Pierre Lieutaghi, l’homme qui aime les plantes

12 mars 2016 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Pierre Lieutaghi a passé sa vie à comprendre les relations entre les humains et les végétaux, qu’il place au cœur du processus de civilisation. À 70 ans, méfiant des dogmes et des idoles, il délivre un message de sagesse. Reporterre l’a rencontré près de chez lui, dans les Alpes-de-Haute-Provence.

- Forcalquier, reportage

Sourire doux et sibyllin, cheveux argentés en pagaille, voix posée. Pierre Lieutaghi a tout d’un vieux sage. Surtout ses yeux noisette, qui scrutent le monde avec sagacité et délicatesse. Un regard pénétrant, aiguisé depuis soixante-dix ans qu’il observe les plantes et les hommes.

Dans les ruelles provençales de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), le sexagénaire serre les mains, essaime les bises et prête une oreille attentive à toutes les histoires. Ancienne décoratrice de théâtre, musicien, poète, masseuse… tout ce que le bourg compte d’artistes, de penseurs et d’alternatifs défile devant sa table de bistrot.

Depuis près de cinquante ans, ce Breton d’origine a élu domicile sur les coteaux secs de la Haute-Provence. Un milieu méditerranéen qu’il arpente, observe, dessine et décrit avec minutie et amour. Pierre Lieutaghi est ethnobotaniste, il s’intéresse aux relations entre plantes et humains.

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La ville de Forcalquier, dans les Alpes-de-Haute-Provence, où vit Pierre Lieutaghi depuis 1965.

« Le métier de naturaliste, c’est une manière pour moi de poursuivre mon enfance », glisse-t-il. Né en 1939, il a connu une jeunesse campagnarde, entre cache-cache dans les chênaies et course derrière les oiseaux. À 19 ans, une maladie le cloue au lit pendant de longues semaines. Il dévore alors les livres de botanique. Autodidacte, il entre au Muséum d’histoire naturelle et écrit son premier ouvrage, Le Livre des bonnes herbes, à 27 ans. Un ouvrage inédit sur les usages médicinaux et gastronomiques des plantes, qui rencontre le succès. Encouragé par son éditeur, Pierre Lieutaghi enchaîne, et publie trois ans plus tard, en 1969, Le Livre des arbres, arbustes et arbrisseaux, fruit d’un travail colossal de collecte et de synthèse des connaissances botaniques.

« La nature n’est ni bonne ni mauvaise, elle n’est pas détentrice de vérité » 

« Après ça, je n’ai plus écrit pendant dix ans ». Il opère sa mue : de naturaliste, il devient penseur et écrivain. « Avant, j’étais un colporteur, je distribuais les savoirs bruts et non pensés sur la nature, tirés de ma besace. » Curieux et passionné, Pierre Lieutaghi est rapidement devenu l’un des plus grands spécialistes des plantes médicinales. « Mais je ne regardais plus les plantes, je ne voyais que des noms latins. » Peu à peu, il se détourne des classifications botaniques, « laissant tomber les mots de la nature pour retrouver ceux de l’écriture ». Surtout, il se promène et se mêle aux collectifs alternatifs qui fourmillent près de Forcalquier. « J’ai rencontré les gens de Survivre et vivre et ça a été la douche froide », se rappelle-t-il. L’écologie l’amène à s’interroger sur les liens entre société humaine et environnement. « Je suis passé de l’état de nature à l’état de société. »

Cette évolution intellectuelle prend notamment forme dans un essai de petites histoires « plus sociales que naturelles », La Plante compagne (paru en 1991). « La plante a elle-même une situation fondatrice dans les processus d’hominisation puis civilisateurs », écrit-il.

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Pierre Lieutaghi a participé à la conception du jardin médiéval et ethnobotanique du prieuré de Salagon, à Mane, près de Forcalquier.

Il s’attache à décrire « cette accroche avec le réel » qu’ont les sociétés rurales traditionnelles. « Autrefois, le monde évoluait lentement, chacun construisait soi-même du changement », explique-t-il. Tels les bergers, qui suivent inlassablement les mêmes chemins de transhumance et réinventent chaque année leur quotidien, défiant ainsi la monotonie. « Aujourd’hui, poursuit-il, on n’a plus besoin d’ajouter de soi, on vit de l’absorption des changements qui viennent de l’extérieur. » Dans le petit bar de Forcalquier, Pierre Lieutaghi sirote un café décaféiné, le regard soudain méditatif.

« Notre monde vit une perte de transcendance et de croyances. On ne s’intéresse plus au devenir de l’âme. Ainsi, la nature devient une possibilité d’investir la transcendance : l’espoir qu’on ne peut plus avoir dans l’au-delà, on le transfère dans des espaces vierges, ici. » Cette vision New Age d’une « nature salutaire » n’est pas celle de notre ethnobotaniste : « La nature n’est ni bonne ni mauvaise, elle n’est pas détentrice de vérité. » Il se méfie des dogmes – religieux ou athées – comme d’autres des orties. « Je ne suis pas agnostique, je pense qu’on dépend d’une unité prodigieuse qu’il nous est exclu de connaître mais que l’on peut pressentir. »

« Parlons de justice plutôt que d’égalité et de partage plutôt que de fraternité »

La nature, Pierre Lieutaghi ne la vénère pas : il la réfute, préférant parler de « continuum vivant ». Un continuum à aimer et à réparer à tout prix. Pour autant, Pierre Lieutaghi laisse la politique à d’autres. Candidat écologiste en 1978 à Forcalquier, il se désespère aujourd’hui des « errements idéologiques insupportables des Verts ». « Ils n’ont pas assez réfléchi à la notion de vérité et de liberté, ils ont manqué d’audace et d’humilité. » À la devise « liberté, égalité, fraternité », qu’il juge « immobile et faussement mobilisée », il oppose d’autres termes, pour construire « un monde viable » : « Parlons de justice plutôt que d’égalité et de partage plutôt que de fraternité. » Contre la centrale à biomasse de Gardanne ou pour la reconnaissance des plantes médicinales, il s’engage discrètement aux côtés des militants.

S’il n’aime pas les idéologies, Pierre Lieutaghi n’apprécie pas non plus les idoles. Malgré son âge, ses connaissances et sa réflexion, il refuse de devenir un « grand-père sage ». Modeste et exigeant, il accepte peu d’interviews et préfère le calme de son jardin provençal au fourmillement des agoras. Mais quand il repart en boitillant, un bouquet de fleurs sous le bras, ses paroles résonnent silencieusement dans les rues fraîches du village médiéval.




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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : DR sauf chapô : M. Teulon

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