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Animaux

Oiseaux marins : déclin « catastrophique » en Nouvelle-Calédonie

Selon une récente étude, les populations d’oiseaux marins s’affaiblissent rapidement en Nouvelle-Calédonie. Les chercheurs déplorent une protection insuffisante de cette zone d’une richesse exceptionnelle.

Phaétons à brins rouges, sternes huppées, puffins du Pacifique… Les îlots coralliens d’Entrecasteaux, au nord-ouest de la Nouvelle-Calédonie, font partie des zones les plus riches en oiseaux marins de la planète. Une étude publiée fin décembre dans le Bulletin de la Société zoologique de France montre que cette situation pourrait se dégrader. Le groupe de chercheurs a constaté un effondrement des populations d’oiseaux marins sur ces atolls. Il pourrait mener, à terme, à des extinctions locales.

Afin d’aboutir à ces résultats, les auteurs ont analysé quatorze rapports de missions ornithologiques réalisées entre 2002 et 2018. Leurs données ont permis d’évaluer l’évolution de la population de 5 des 13 espèces d’oiseaux marins recensés sur ces îlots : le puffin du Pacifique (Puffinus pacificus), le fou masqué (Sula dactylatra), le fou brun (Sula leucogaster), le fou à pieds rouges (Sula sula) et le noddi noir (Anous minutus). « Nous constatons qu’il y a une tendance systématique à la baisse, entre 2 et 4 % par an », dit à Reporterre Philippe Borsa, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et auteur principal de cette étude. Il qualifie de « catastrophique » cette baisse démographique : « Ces oiseaux vivent entre quinze et trente ans environ. Cette trajectoire ne permet pas le renouvellement de la population. »

Ces résultats sont d’autant plus inquiétants qu’ils concernent l’une des zones tropicales les plus préservées du monde. Des effondrements démographiques similaires ont été observés ailleurs dans la région, notamment au niveau des îles Chesterfield et de la partie australienne de la mer de Corail, explique le chercheur. « En observant cela dans l’une des zones les plus riches de la planète, il y a de quoi se poser des questions pour le reste. »

Un poussin de fou à pieds rouges et un noddi noir se posant derrière, aux Chesterfield. © IRD/P. Borsa

« C’est une chute extraordinairement brutale en l’espace de quinze ans », dit à Reporterre Vincent Bretagnolle, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui n’a pas participé à cette étude. Lorsque le biologiste s’était rendu sur place, au milieu des années 1990, on comptait entre 4 300 et 5 800 couples de fous à pieds rouges dans l’archipel. Selon les données récoltées, il n’y en aurait aujourd’hui plus qu’une cinquantaine. Ce déclin est d’autant plus frappant, note Vincent Bretagnolle, que des mesures avaient été prises dans les années 2000 pour freiner la baisse déjà observée à l’époque. Les rats avaient notamment été éliminés. Ce document, poursuit le chercheur, devrait sonner comme une alerte pour les autorités : « Un phénomène très spectaculaire se passe sous nos yeux, et nécessite une étude approfondie sur ses causes. »

Surpêche, pollution...

Philippe Borsa émet plusieurs hypothèses quant aux causes de cette diminution des populations d’oiseaux marins néo-calédoniens. La première est la surpêche de thons, qui peuvent se nourrir des mêmes proies que les oiseaux marins. Paradoxalement, leur présence facilite l’alimentation de leurs camarades à plumes. Pour fuir les thons, les petits poissons remontent vers la surface, où les oiseaux marins peuvent les attraper. « Si la présence des thons diminue, les oiseaux ont moins de poissons à se mettre sous la dent. »

Le chercheur évoque également le réchauffement de la mer et la pollution due au plastique, parfois ingéré par les oiseaux marins. Ces débris de plastique remplissent leurs estomacs sans leur procurer d’énergie. Les calmars et poissons dont ils se nourrissent pourraient également être de moins bonne qualité à cause de la pollution. « Cela expliquerait une baisse d’efficacité à la reproduction, ou une moins bonne croissance. »

Un fou masqué et son poussin sur le haut de plage d’un îlot des Chesterfield, au centre de la mer de Corail.-©Philippe Borsa/IRD

Localement, le chercheur déplore les nombreux dérangements dont sont victimes ces espèces très sensibles : « De plus en plus de plaisanciers abordent ces îlots. Cela génère du stress. Les oiseaux peuvent abandonner leur nid, laisser leurs œufs mourir au soleil ou leurs poussins souffrir de déshydratation. » Ces atolls sont également visités annuellement à des fins de suivi environnemental. L’arrivée d’êtres humains suréquipés peut déstabiliser les individus présents, dont certains nichent en bord de plage : « Les œufs peuvent être écrasés, ou des poussins mourir de noyade en allant à l’eau sous l’effet de la panique. »

Une réglementation « insuffisante »

Les auteurs de cette étude estiment que la réglementation actuelle est « insuffisante au regard des enjeux écologiques ». Cela peut surprendre : la zone est en effet inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, et fait partie du Parc naturel de la mer de Corail, la plus grande aire marine protégée française. En théorie, l’accès à ces atolls est réglementé, et la chasse interdite. Philippe Borsa fustige une « protection de papier » : « Sans surveillance, les braconniers et les plaisanciers peuvent continuer à vaquer à leurs occupations. » Les gestionnaires du parc ne se sont selon lui pas encore donné les moyens de le protéger efficacement : « Leur préoccupation est de protéger la biodiversité, dans un but de promotion touristique. Ils ont tendance à présenter le parc comme quelque chose de merveilleux, à vouloir absolument mettre en avant ses effets bénéfiques. Mais les faits sont moins reluisants. »

Si ces trajectoires d’effondrement devaient se poursuivre jusqu’à des extinctions locales, les conséquences pourraient être dramatiques. Les oiseaux étudiés par l’équipe de chercheurs participent en effet à la régulation des populations de proies dans la région. Les nutriments contenus dans leurs fientes sont également bénéfiques à la végétation et aux coraux. Au-delà de leur contribution à la santé des écosystèmes, « une mer vide, sans oiseaux marins, ce serait triste », note Philippe Borsa.

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