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Présidentielle

Politique étrangère : Mélenchon et Jadot d’accord sur l’écologie

Jean-Luc Mélenchon (à g.) et Yannick Jadot.

Au-delà de leurs divergences notoires sur la politique extérieure, les deux forces de gauche Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot affichent l’ambition commune d’une diplomatie plus vertueuse pour l’environnement.

Et voilà la guerre revenue. Depuis l’invasion de l’Ukraine, la diplomatie redevient une causerie glaçante, mêlant missiles, morts et menace nucléaire. On y parle aussi d’Otan, de finlandisation, de sanctions économiques… L’occasion pour les candidats de gauche à la présidentielle de se déchirer bruyamment. Derrière les accusations de compromission ou de bellicisme, d’atlantisme ou de russophilie, se cache pourtant une convergence pudique : La France insoumise (LFI) et Europe Écologie-Les Verts (EELV) partagent l’ambition d’opérer un virage vers une politique étrangère plus ambitieuse pour la planète.

Cette diplomatie prend plusieurs noms : environnementale, verte, « climatique » pour Yannick Jadot, ou « du peuple humain » pour Jean-Luc Mélenchon. Derrière des mots variés se trouve l’idée commune que la protection de l’environnement, de la biodiversité et des ressources naturelles doivent être au cœur des relations internationales.

Avec l’influence de la France, l’enjeu est de pousser pour des objectifs communs plus ambitieux en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre, ou d’inciter certains pays pollueurs à changer leurs comportements. Dans ce domaine, on retiendra d’Emmanuel Macron peu de choses — si ce n’est un slogan, « Make our planet great again ».

Mesures miroirs pour l’écologie

Pour le prochain quinquennat, EELV et LFI clament, eux, vouloir des changements profonds au Quai d’Orsay. Et le disent presque avec le même langage.

Quand les Insoumis affichent la volonté de mettre un terme à une « vision affairiste et militariste des relations avec l’Afrique [1] », les Verts parlent « de la fin de la prédation des grands groupes industriels [2] » sur ce même continent. Lorsque les écolos assurent que la France ne signera plus de traités sans y intégrer des « clauses environnementales et sociales réellement contraignantes », LFI entend « imposer le respect des normes sociales et écologiques pour la commercialisation des produits importés en France ».

Meeting de Yannick Jadot à Paris, le 27 mars 2022. © Mathieu Génon/Reporterre

Au fil de ces formules volontaristes se dessinent les contours d’une approche différente de la géopolitique, dans laquelle la protection de l’environnement serait centrale. Autant dans l’instauration de normes exigeantes pour les grands échanges commerciaux, impliquant sociétés et gouvernements, que dans la promotion du droit international de l’environnement, trop peu contraignant.

Les deux candidats de gauche se rejoignent ainsi sur la création d’un crime international d’écocide — comme les pollutions dangereuses pour la santé ou l’environnement, la mise en danger d’espèces menacées, l’exploitation illégale de ressources naturelles, etc. —, jugé par la Cour pénale internationale (CPI). Emmanuel Macron lui-même assurait jadis vouloir « inscrire [l’écocide] dans le droit international » à la suite de la Convention citoyenne pour le climat. La promesse n’aura pas vécu plus de six mois.

« Le moment est propice pour une initiative pareille, veut croire Sébastien Mabile, avocat spécialisé en droit international de l’environnement. La France est capable d’entraîner une majorité de pays signataires du Statut de Rome à amender les statuts de la Cour pénale internationale pour étendre ses compétences. » Si elle ne s’applique pas aux États non signataires, comme les États-Unis, les ressortissants de ces pays pourront être poursuivis à titre individuel.

Quant à la création d’une juridiction dédiée, le « tribunal international de justice climatique et contre les écocides » que La France insoumise évoque, l’avocat reste sceptique : « Il me semble plus pertinent d’utiliser une instance déjà existante, et plus rapide d’amender le statut. »

Désir d’éthique contre logique mercantile

Au-delà du droit, les deux forces de la gauche écologique promettent également un système d’échange plus responsable, notamment pour des exportations de matières premières rares, comme les métaux « critiques ». Il s’agit de ressources prisées — comme le cobalt, le cuivre ou le lithium — dont l’approvisionnement est fréquemment sous tension, et se concentre sur une poignée de pays. Dans un rapport publié le 5 mai 2021, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit un « quadruplement des besoins en minéraux pour les technologies énergétiques propres d’ici 2040 », en cas d’application de l’Accord de Paris.

