On doit réduire la consommation de pesticides, mais la Normandie construit un centre géant de stockage

24 juillet 2017 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



Alors que la France affirme vouloir réduire l’utilisation des pesticides dans l’Hexagone, la coopérative agricole Cap Seine construit un site de stockage au nord de Rouen qui accueillera plus de 4.000 tonnes de phytosanitaires ; le site sera alors classé Seveso seuil haut, ce qui inquiète les riverains.

- Vieux Manoir (Seine-maritime), reportage

Lorsque l’on quitte le bras de la Seine où se niche Rouen, l’autoroute 28 qui mène à Lille et Amiens, longe la commune de Vieux-Manoir où la coopérative Cap Seine possède un site de stockage et de distribution agricoles : hangars, silos, pesticides et chassés-croisés de tracteurs. Un lieu idéalement situé pour livrer ses produits et que le propriétaire a décidé de rénover. Alors que la plateforme détenue par Odièvre, filiale de Cap Seine, héberge aujourd’hui 100 tonnes de produits phytosanitaires destinés à l’agriculture, elle devrait donc en stocker quarante fois plus dès le début de l’année 2018. Une remise à neuf qui fera de l’installation un site Seveso seuil haut, soit un lieu aux risques d’accidents majeurs. Un de plus en Seine-Maritime qui est déjà le département le plus fortement doté de France avec un total de 59 sites dont 39 classés en seuil haut.

Certes, un tel niveau de dangerosité induit des normes élevées à respecter en termes de construction, de prévention et de gestion des risques, mais cela ne rassure pas franchement les habitants. Eric Bertran et Sophie Fournier vivent à quelques centaines mètres de l’installation, derrière une route départementale en lacet bordée d’arbustes, volumineux en cette période estivale. Avec Romain Ozenne, habitant de la commune voisine de Longuerue, ils font partie des deux collectifs de riverains opposés au projet : Vieux-Manoir en colère et l’Association de défense et de promotion des cinq communes du plateau de Buchy. « D’un côté, on dit qu’il faut qu’il y ait moins de pesticides et de l’autre, on agrandit ce site, je ne comprends pas », s’étonne Sophie. Eric partage ce constat : « Le risque induit par les pesticides est connu, mais on continue de les utiliser. C’est une vraie folie. »

Les animateurs de l’opposition : Sophie Fournier, Romain Ozenne et Eric Bertran.

Dans un entretien accordé à Reporterre, le médecin Jean-François Deleume expliquait les conséquences sanitaires des pesticides sur les agriculteurs, les riverains et la population en général. Ces conséquences, bien connues aujourd’hui, sont au cœur des efforts affichés de la France pour réduire l’utilisation des phytosanitaires qui se soldent à l’heure actuelle par un échec, la consommation ayant augmenté de 25 % entre 2009 et 2014.

Romain Ozenne, quant à lui, s’étonne : « Sur le bord de la route, une simple haie sépare la plateforme de la première maison, et de l’autre côté il y a la halte SNCF où de nombreuses personnes prennent le train pour aller travailler à Rouen. » La direction régionale de l’Environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), qui a suivi le dossier, et la préfecture, qui a autorisé les travaux, se veulent rassurantes. Christophe Huart, chef de l’unité départementale de la Dreal, assure que « les scénarios sur les risques d’incendie montrent clairement que la maison et la halte SNCF ne seront pas impactées. Les produits phytosanitaires seront conditionnés dans de petits bidons et n’ont pas vocation à être ouverts, ce qui limite le risque d’incendie et de pollution en cas d’accident ».

Malgré un cadre juridique strict, les plans de prévention et de gestion d’incendies présentés par l’entreprise, les riverains persistent à y voir des risques importants. « On nous a expliqué que le scénario d’un accident de camion était anecdotique, de l’ordre du quasi-impossible, se souvient Eric Bertran, habitant de Vieux-Manoir depuis une vingtaine d’années, et pourtant, on voit souvent dans les journaux que des camions se sont renversés », comme c’est arrivé pour ce camion-citerne transportant du gaz en bordure de Rouen en mars dernier, ou le spectaculaire incendie d’un camion, rempli de gasoil et de super, sur le pont Mathilde dans Rouen en 2012.

Avec la nouvelle plateforme, 70 poids lourds devraient venir chaque jour sur la plateforme.

