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Agriculture

Néonicotinoïdes « tueurs d’abeilles » : le passage en force du gouvernement

Manifestation anti-OGM à Montbequi (Tarn-et-Garonne) le 26 octobre 2020.

Les écologistes sont dépités : les néonicotinoïdes seront à nouveau autorisés en 2022 dans les champs de betteraves, malgré leur toxicité. Voici pourquoi.

Encore un coup dur pour les insectes : les néonicotinoïdes continueront à polluer les champs de betterave sucrière français cette année. Interdits depuis 2018 en France, ils avaient été autorisés à nouveau en 2021 pour aider les producteurs de ce légume racine à lutter contre le virus de la jaunisse. Et devrait toujours l’être en 2022, malgré l’opposition des défenseurs de l’environnement. Explication en quatre points.

1 / Les néonicotinoïdes, qu’est-ce que c’est ?

Ce sont des insecticides. Lorsqu’ils enrobent des graines, les « néonics » protègent la plante du semis jusqu’à la récolte. Mais ces produits sont extrêmement rémanents : ils persistent dans l’environnement pendant une longue durée. Solubles dans l’eau, ils se répandent des champs agricoles vers le reste de l’environnement, contaminant toutes sortes de plants, de sols et d’animaux.

Ils sont souvent surnommés les « tueurs d’abeilles » : des études ont prouvé que l’utilisation de néonicotinoïdes fait baisser les populations d’abeilles, entrave leur croissance, leurs réponses immunitaires et leur reproduction. « La biodiversité, ce ne sont pas que les abeilles, soulignait le toxicologue expert de ces molécules, Jean-Marc Bonmatin, dans un entretien avec Reporterre. On oublie tous les autres pollinisateurs, tous les insectes autres, tous les invertébrés du sol, tous les invertébrés aquatiques, et tous ceux qui boivent de l’eau et mangent des fruits et des légumes. » Les néonicotinoïdes sont interdits en France depuis l’entrée en vigueur de la loi Biodiversité, en 2018. Mais une dérogation a été mise en place l’an dernier pour les cultures de betteraves sucrières.

2 / Pourquoi ont-ils été réautorisés temporairement en 2021 ?

En 2020, à cause d’un hiver doux et d’une saison printanière chaude, le puceron vert du pêcher (Myzus persicae) a proliféré dans les champs de betteraves sucrières en France, transmettant aux plantes le virus de la jaunisse et provoquant d’importants dégâts. Les parcelles sont devenues jaune citron, les betteraves ont perdu leurs feuilles et n’ont pas assez grandi. Le ministère de l’Agriculture a rapporté « une perte de rendement de 27,70 % pour les vingt-six principaux départements betteraviers » en 2020. Les exploitations du Centre-Val de Loire ont été particulièrement touchées, et dans une moindre mesure, celles d’Île-de-France, de l’Eure et de l’Oise.

Le puceron vert du pêcher {Myzus persicae}. Inaturalist / CC BY 4.0 / alexis_orion

Pour venir en aide aux betteraviers, le ministère de l’Agriculture a annoncé qu’il souhaitait modifier la loi et réintroduire les néonicotinoïdes. Votée par le Parlement, la loi du 14 décembre 2020 a réautorisé provisoirement (jusqu’en 2023 au maximum) l’enrobage de semences de betteraves sucrières par ces insecticides. Plusieurs associations ont tenté de faire annuler l’arrêté mettant en place cette disposition, mais le Conseil d’État a jugé qu’il était conforme à la loi.

En 2021, les betteraviers ont donc pu acheter et planter des semences traitées aux « néonics ». D’après des estimations de l’association interprofessionnelle de la betterave et du sucre, les semis initiaux [1] ont été réalisés pour 90 % des surfaces avec des semences traitées aux néonicotinoïdes. D’après un document du ministère de l’Agriculture, les parcelles non traitées ont été plus fréquemment touchées par le virus de la jaunisse (14,1 % maximum de jaunisse sur l’ensemble des parcelles touchées, en moyenne), que les parcelles traitées (6 % maximum de jaunisse — elles ont tout de même été touchées).

3 / Pourquoi seront-ils reconduits en 2022 ?

