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EnquêteAgriculture

Plus de 8 millions d’euros : qui payera les dégâts des agriculteurs ?

Des agriculteurs bloquent la préfecture d'Agen (Lot-et-Garonne) avec du fumier et des déchets pour protester contre la politique fiscale et la baisse des revenus, le 23 janvier 2024.

Bâtiments publics recouverts de fumier, routes bloquées et abîmées... Les manifestations des agriculteurs ont occasionné au moins 8 millions d’euros de dégâts. Reste à savoir qui réglera la note.

Des bouses de vache qui vont coûter cher. Selon les estimations faites par Reporterre, la facture des dégâts causés par les agriculteurs durant les manifestations des deux derniers mois pourrait coûter au minimum 8 355 000 euros. Ce chiffre reste largement en deçà de la réalité, beaucoup de villes, de supermarchés ou de sociétés d’autoroutes visées n’ayant pas encore fait leurs comptes. Et beaucoup n’ont tout simplement pas souhaité communiquer sur le sujet. De quoi, peut-être, éviter d’attiser la colère des syndicats agricoles, qui poursuivent leurs actions à quelques jours de l’ouverture du Salon de l’agriculture.

L’importance et le montant des dommages interrogent, alors que le président des Jeunes agriculteurs, Arnaud Gaillot, a refusé de débattre avec Les Soulèvements de la Terre, considérant qu’il s’agissait de « gens violents ». L’Élysée avait convié le collectif écologiste à débattre au Salon de l’agriculture, invitation retirée suite à la colère des syndicats agricoles majoritaires.

Lire aussi : Incendies, destructions... Pourquoi Darmanin laisse faire les agriculteurs

L’une des rares villes à avoir publiquement pris position sur le sujet est Toulouse. Elle estime avoir déboursé 90 700 euros pour nettoyer les tonnes de fumier déversées devant la cité administrative et l’agence de l’eau Adour-Garonne le 16 janvier dernier. « Comme elle le fait systématiquement en pareille situation, la collectivité a déposé plainte contre X », précise le communiqué de presse de la métropole.

Toulouse est, à notre connaissance, la seule ville à avoir porté plainte. D’autres municipalités concernées se sont contentées de chiffrer les dégâts. À Clermont-Ferrand, où du fumier a été déversé devant la préfecture, la facture s’élève à 44 549,72 euros, selon France 3. À Tilleul (Seine-Maritime), la commune va devoir payer 100 000 euros pour réparer la route qui traverse le village et qui n’était pas prête à supporter un défilé de véhicules aussi lourds. À Guingamp (Côtes-d’Armor), le nettoyage des détritus déversés devant le centre des impôts et la sous-préfecture ont coûté 400 000 euros.

La ville d’Agen devra payer la même somme (400 000 euros) pour nettoyer le fumier jeté devant la préfecture. Les remorques de déjections avaient été escortées par la police pendant la manifestation du 23 janvier dernier. Le maire de la ville, Jean Dionis du Séjour, a décidé de ne pas porter plainte. Même chose pour Daniel Barnier, le préfet du Lot-et-Garonne, dont Agen est la préfecture. « Les dégâts, s’il y en a, ne sont pas significatifs. Aucun agent public n’a été malmené. La ligne rouge n’a donc pas été franchie », a-t-il déclaré à Libération.

Dans le département voisin du Lot, la préfète a chiffré les dégâts à 465 000 euros pour les municipalités de Figeac et de Cahors. Elle a également stipulé que ces dépenses relevaient des collectivités locales et non de l’État.

Le contribuable, l’État... Qui payera la facture ?

Une responsabilité financière que François Baroin, le maire de la ville de Troyes, n’est pas prêt à assumer. Pour lui, c’est à l’État de mettre la main à la poche pour payer les 300 000 à 400 000 euros que sa municipalité a déboursés. « Ce sont les agents de la ville de Troyes qui ont travaillé, la première fois jusqu’à 4 heures du matin. Ce sont les mêmes agents de la Ville qui ont dépassé leur poste, leur mission, leur cadre horaire jusque dans la nuit pour nettoyer plusieurs tonnes de gravats. C’est l’État qui était ciblé, ce n’est pas au contribuable local de payer la facture », a-t-il déclaré dans L’Est Éclair.

