Non, le loup ne s’est pas installé en Ile-de-France

6 avril 2017 / Nicolas Leport



La présence du loup en Ile-de-France défraye la chronique épisodiquement. Pourtant, aucune preuve formelle de sa présence n’existe à ce jour, explique l’auteur de cette tribune. Qui considère tout de même que les conditions écologiques locales et le comportement de ces grands voyageurs pourraient les conduire un jour jusqu’aux forêts franciliennes.

Nicolas Leport est superviseur scientifique du « collectif scientifique et indépendant » Suivi du Loup en Ile-de-France, « créé à la suite de la suspicion de la présence temporaire du loup » en région parisienne.


Depuis quelques mois, le retour supposé du loup dans la région parisienne fait couler beaucoup d’encre. Des journaux locaux, mais également des médias nationaux relayent les mêmes supposées preuves de cette réapparition, sans photographie à l’appui. Le 14 janvier dernier, par exemple, Le Parisien rapporte « des hurlements caractéristiques à l’ouest d’Étampes (Essonne) », décrit « une tanière découverte à Montfort-l’Amaury (Yvelines) », « des cadavres de chevreuils retrouvés en forêt de Rambouillet », et « des empreintes repérées au sud-ouest d’Arpajon (Essonne) ».

Une tanière, des « visus », des hurlements, des carcasses… Alors, loup ou pas ? C’est pour mener cette enquête que nous avons créé Suivi du loup en Ile-de-France. De manière plus globale, notre objectif est de traiter ce sujet avec rigueur, le fantasme prenant trop souvent le pas sur la raison ces derniers temps.

Les loups sont d’incroyables marcheurs franchissant avec une insolente facilité les infrastructures humaines. Ils traversent ainsi aisément villes ou autoroutes. Les fleuves les plus importants ne semblent pas les inquiéter non plus. La présence ponctuelle d’un loup a été validée par l’État dans la Nièvre. Elle est déjà reconnue en Haute-Marne et dans l’Aube depuis plus de trois ans. Ce sont des départements proches de l’Ile-de-France, particulièrement l’Aube. Des déplacements de cet animal ou d’un autre individu vers l’Ile-de-France sont plausibles.

Près de mille cinq cents kilomètres parcourus en trois semaines par un loup 

Cette colonisation progressive et prévisible des territoires inoccupés n’est pas le seul phénomène pouvant expliquer la présence du loup en région parisienne. L’équipement d’individus par des colliers émetteurs a montré que certains étaient capables de parcourir des distances ahurissantes. Un loup parti d’Allemagne a par exemple parcouru près de mille cinq cents kilomètres le séparant de la Biélorussie en trois semaines ! On est encore incapable d’expliquer ce qui pousse ces individus à parcourir de telles distances. Néanmoins, on sait que ces déplacements brusques ont un véritable intérêt pour lier les populations entre elles. Ils alimentent un brassage génétique entre des populations morcelées du fait de leur traque passée ou actuelle réalisée par l’homme. Les loups étaient présents en Ile-de-France avant leur extermination au début du XXe siècle. Certains villages en portent d’ailleurs le nom. C’est par exemple le cas de Courson-Montloup, petit village de l’Essonne.

Il est certain que le paysage francilien a fortement changé depuis cette époque. Ainsi, la région parisienne est réputée pour avoir une démographie et une urbanisation importantes. Celles-ci sont néanmoins fortement à relativiser concernant la grande couronne, qui comporte nombre de parcs naturels et compte des massifs forestiers importants. La grande couronne est principalement rurale et riche en gibier. Elle semble adaptée à un retour de quelques individus dans les années à venir, selon la plupart des spécialistes.

Cela étant, la fréquentation humaine importante risque de compliquer d’éventuelles reproductions. Les loups de passage pourront donc se nourrir, mais il est possible que les dérangements soient trop nombreux pour que l’espèce puisse se reproduire… Il n’est pas exclu non plus que de futures populations s’installent en périphérie de l’Ile-de-France, dans des secteurs plus calmes, et utilisent notre grande couronne comme territoire de chasse.

