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Enquête — Agriculture

Plus de campagne ni d’agriculteur : bienvenue dans une ferme high-tech

Bruno Dachary, le président de Futura Gaïa, ferme pilote de maraîchage dans le Gard.

Robots et ordinateurs font tout le travail, sauf la cueillette : dans cette ferme pilote gardoise, des salades poussent dans des tambours d’acier. La numérisation, une révolution ? Un pas de plus dans l’industrialisation de l’agriculture plutôt.

[3/4 L’agriculture numérique ou la fin des paysans] Le gouvernement l’assure : la numérisation de l’agriculture, c’est l’avenir. Robots et applications la rendraient plus économe en eau, en pesticides, plus résistante au changement climatique... Vraiment ? Reporterre démonte ce mythe dans une enquête en quatre volets.


Tarascon (Gard), reportage

Futura Gaia. Un nom éloquent pour cette ferme pilote de maraîchage qui promet un futur en harmonie avec la nature. L’utopie prend en l’occurrence la forme d’un grand hangar dans la zone commerciale de Tarascon, dans le Gard. Chaussons et charlottes sont obligatoires pour entrer car, comme nous l’explique le président-directeur Pascal Thomas, le milieu doit rester stérile. Il faut éviter toute contamination des cultures puisque pesticides et autres produits phytosanitaires sont ici prohibés. Un monde sans chimie est donc un monde sans parasites. À l’instar de ses homologues néerlandais, cette ferme verticale entend répondre aux nouvelles exigences agricoles : supprimer les pesticides, réduire au maximum l’eau et les engrais et s’affranchir de conditions climatiques de plus en plus incertaines. « Un kilo de salade ne consomme ici que dix litres d’eau contre 150 litres en pleine terre », explique Pascal Thomas.

Cinquante tambours géants de 850 kilos comptant chacun des centaines de salades ou plantes aromatiques s’empilent ainsi sur de grandes étagères dans le hangar aveugle. La ferme produit en moyenne 150 kilos de verdure par semaine. Cultiver sans soleil ? Dans le Gard, on s’étonne de la pertinence de toutes ces rampes de néons. D’autant plus que les dépenses énergétiques ne s’arrêtent pas là dans un milieu artificiel où tout est contrôlé par capteurs et ordinateurs : température (22 °C pour les salades, 26 °C pour les plantes aromatiques), humidité, taux de CO2 et souffleries pour reproduire le vent.


Mais, à la différence de l’eau et de la terre fertile, l’électricité n’est pas un facteur limitant, nous explique le dirigeant, « grâce aux énergies renouvelables et à la surproduction des centrales nucléaires la nuit ».

Modèle clé en main pour 8,5 millions d’euros

Comparé aux autres fermes verticales, le made in France défend sa différence : des tambours tournants pour faire subir la gravité aux plantes et ainsi les fortifier, une recette de nutriments différente chaque semaine pour optimiser la croissance. « Notre objectif est de donner la meilleure journée à la plante quotidiennement », argumente Pascal Thomas. Il se félicite d’un premier client à Rungis qui achète des plantes aromatiques en toutes saisons. « L’entreprise tourne seulement depuis février dernier et nous avons le projet d’implanter un site de production sur le MIN [marché d’intérêt national] de Rungis. » Le modèle clé en main est disponible pour 8,5 millions d’euros. Compter aussi un abonnement annuel au service de suivi par l’équipe d’agronomes qui contrôle à distance en temps réel la production. Sur place, robots et ordinateurs font tout le travail, sauf la cueillette. Plus de campagne ni d’agriculteur, la ferme pilote high-tech ne fait pas dans la demi-mesure.

Des semis éclairés aux ultraviolets. © David Richard/Reporterre

Le modèle est radical et tous les promoteurs de l’agriculture numérique ne le défendent pas. Mais même en dehors des hangars, dans les champs, l’utilisation d’outils de plus en plus technologiques s’accompagne d’une simplification des écosystèmes agricoles et d’une disparition des agriculteurs. Un robot est plus performant dans un grand espace standardisé et, malgré les remembrements successifs, les exploitations françaises restent encore peu adaptées à leur utilisation. La robotisation favorise ainsi les entreprises qui ont accès à un capital suffisant pour lisser les paysages et les plantations de leurs exploitations, relèvent certains critiques cités par Corentin Leroux, fondateur du site Aspexit, dans son dossier sur les enjeux du numérique en agriculture. Elle est tout particulièrement adaptée aux cultures industrielles, qui produisent des données plus aisées à collecter. Plus facile de mesurer une monoculture d’une variété homogène de blé qu’un système agroforestier qui associe légumineuses, céréales et arbres fruitiers ! « Les technologies numériques développées peinent à appréhender toute la complexité et la diversité des écosystèmes agricoles. Leur utilisation pour accompagner toutes les formes d’agriculture reste encore un pari », tranche Corentin Leroux.