Tout porte à croire que les néonicotinoïdes seront encore présents dans les champs de betteraves sucrières cette année. Le conseil de surveillance des néonicotinoïdes – une instance composée d’une trentaine d’acteurs, dont des professionnels de l’agriculture, des représentants des ministères, des parlementaires et des associations de défense de l’environnement – a validé la poursuite de la dérogation en 2022. Un projet d’arrêté a été mis en consultation de la population le 27 décembre.

Le gouvernement s’appuie sur deux documents pour justifier le retour des néonicotinoïdes : le premier est une analyse des prévisions climatiques saisonnières. D’après elles, les températures devraient être douces. « On ne peut pas raisonnablement écarter l’hypothèse selon laquelle il y aura en 2022 une occurrence de pucerons suffisamment précoce, susceptible d’engendrer une fréquence significative de viroses avec une incidence négative sur le rendement en sucre de la betterave », peut-on y lire. Jacques Caplat, agronome et secrétaire général d’Agir pour l’environnement, dénonce un « passage en force ». « Leurs modèles sont très intéressants mais ils n’ont aucun intérêt dans le contexte, poursuit-il. Ils ne sont pas assez fiables. »

Un champ de betteraves atteint par la jaunisse. © Justine Guitton-Boussion/Reporterre

Le gouvernement s’appuie sur un second document, une fiche sur les réservoirs viraux. Fin novembre, l’Institut technique de la betterave a réalisé des prélèvements sur des plantes hautes, à proximité de parcelles touchées par la jaunisse. Le but était de mesurer le niveau de présence de virus de la jaunisse dans des plantes susceptibles de constituer des réservoirs viraux en 2022. Résultat : seuls sept prélèvements sur 267 parcelles se sont avérés positifs, contre 117 sur 170 l’année précédente. « La présence de virus est extrêmement faible, constate Jacques Caplat. Le gouvernement nous noie sous des documents de référence pour faire croire que leurs décisions sont basées sur des données scientifiques. Mais quand on les analyse, c’est creux. »

4 / Des alternatives sont-elles possibles ?

Au mois de novembre 2021, l’Autorité européenne de sécurité des aliments a conclu que le retour des insecticides était fondé scientifiquement, car « aucune substance active alternative aux néonicotinoïdes n’est actuellement autorisée en France sur la betterave sucrière, pour le traitement des semences ». Le ministère de l’Agriculture avait lancé en 2020 un plan national de recherche et d’innovation, doté de plus de 20 millions d’euros pour coordonner les efforts de recherches sur le virus de la jaunisse de la betterave sucrière. « Ce programme compte à ce jour vingt-et-un projets scientifiques dont l’objectif est de trouver des alternatives aux néonicotinoïdes », souligne le ministère. Mais à l’heure actuelle, aucun n’a abouti. Soulignons tout de même qu’un projet de recherche proposé par l’Institut technique de l’agriculture biologique (Itab) a été refusé.

Selon les associations de défense de l’environnement, la solution n’est pas de trouver des semences résistantes aux virus, mais de restructurer la filière betterave sucrière. « On accuse les pucerons, on accuse les écolos d’empêcher la filière de se développer. Mais le problème n’est pas du tout écologique ou agronomique : il est économique », souligne Jacques Caplat. Depuis 1968, des quotas limitaient la production de sucre au sein de l’Union européenne. En guise de contrepartie, un prix minimum était garanti aux producteurs. Mais le 1er octobre 2017, ces quotas de sucre et ce prix minimum ont été supprimés, ce qui a entraîné une surproduction et un effondrement du marché.

« Ce sont ces changements qui ont provoqué la crise, estime Jacques Caplat. Le gouvernement utilise l’alibi de la jaunisse pour cacher une destruction de la filière par l’agro-industrie. » Selon lui, il serait plus pertinent d’accepter les potentielles baisses de rendements, de payer davantage et indemniser les producteurs – comme cela peut être le cas pour les agriculteurs ayant subi des épisodes de gel sur leurs vignes, par exemple.

Le projet d’arrêté de réintroduction des néonicotinoïdes est mis à la consultation du public jusqu’au 16 janvier.

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