, dont plusieurs associations contestent le caractère d’utilité publique, etc.

Pour nous, salarié⋅es et bénévoles de structures associatives de protection de la nature, ce n’est plus acceptable.

Accompagner les responsables du ravage est contre-productif

En effet, ces partenariats dans lesquels nous sommes entraînés de fait nous mettent mal à l’aise. Nous vivons une dissonance cognitive, la contradiction entre les missions de nos structures, nos convictions et le cynisme de ces partenariats. Comment associer fabrication de ciment, souvent pour artificialiser les terres, et éducation à l’environnement le long d’un « sentier nature » ?

Nous connaissons les raisons qui mènent à ces relations malheureuses : la précarisation des associations, obligées d’élargir leurs sources de financement, le manque de recul sur l’instrumentalisation de nos structures par ces entreprises, la croyance dans la compensation écologique, censée minimiser les destructions naturelles.

« Nous ne voulons plus servir de caution, ni de petites mains »

Il est d’autant plus urgent, pour nous, de dénoncer le rôle des instances de gouvernance de nos associations et conservatoires dans ces compromissions. En décidant parfois seules, sans en référer à leurs membres, elles les embarquent dans des situations moralement inacceptables : ce sont les salarié⋅es qui, la plupart du temps, doivent se plier à réaliser les missions de compromis, en ayant très peu de marge de décision et encore moins de contestation.

Au vu de l’urgence écologique, nous ne voulons plus servir de caution, ni de petites mains pour ces compromissions. Nous appelons donc les instances de gouvernance des associations à reconnaître que la stratégie d’accompagnement des responsables du ravage ne permet ni de freiner la destruction des milieux, ni de sécuriser l’organisation salariale et financière de nos associations. Certains partenariats avec le secteur privé peuvent même compliquer la production de connaissance objective pour les chercheurs en écologie de la conservation — une étude récente en témoigne.

Nous appelons aussi les salarié⋅es et bénévoles des associations de protection de la nature à s’organiser pour faire pression au sein de leurs structures afin de refuser ces partenariats, exiger des financements qui ne dépendent pas d’intérêts privés et entrer en lutte contre ces entreprises destructrices du vivant. Ce sont des conditions préalables pour garantir un réel rapport de force depuis nos associations.

Lors des dernières rencontres nationales du collectif des Naturalistes des terres, début juillet, ce sujet a été discuté. En ont émergé des propositions d’organisation : circulation de témoignages de résistances internes, organisation syndicale, facilitation du droit de retrait et caisse de grève. Un début prometteur.

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