Jean-Luc Mélenchon lors de son meeting à Paris, le 20 mars 2022. © Mathieu Génon/Reporterre

Avec une demande si forte, comment « imposer » à de grands exportateurs comme le Congo, la Chine ou à la Russie, « le respect de normes sociales et écologiques », interroge le chercheur en intelligence minérale Raphaël Danino-Perraud. « En imaginant que la France y parvienne, cela aura un prix, précise-t-il. De manière systématique, plus vous normez l’extraction d’une ressource, plus son coût de production va augmenter. Et cela se répercute, par exemple, sur le prix d’une voiture électrique. »

« Nous assumons », rétorque Martine Billard, ancienne députée des Verts et figure écolo de La France insoumise. Comme en 2017, elle fait partie des têtes pensantes du volet « environnement » du programme. « Si nous sommes au pouvoir, nous fixerons aux multinationales commerçant dans notre pays des normes plus strictes et un contrôle accru, en donnant des moyens plus importants aux structures de contrôle, dit-elle. Aujourd’hui, l’opinion publique est bien consciente des enjeux. S’il y a un coût supplémentaire, elle le comprendra, et nous proposerons des mesures compensatoires. »

Même son de cloche dans le camp écolo, où l’on promet aussi une meilleure traçabilité des exportations. Difficile de faire la fine bouche sur celle-ci quand la transition énergétique est aussi vorace en minerais. Les deux partis promettent une réindustrialisation vers la transition — ou bifurcation — écologique conséquente.

La responsable de la commission transnationale d’EELV, Françoise Alamartine, tempère : « Pour nous, la sobriété est le maître-mot. Nous prenons avec précaution certaines technologies de la transition écologique, en gardant en tête qu’elles dépendent d’extractions polluantes, coûteuses en énergie et en eau. Pour la voiture électrique par exemple, nous ne la voyons pas comme une solution à long terme. »

Dans une motion de son conseil fédéral, le parti rappelle ainsi son intention de « réduire l’usage et la dépendance à la voiture individuelle partout où cela est possible », tout en appelant au développement de la production de batteries électriques.

Concernant les extractions polluantes des autres pays, Yannick Jadot déclare dans la revue géopolitique Le Grand continent : « On ne pourra obtenir que les États producteurs de charbon, de pétrole et de gaz acceptent de laisser leurs réserves dans le sol que si nous sommes en mesure de leur offrir quelque chose en contrepartie. » Quelle contrepartie ? Le candidat n’apporte pas plus de précisions et reste vague. Un cadre du parti travaillant sur ces thématiques atténue fortement le propos : « C’est irréaliste d’espérer que ces pays arrêtent de dépendre de leurs rentes. Surtout lorsqu’on a imposé à certains d’entre eux des mono-industries. »

Pour leurs alliances, les horizons divergent

Quel que soit le degré de résolution affichée, un président issu d’EELV ou de LFI ne pourra rien construire diplomatiquement sans d’importantes coalitions de pays. Et pour peser, les deux camps ne se tournent pas du même côté de l’hémisphère. En cas de présidence insoumise, Martine Billard assure que la France pourra se joindre aux pays du Sud, « premiers dans la bataille politique contre les extractions polluantes, dont ils sont aussi les premières victimes ».

Elle mentionne comme alliés potentiels les gouvernements progressistes d’Amérique latine, comme la Bolivie de Luis Arce ou le Chili de Gabriel Boric. Un axe parfaitement en phase avec le projet d’une diplomatie « non alignée », que défendait encore Jean-Luc Mélenchon lors de son meeting à Lyon début mars.

Côté Europe Écologie-Les Verts, on ne cache pas le prisme européen — comme annoncé dans le nom du parti. Le candidat écolo promet une hausse de la part du budget européen alloué au climat et à la biodiversité et un renforcement significatif du Pacte vert européen (Green New Deal), le plan d’investissement de l’Union européenne. Contre les exportations polluantes, les Verts inscrivent leur combat au sein de la politique commerciale européenne, qui « doit viser à relocaliser la production et aligner par le haut les normes démocratiques, sociales, environnementales et climatiques ».

L’échelon régional reste primordial, selon la chercheuse Carola Klöck, du Centre de recherche internationale de Sciences Po : « La plupart des groupes de négociations fonctionnent au niveau des continents, dans des instances régionales. C’est dans ce cadre que s’opèrent la plupart des négociations sur des accords, parfois très techniques. » Dans le même temps, elle assure que des marges de manœuvre existent en dehors de l’Europe. « On peut déjà faire beaucoup de choses bilatéralement avec des États plus lointains. Par exemple, en soutenant les projets d’adaptation au changement climatique des pays du Sud, et ceux visant à atténuer les effets de la crise climatique. Et ça, la France peut le décider unilatéralement, sans attendre. »

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