« Nous ne savons pas vivre sans glaciers »
Chercheurs et militants écologistes appellent à doter les glaciers d’une personnalité juridique, à un arrêt définitif de tout projet d'aménagement sur les glaciers et à protéger les écosystèmes post-glaciaires. - Danilo Bargen / Unsplash
Chercheurs et militants écologistes appellent à doter les glaciers d’une personnalité juridique, à un arrêt définitif de tout projet d'aménagement sur les glaciers et à protéger les écosystèmes post-glaciaires. - Danilo Bargen / Unsplash
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Alors que les glaciers sont menacés de disparition par le changement climatique, la France organise le One Planet – Polar Summit. Mais ses objectifs manquent d’ambition, dit le glaciologue Jean-Baptiste Bosson.
La moitié des glaciers du monde serait condamnée à disparaître d’ici la fin du siècle, sous l’effet du changement climatique. Le chiffre pourrait même monter jusqu’à 83 % dans le pire scénario, d’après les dernières estimations. C’est dans ce contexte critique que se tient à Paris, du 8 au 10 novembre, un grand forum international, le « One Planet – Polar Summit ».
Ce sommet, organisé par le gouvernement français, mêle tables rondes de chercheurs et évènements politiques. La rencontre entre chefs d’États et de gouvernements doit conclure le Sommet vendredi 10 novembre, par un « Appel de Paris pour les pôles et les glaciers ».
La diplomatie française devrait notamment y porter l’objectif de créer ou renouveler des aires marines protégées en Antarctique, l’interdiction de l’exploitation d’énergies fossiles au pôle Nord et le durcissement de la réglementation sur le tourisme en Antarctique.
De nombreuses ONG environnementales et scientifiques aimeraient toutefois profiter de l’occasion pour pousser des objectifs plus ambitieux. Dans une pétition lancée pour la protection des glaciers, de nombreux chercheurs et militants écologistes s’inquiètent d’une situation extrêmement préoccupante et appellent à doter les glaciers d’une personnalité juridique, à un arrêt définitif de tout projet d’aménagement sur les glaciers, ou encore à protéger les écosystèmes post-glaciaires.
Nous avons interrogé en amont du Sommet Jean-Baptiste Bosson, glaciologue au Conservatoire d’espaces naturels de Haute-Savoie et signataire de la pétition.
Reporterre — Pourquoi est-il important de préserver les glaciers ? Pour leurs valeurs écosystémiques, climatique, esthétique, morale, symbolique… ?
Jean-Baptiste Bosson — Toutes ces raisons et beaucoup d’autres. Comme toutes les composantes de la nature, et au même titre que notre espèce, ils ont une valeur intrinsèque et je ne vois pas quel argument pourrait justifier de les détruire. Au-delà de ce droit fondamental à exister, les glaciers ont un rôle et une importance fonctionnelle disproportionnés sur Terre.
J’avais écrit, dans un article scientifique publié dans Earth’s Future en 2019, qu’ils pouvaient et devaient être considérés comme des « écosystèmes clés de voûte » : ils n’ont pas l’air si importants et pourtant, s’ils ne sont plus là, toute la planète change… Les glaciers influencent le niveau marin, le climat, le cycle de l’eau douce et ainsi la distribution des écosystèmes, du vivant, des activités humaines, de nos infrastructures.
La fonte des glaciers, et notamment des deux calottes continentales du Groenland et de l’Antarctique, induirait une élévation du niveau marin de 66 mètres, une modification en profondeur du climat… Il est important de rappeler que depuis 250 000 ans que nous sommes là (Homo sapiens), nous avons toujours vécu avec des grands glaciers sur Terre ! Autrement dit, nous ne savons pas vivre sans glaciers, sans leur contribution au climat, leur soutien à l’étiage, leur influence globale.
Quelles garanties apporteraient la reconnaissance d’une personnalité juridique aux glaciers et même aux écosystèmes post-glaciaires ?
Les glaciers et les écosystèmes qui leur succèdent sont aujourd’hui un angle mort du droit de l’environnement. Ils ne sont pas considérés en France, par exemple. Développer la législation environnementale, des démarches de protection concrètes des territoires via des réglementations ou l’élaboration d’aires protégées en lien avec les habitants, des droits de la nature et des écosystèmes sont des pistes très intéressantes pour garantir l’existence et l’intégrité des glaciers et des écosystèmes qui naissent de leur fonte. Il peut s’agir de lacs, de forêts, de pelouses, de rivières…
Évidement, ces démarches territoriales et réglementaires ne sont que le complément de l’impératif d’accélérer l’atténuation du changement climatique pour sauver les glaciers dans les régions froides de la planète. Sans limitation rapide et importante du réchauffement global d’origine anthropique, les glaciers n’ont pas un avenir très radieux sur Terre.
Dans la revue Nature cet été, nous avons notamment montré qu’en appliquant l’accord de Paris, nous pouvons limiter fortement le retrait glaciaire sur Terre. À l’inverse, sans action climatique beaucoup plus ambitieuse que les politiques actuelles et avec un scénario de fort réchauffement, non montrons qu’en dehors des deux calottes continentales, on pourrait perdre la moitié des surfaces glaciaires sur Terre d’ici à 2100…
Il est donc fondamental d’accélérer sur l’atténuation du changement climatique et en parallèle, d’augmenter la protection pour limiter les atteintes et destructions. Nous travaillons notamment là-dessus pour accompagner l’État et les territoires dans le cadre du projet Ice&Life.
La demande d’arrêt définitif des aménagements sur glaciers semble viser implicitement la lutte en cours contre la construction d’un téléphérique sur le glacier de la Girose, dans les Hautes-Alpes. Espérez-vous une prise de position du ministre Christophe Béchu ou du président de la République sur le sujet lors du Polar Summit ?
Oui, bien sûr. Quand on connaît l’importance des glaciers sur Terre et dans son fonctionnement, comment accepter en 2023 qu’en plus de les faire fondre à des vitesses sans précédent historique en modifiant le climat, on accélère le processus localement à la pelleteuse pour des activités de loisir ?
Au-delà de la Girose, observez-vous une expansion des convoitises autour de l’exploitation économique des espaces glaciaires ?
Oui il y a des forts intérêts économiques sur les glaciers et sur les écosystèmes post-glaciaires. Je reviens là-dessus : nous n’avons jamais vécu sur Terre en dehors de la nature, sans dépendre d’elle, de ses ressources qu’on surexploite malheureusement aujourd’hui au détriment des générations futures. La disparition des glaciers, comme d’autres écosystèmes ou espèces nous alerte sur l’impératif de repenser notre relation à la nature, de laisser une partie des écosystèmes intacts, en libre évolution et ce faisant, de garder notre planète dans des conditions d’habitabilité acceptables, qui nous ont permis de prospérer sur Terre.
Ce n’est pas un débat trivial et beaucoup plus qu’un enjeu philosophique ou éthique : repenser et retisser un lien durable, équilibré avec la nature, accepter de ne pas tout artificialiser et exploiter est la seule voie durable possible. Déjà dans Les racines du ciel en 1956, Romain Gary appelait à protéger une « marge au-delà de l’humain », une nature sauvage indispensable à notre vie et à notre futur. Dans le contexte actuel, les glaciers sont d’extraordinaires alliés pour comprendre les enjeux environnementaux et catalyser une réaction collective.