Même discours en Haute-Vienne. « Nous considérons que les départements en général ne sont en rien responsables de la cause de ce conflit, et donc pour nous il serait logique que les frais soient engagés par l’État », a estimé Stéphane Destruhaut, le vice-président du département, sur RMC.

Dans ce département, la facture pourrait atteindre 2 millions d’euros rien que pour la remise en état du réseau routier.

Du fumier a été déversé devant la préfecture et la sous-préfecture de la Marne par les Jeunes agriculteurs du département, le 19 février 2024. Facebook/Jeunes agriculteurs Marne

Les routes endommagées

Incendies de palettes, de pneus ou braseros : les plus grosses dégradations ont eu lieu sur les routes. La Direction interdépartementale des routes centre-ouest (Dirco), qui gère le réseau de onze départements, estime que la facture finale pourrait atteindre 4 millions d’euros. En Dordogne, le nettoyage de la N21 a coûté 260 000 euros. Tout ceci aux frais des départements, responsables de l’entretien du réseau.

Les sociétés d’autoroutes ont également fait leurs calculs : au bas mot des dizaines de milliers d’euros pour le réseau d’APRR et Area.

La Sanef, qui gère les autoroutes du Nord et de l’Est de la France, devrait dépenser 150 000 euros. Interrogé par Reporterre, Vinci, dont le réseau a également largement été touché, n’a pas souhaité communiquer sur le montant des détériorations. Dans Le Parisien, le porte-parole d’un grand groupe d’une société d’autoroute, sous couvert d’anonymat, parle lui d’un préjudice de millions d’euros. « Le moment venu, nous demanderons un dédommagement, amiable ou contentieux », assure un concessionnaire, toujours anonyme, au Parisien. Dans tous les cas, les sociétés d’autoroutes sont responsables de l’entretien de leur réseau et devront mettre la main au portefeuille.

Le réseau ferroviaire a également subi des dégradations, notamment à Agen, où des agriculteurs ont déversé des pneus et du fumier sur les voies le 22 janvier. Interrogée par Reporterre, la branche Nouvelle-Aquitaine de la SNCF estime le préjudice à environ 45 000 euros.

De nombreuses dégradations pas encore chiffrées

De nombreux supermarchés ont également été ciblés, comme les centres E.Leclerc de Brive-la-Gaillarde en Corrèze, de Castelculier à Agen ou Clermont-l’Hérault. L’enseigne n’a pas souhaité répondre aux questions de Reporterre.

Beaucoup de villes touchées n’ont pas encore chiffré le montant des dégâts, comme Guéret et Aubusson (Creuse), Ussel (Corrèze) ou Limoges (Haute-Vienne). « Il n’y a pas eu à proprement parler des dégâts qui auraient exigé des réparations ; uniquement un dépôt de déchets divers qui a mobilisé les services de la propreté de la ville pour le retirer », détaillent les services de la ville du Havre à Reporterre.

Le coût des actions ayant provoqué les plus grosses dégradations reste également à déterminer. À Narbonne, « une expertise doit être menée » après l’incendie qui a détruit le bâtiment de la Mutuelle sociale agricole (MSA) le 26 janvier. « Si la structure est touchée, cela aura évidemment un impact sur le chiffrage », précise la MSA Grand Sud à France Bleu. L’administration a porté plainte contre X.

Impossible également de savoir combien va coûter la reconstruction du bâtiment de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) à Carcassonne, soufflé par une bombe artisanale le 19 janvier. Un acte revendiqué par le Comité d’action viticole, un groupe radical occitan de producteurs de vin.

« À la CGT, nous sommes vent debout contre cette absence de communication, tant interne qu’en externe, sur ce sujet. Il y a une volonté de minorer la gravité des faits. Car poser une bombe même artisanale, c’est un attentat », estime un responsable syndical local. Une indulgence qui tranche avec le sort réservé aux écologistes, dont la moindre action de désobéissance civile est sévèrement réprimée.

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