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Covid-19

Origine du Covid-19 : la Chine détient la clé du mystère

Le Sras-CoV-2, le virus du Covid-19, au microscope

« La fenêtre se referme » pour mener les études scientifiques permettant de comprendre les origines du Covid-19, alertent les scientifiques missionnés par l’OMS. Les experts relèvent que peu d’éléments accréditent l’hypothèse de la fuite de laboratoire, tandis que les élevages industriels sont une piste cruciale. Mais l’accès aux données dépend de la Chine.

Au travers d’une tribune parue ce mercredi 25 août dans la revue scientifique Nature, les experts indépendants sélectionnés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) font le point sur ce que l’on sait de l’origine du Sars-CoV-2, le virus responsable de la pandémie de Covid-19. Les signataires sont des virologues, microbiologistes et épidémiologistes parmi les plus réputés au monde comme Marion Koopmans (Institut Erasmus, Rotterdam), Dominic E. Dwyer (université de Sydney), Fabian Leendertz (Institut Robert Koch, Berlin), Peter Daszak (Ecohealth) ou Thea K. Fischer (université de Copenhague). Ils avaient mené en début d’année une mission d’étude en Chine. Leur prise de parole publique se produit au moment où le président étasunien Joe Biden s’apprête à recevoir son propre rapport confidentiel — celui qu’il a commandé il y a trois mois aux agences du renseignement étasunien sur le mystère des origines. Le résumé en a été déclassifié : il assure que le Sars-Cov-2 n’a pas été conçu artificiellement et exprime le sentiment dominant (partagé par quatre services de renseignement contre un) qu’il s’est transmis naturellement via un animal infecté hors de tout laboratoire.

Cela donne d’autant plus de force à la parole de Marion Koopmans et de ses collègues : leur texte dans Nature rappelle en premier lieu qu’un mandat leur avait été confié pour mettre en place « une étude sur le temps long », afin de comprendre le chemin qu’a suivi le coronavirus de la faune sauvage (vraisemblablement d’une espèce de chauve-souris) aux humains et comment la pandémie s’est déclenchée. L’équipe scientifique insiste pour préciser qu’il ne s’agissait pas d’une « enquête à proprement parler », mais de la mise en place coordonnée d’un plan d’action concret.

À cet effet, les scientifiques internationaux issus de centres de recherche de la planète entière se sont rendus à Wuhan, en Chine, en janvier dernier pendant quatre semaines sous l’égide de l’OMS, de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et de l’Organisation internationale de la santé animale (OIE). Ils ont visité des lieux clés, ont rencontré les chercheurs du Wuhan Institute of Virology (WIV), du Center for Disease Control and Prevention chinois (CDC) et du CDC régional de l’Hubei. Puis, ils ont publié un rapport conjoint avec les chercheurs chinois le 1er mars dernier en vue de rassembler et de partager les connaissances disponibles, ainsi que d’exposer les protocoles qu’ils recommandent pour parvenir à résoudre l’énigme.

Ce rapport, expliquent-ils, contient « un état de la littérature » et recense les études déjà effectuées en vue de collecter du matériel et des données. Ils confirment dans l’article de Nature qu’il y a des « preuves d’une circulation généralisée du virus à Wuhan en décembre 2019 » et que le marché « humide » (Huanan Market) de Wuhan a joué « un rôle significatif dans la première partie de la pandémie ». Néanmoins, les premiers cas sont probablement antérieurs et ont été « manqués ». Point central de leur propos : « Il n’existe pas à ce jour de preuves définitives en faveur d’une des quatre voies proposées par les experts. » Lesquelles sont : une introduction zoonotique directe, c’est-à-dire de la chauve-souris à l’humain, une introduction zoonotique indirecte via une manipulation d’animaux d’élevage infectés, une introduction zoonotique via la consommation d’aliments contaminés, et l’introduction par fuite d’un laboratoire travaillant sur des virus animaux.