Les racks de production en inox sont ronds avec une source lumineuse au centre. © David Richard/Reporterre

« L’agriculture numérique n’est vraiment pas une révolution »

Après avoir passé au crible les ressources sur la numérisation de l’agriculture, le bureau d’étude Basic conclut dans son rapport que la logique dominante reste la maximisation des rendements et une industrialisation toujours plus poussée de l’agriculture. Première raison : les gros acteurs historiques du monde agricole qui développent une partie de ces outils n’ont pas intérêt à faire bouger le modèle dominant. « Ce que j’observe, c’est que les grands défenseurs de l’agriculture de précision sont ceux qui veulent continuer à vendre des pesticides », ironise l’agronome Marc Dufumier. L’agriculture de précision, si elle propose de réduire l’usage des pesticides, n’envisage en effet pas leur suppression. Seconde raison : beaucoup de ces technologies sont conçues par des ingénieurs du secteur de la tech. Peu au fait des pratiques agricoles, ils reproduisent le modèle actuel.

Tout change pour que rien ne change donc ? On retrouve cette critique chez des scientifiques anglo-saxons. Le chercheur américain Christopher Miles pointe ainsi dans la revue Big Data et Society que l’agriculture numérique redore le blason d’une production industrielle qui est en grande partie responsable des problèmes sociaux et environnementaux qu’elle est censée résoudre. Dans un autre article intitulé « Nouveau mais pour qui ? » paru dans Agriculture and Human Values, des chercheurs canadiens pointent que l’économie de l’agriculture de précision sert plus les intérêts du secteur de la tech que ceux des agriculteurs et des fermes.

Les tambours tournent sur eux-mêmes pour faire travailler les plantes et sont empilables. © David Richard/Reporterre

« L’agriculture numérique n’est vraiment pas une révolution », réagit Marc Dufumier, en réponse aux déclarations de Julien Denormandie, qui y voit une « troisième révolution agricole ». Pour le chantre de l’agroécologie, l’agriculture numérique va à contre-sens des transformations agricoles nécessaires pour assurer la souveraineté alimentaire : « Un usage intensif de l’énergie solaire par les plantes qui fabriquent de l’humus, des sols qui stockent le carbone et fixent l’azote de l’air, des arbres qui vont chercher en profondeur des minéraux enfouis pour les rendre disponibles aux cultures… La révolution, elle est là. » L’agronome insiste : des haies peuplées d’insectes sont plus efficaces qu’un drone qui largue des microguêpes sur des ravageurs pour les tuer.

L’agriculteur passe de plus en plus de temps derrière un écran

L’agriculture numérique transforme aussi le rôle des agriculteurs : désormais, l’analyse est confiée à des outils numériques. Moins d’observation et d’intuition, donc, puisque les diagnostics, fondés sur les données collectées sur les fermes, sont réalisés par des logiciels, explique le bureau d’étude Basic. Soit une transformation profonde du modèle de décision. Cette baisse du besoin d’observation est aussi un des moteurs de l’agrandissement des fermes : puisque l’agriculteur passe de plus en plus de temps derrière un écran, la taille des exploitations peut augmenter. La logique de l’agrandissement est aussi entretenue par des investissements lourds qui poussent à produire plus pour les amortir. Une surenchère capitalistique qui rend aussi plus difficile la reprise des fermes par des jeunes, qui n’ont pas les moyens de faire de tels investissements.

Seule la récolte se fait à la main. © David Richard/Reporterre

Cette logique industrielle continue à réduire le nombre d’agriculteurs. D’ailleurs, c’est bien la solution défendue par les promoteurs de l’agriculture high-tech : continuer à produire plus sans se soucier du départ à la retraite de près de la moitié des agriculteurs d’ici dix ans.

« Notre projet est de vendre nos unités au monde agricole avec un modèle plus industriel où l’agriculteur est un exploitant-actionnaire qui a des parts dans la ferme avec d’autres financeurs », défend Pascal Thomas de Futura Gaïa. Sauf qu’on voit mal pourquoi l’actionnaire d’une exploitation gérée par des ordinateurs et une équipe d’ingénieurs s’appellerait un agriculteur.


Cette enquête comporte quatre volets. Demain, nous allons à la rencontre de partisans du low-tech — les technologies sobres et durables — et des logiciels libres.

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