Un chevreuil. La grande couronne parisienne est principalement rurale et riche en gibier apprécié par le loup.

Des chiens-loups en fugue 

Nous analysons les journaux depuis ces derniers mois. Pour nous, rien de ce qui est étalé dans la presse n’atteste de la présence certaine du loup ici. Quelques éléments la supposent possible. Pour le moment, des carcasses de chevreuil, celle d’un poulain et des empreintes de canidés ont été retrouvées. Une tanière aurait été trouvée. Des loups auraient été vus et entendus.

Concernant empreintes et carcasses, même pour des spécialistes, il est le plus souvent difficile de distinguer si elles sont l’œuvre de chiens ou de loups. Dans toute étude où des tests génétiques sont effectués pour établir que les indices de présence appartiennent au loup, l’écart entre les résultats obtenus et ceux attendus est énorme. Fréquemment de l’ordre de 50 % ! C’est vrai dans les régions reculées où les chiens sont plus rares. C’est d’autant plus flagrant en Ile-de-France, où les chiens sont très fréquents.

Pour en avoir discuté avec le témoin, la supposée tanière découverte à Montfort-l’Amaury (Yvelines) n’est finalement qu’une simple couche dans les fougères, comme pourrait l’avoir aménagé n’importe quel ongulé. Malheureusement, aucun poil de cette couche n’a été conservé pour étude.

On pourrait supposer que la distinction serait plus aisée concernant des animaux vus en chair et en os. C’est alors que l’on est confronté à un autre biais : le chien-loup. C’est un chien répandu en Ile-de-France. Il fugue parfois et les différences morphologiques ou comportementales avec le loup ne sont pas toujours distinguables. D’ailleurs, tout comme le loup, il hurle. Sa queue est plus longue de quelques centimètres, et la forme légèrement différente. Les coloris de la robe diffèrent par endroits. Les oreilles du loup sont plus courtes et plus épaisses. Sa tête est également plus grosse. J’ai moi-même été fréquemment appelé pour un loup prétendument vu et il s’agissait dans ces cas-là clairement de chiens-loups en fugue. C’est un phénomène vraiment courant.

Travailler à la démystification de l’animal 

Par ailleurs, contrairement aux départements voisins où l’on retrouve quotidiennement des carcasses d’animaux sauvages et d’animaux domestiques avec prédation, il n’y a aucune preuve d’attaque en Ile-de-France. Le nombre de carcasses d’herbivores attaqués par unité de temps est un bon indicateur du nombre de loups sur un territoire donné. Ici, le faible nombre de carcasses retrouvées me laisse donc perplexe quant à la présence du loup, et l’on a plutôt tendance à tabler sur des animaux déjà morts puis consommés ensuite.

Le risque principal avec cette excitation médiatique serait de surestimer des populations (dont on ignore encore si elles existent !), d’attribuer au loup des méfaits dont il est innocent et d’entraîner son éventuelle disparition dans la région. Enfin, transmettre des informations trop précises, ici des supposés territoires, des villes où des individus auraient été vus, un présumé nombre d’individus, c’est faciliter la traque d’éventuels animaux. Au mieux par des curieux risquant tout de même de déranger l’animal, au pire par des braconniers.

Lors de nos interventions, nous travaillons à la démystification de l’animal. On entend encore fréquemment que le loup est un prédateur pour l’homme. C’est faux. Par contre, on peut s’entendre sur le fait qu’il soit un danger potentiel pour nos animaux et tâcher de trouver des solutions pour aider les détenteurs d’animaux domestiques à protéger leurs animaux des grands canidés (chiens comme loups). Ainsi, nous travaillons donc à la mise en place d’une carte interactive signalant de façon globale les zones à risques grands canidés sans distinction entre chiens errants et loups potentiels.




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Lire aussi : Reporterre sur France Inter : la survie des loups en France n’est pas certaine

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Il ne s’agit pas d’un loup, mais d’un chien-loup. Ces chiens sont répandus en Ile-de-France. Il fuguent parfois et les différences morphologiques ou comportementales avec le loup ne sont pas toujours distinguables. Nuttie photographies
. chevreuil : © Nicolas Leport

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