Pour sa part, la préfecture met en avant la qualité de la concertation publique mise en œuvre entre la population, les services de l’État et l’entreprise, « plusieurs rendez-vous ont eu lieu pour expliquer le projet et les craintes ont été levées », assure Yvan Cordier, secrétaire général de la préfecture de Seine-Maritime. Une concertation publique obligatoire pour ce type de site qui a été perçue comme « une farce où tout était joué d’avance, par Eric Bertran : « Ils avaient déjà ficelé le dossier, on n’avait qu’à opiner de la tête. » Guillaume Blavette, militant aguerri au sein de Haute Normandie environnement va plus loin : « Tout a été fait pour déminer l’opposition en faisant traîner les réunions. »

Une stratégie qui semble avoir porté ses fruits. Les deux collectifs de riverains se sont associés avec celui des Jeunes écolos de Rouen pour mobiliser la population, mais la dynamique est laborieuse, reconnaissent Eric, Sophie et Romain : « La concertation publique a commencé en septembre 2016, la dernière réunion en juin dernier, ça demande beaucoup d’énergie de se mobiliser, et puis, ici, il y a beaucoup d’agriculteurs qui travaillent avec Cap Seine. On se sent un peu seuls », ironisent les trois militants. Pas si seuls que cela, pourtant, si l’on en croit la pétition s’opposant à la plateforme : elle a collecté 700 signatures de riverains et plus de 700 autres sur internet. En outre, les militants comptent poursuivre leur action en déposant un recours contre l’autorisation d’exploitation rendue par la préfecture, le 21 juin dernier.

Une plateforme à 7,5 millions d’euros

Le site actuel de Vieux Manoir stocke aujourd’hui 100 tonnes de pesticides. En 2018, 4.000 tonnes.

Mais il ne semble pas simple de contre-carrer les plans d’une entreprise comme Cap Seine. Poids lourd incontournable de l’économie locale, la coopérative réunit près de 4.000 agriculteurs adhérents, 1.150 salariés et affiche près d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires. Elle gère 65 sites Seveso seuil haut sur cinq départements, et bientôt un de plus.

Si Cap Seine, via sa filiale Odièvre, souhaite convertir son terrain de Vieux-Manoir en une grande plateforme, c’est non seulement parce que le site est idéal : à proximité de l’autoroute 28, au centre de sa zone d’activités mais aussi parce que certains de ses autres sites de stockage n’étaient plus aux normes, comme l’explique Christophe Huart, chef de l’unité départementale de la Dreal : « Un certain nombre de lieux de stockage nécessitaient des travaux de mise en conformité et Odièvre a choisi de les rassembler en un seul site, celui de Vieux-Manoir. Ces problèmes de conformité étaient liés à des questions d’étiquetage des produits, la législation ayant évolué quant à la classification de ces substances. »

Il semble donc que le meilleur compromis trouvé entre les services de l’État et l’entreprise soit la construction de cette nouvelle plateforme assujettie à une réglementation exigeante, ce qui représente pour la coopérative un investissement de 7,5 millions d’euros, plutôt que de mettre aux normes les petits sites existants. Néanmoins ces anciens sites ne vont pas disparaître, mais être utilisés à d’autre fins que celles de stockage. Pour Guillaume Blavette, de Haute Normandie environnement, « le choix de ce site est idéal pour l’entreprise, le moins mauvais pour les services de l’État mais catastrophique pour l’environnement ».

François Veillerette, porte-parole de l’association Générations futures, s’interroge quant à lui : « On dirait que l’on organise l’aspect sécuritaire, la gestion du risque, plutôt que de réduire l’utilisation des pesticides, alors que cette diminution est dans la commande publique avec les plans gouvernementaux successifs. »

Les déboires des pesticides en Bretagne

Le risque zéro n’existe pas et même si sur le papier, il est sous contrôle, on constate régulièrement des écarts avec la réalité. Il en va ainsi du centre Bretagne, haut lieu agricole de la région, où les plateformes de stockage de pesticides avec leurs va-et-vient de camions font partie du paysage.
L’histoire montre que les accidents, les erreurs de manipulation et le non-respect des normes peuvent avoir des conséquences sanitaires importantes.
Ainsi en va-t-il pour la santé des anciens salariés de Triskalia qui ont fait condamner leur coopérative agricole pour intoxication.

Noël Pouliquen travaillait sur la plateforme de Glomel et racontait à Reporterre en septembre dernier, que dans les années 1990, « on devait slalomer entre les bidons et les sacs de pesticides, certains éventrés ou percés, qui s’écoulaient à même le sol. (...) Les déchets et les pesticides invendus, interdits pour leur dangerosité, étaient jetés et brûlés sur le lopin de terre voisin. » C’était il y a plus de vingt ans, les normes ont changé et sans doute les pratiques aussi. Néanmoins, la récente [vidéo d’un sous-traitant d’ArcelorMittal-)>https://reporterre.net/ArcelorMittal-impliquee-dans-une-pollution-a-l-acide-en-Moselle] déversant de l’acide dans un endroit inadéquat, incite au scepticisme.




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Lire aussi : Couac gouvernemental sur les pesticides : en fait, rien n’est vraiment réglé

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre

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