Les chercheurs soulignent que l’hypothèse dite de « la fuite de laboratoire » mérite certes d’être examinée — rien ne devant être écarté a priori — mais qu’elle n’a pas le même niveau de vraisemblance que les autres pistes évoquées, contrairement à la place que lui accordent les médias et les réseaux sociaux. Marion Koopmans a même ajouté dans une interview donnée à la BBC qu’il s’agissait là d’une controverse parasite « menaçant d’éclipser la science ».

Un élevage de chiens viverrins dans le nord-est de la Chine en décembre 2020. © Humane Society International

« Le temps presse à présent »

Enfin l’incertitude persistante concernant les autres voies d’émergence envisagées ne devrait pas troubler le public, expliquent les auteurs de la tribune, car la phase 1 de la mission d’étude n’était pas destinée à fournir des réponses irréfutables permettant de clore le sujet, mais seulement à « enclencher un processus pour une investigation plus longue sur des mois ou des années ». C’est la phase 2 qui, en appliquant les recommandations, aura pour vocation d’établir la vérité scientifique.

Cependant, « le temps presse à présent », écrivent les auteurs avec inquiétude. Alors que les mois passent, les traces permettant d’identifier une espèce et une origine géographique particulières sont probablement en train de s’effacer. L’un des éléments cruciaux pour comprendre les origines tient, en effet, dans « la présence d’anticorps » chez des humains ou des mammifères qui n’ont pas encore été testés ou dont les tests n’ont pas été examinés. Ces anticorps ont une durée de vie limitée. Or, parmi les six priorités listées par la mission, il faut « chercher dans toutes les régions de Chine (et en dehors) à identifier des endroits où des infections se sont produites » pour trouver « les premiers signes de circulation », même là ou des « infections se sont produites sans avoir été déclarées » ou assimilées au Covid-19. Des « enquêtes de traçabilité et des enquêtes communautaires » doivent être « menées sur les sites de fermes d’animaux sauvages », « y compris les animaux élevés pour leur fourrure » (chiens viverrins, visons, renards, qui sont souvent élevés sur un même site et dont la susceptibilité au virus est avérée) pour collecter d’éventuelles « preuves d’exposition ».

Image prise fin 2020 en Chine dans un élevage intensif de visons. © Humane Society International

Devant le risque de disparition de preuves ou d’indices précieux, l’équipe de chercheurs estime se trouver à « un moment critique ». « La fenêtre se referme rapidement sur la faisabilité biologique de la traçabilité des personnes et des animaux. » Les scientifiques se disent préoccupés par le fait que « les fermes de mammifères vivants qui faisaient vivre près de 14 millions de personnes et alimentaient des villes de toute la Chine, y compris Wuhan », ont fermé en grand nombre depuis le début de la pandémie, ou que les animaux qu’elles contenaient ont été abattus, « ce qui rend toute preuve de propagation précoce du coronavirus de plus en plus difficile à trouver ».

Si cette piste est aussi évoquée dans la tribune de Nature, c’est, semble-t-il, parce que des éléments nouveaux ont été mis à jour depuis la parution du rapport conjoint et de ses annexes en mars dernier. En juin, une publication scientifique a documenté la présence régulière d’animaux à fourrure vivants (chiens viverrins, visons, renards) au Huanan Market et dans les marchés de Wuhan environnants pendant l’automne 2019, ce qui n’avait pas été reconnu jusque-là. En juillet et en août, deux publications, parues dans les revues scientifiques Science et Cell se sont, elles, attardées sur la piste d’une contamination des élevages d’animaux sauvages — notamment ceux élevés pour leur fourrure — et ont par ailleurs jugé peu vraisemblable l’hypothèse d’une fuite de laboratoire. Au point que l’équipe de chercheurs de l’OMS considère qu’il est normal et important de faire évoluer le rapport publié initialement pour intégrer ces données nouvelles.

En conclusion, elle appelle la communauté scientifique et les dirigeants des pays « à unir leurs forces pour accélérer les études de phase 2 » qu’elle a proposées « tant qu’il est encore temps ». Un message clairement adressé à la Chine, qui détient la clé de l’accès aux données qui subsistent, et qui pourrait lever le mystère.

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