Pollution et maltraitance animale... Les mégapoulaillers Duc étendent leur modèle intensif
Poulets d'élevage intensif transportés par camion entre la France et l'Italie. (Photo d'illustration) - © Jean-Baptiste Strobel / Biosphoto / Biosphoto via AFP
Poulets d'élevage intensif transportés par camion entre la France et l'Italie. (Photo d'illustration) - © Jean-Baptiste Strobel / Biosphoto / Biosphoto via AFP
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Le volailler Duc prévoit de tripler l’activité de son usine d’abattage de poulets à Saint-Bauzély, dans le Gard. Un projet qui suscite nombre d’inquiétudes parmi les riverains. « On est dans un village, pas dans une zone industrielle ! »
Saint-Bauzély (Gard), reportage
Des poulets gisent entassés dans des caisses empilées les unes sur les autres. À peine déchargées du camion, elles sont menées par un chariot-élévateur jusque dans une sorte de tunnel. Une scène quotidienne visible depuis la route qui permet d’accéder au centre-bourg de Saint-Bauzély, village de 700 habitants situé à une vingtaine de kilomètres de Nîmes (Gard).
À la chaîne, les volailles seront d’abord étourdies, puis saignées, trempées dans un bain d’eau chaude pour faciliter leur déplumage, éviscérées et enfin découpées et conditionnées en barquettes. Une cadence infernale qui va bientôt augmenter : l’usine d’abattage et de conditionnement de volaille Duc projette de passer de 75 tonnes par jour à 250 tonnes, d’ici sept ans. Soit environ 250 000 volailles abattues par semaine.
« Tant que l’usine ne s’agrandissait pas, tout le monde vivait avec. Parce qu’il faut bien faire des compromis. Mais 250 tonnes par jour, c’est trop ! On est dans un village, pas dans une zone industrielle », lâche une habitante qui souhaite garder l’anonymat, comme de nombreuses personnes qui ont accepté d’échanger avec Reporterre.
De l’entreprise familiale à la multinationale
Pas facile, en effet, de critiquer publiquement l’usine qui a fait l’identité du village depuis son installation dans les années 1960, sous le nom d’Avigard. Après de multiples rachats, dont celui par Duc, en 1997, la production n’a plus rien à voir avec ses débuts et s’inscrit dans le circuit commercial mondialisé de la volaille. Les éleveurs installés aux alentours ont pour une large majorité fait faillite.
En 2017, le groupe Duc était racheté par l’un des leaders européens du secteur : le néerlandais Plukon Food Group. Comme le révélait Mediapart en 2022, en s’emparant du marché français, le groupe a abandonné la production de poulets bio pour se tourner vers la production de poulets bas de gamme. Poussant ainsi les éleveurs à passer d’un élevage de poulets certifiés à des poulets conventionnels à croissance rapide abattus au bout de quarante jours de vie. Aujourd’hui, les poulaillers Duc alimentant l’usine de Saint-Bauzély sont principalement situés dans la Drôme.
« Ce projet d’extension n’est plus le projet héroïque d’une commune ou d’un “enfant du village”, c’est la marche en avant d’un système alimentaire industriel qui vise une croissance non soutenable à tous points de vue sans résoudre le problème de souveraineté alimentaire », dénonce le collectif citoyens Non aux plumes et au goudron, créé afin d’alerter les habitants sur les conséquences du projet d’augmentation de la capacité de production de l’abattoir.
Des futurs mégapoulaillers sur fond de crise viticole ?
« On sent qu’il y a une tendance à l’industrialisation. Le risque est de voir émerger des mégapoulaillers un peu partout sur le territoire », s’indigne un habitant membre du collectif qui craint que les viticulteurs, nombreux à arracher leurs vignes, soient poussés à se tourner vers ce type d’élevage industriel. Depuis l’adoption de la loi Duplomb, les seuils à partir desquels les exploitations sont soumises à autorisation environnementale, et donc enquête publique, ont été montés à 85 000 poulets de chair au lieu de 40 000.
Les informations communiquées par Duc lors de l’enquête publique restent floues sur l’origine des poulets. Ces futurs élevages, estimés à 50, ne sont pas pris en compte dans l’étude d’impact.
Bruit, nuisances olfactives, circulation de poids lourds, risques d’incendie, dysfonctionnements de la station d’épuration : les témoignages recueillis lors des réunions publiques, ainsi que les avis communiqués dans le cadre de l’enquête publique menée du 22 octobre au 22 janvier, mettent en lumière les multiples nuisances attribuées à l’entreprise.
Selon la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAE) d’Occitanie chargée d’émettre un avis sur la qualité de l’étude d’impact du projet d’extension, le dossier présenté par Duc « manque souvent de précision [...] en particulier concernant le dimensionnement des installations de traitement des eaux, l’évaluation des effets des rejets de la station d’épuration sur le milieu récepteur et les effets induits par l’augmentation du trafic routier ».
Au nord du village, le paysage se transforme à vue d’œil. Sur une parcelle, des souches de vignes tout juste arrachées gisent encore en tas ; sur celle d’à côté, de jeunes oliviers viennent d’être plantés. Un peu plus loin, se dresse la station d’épuration de l’usine.
Un autre avis, resté confidentiel mais que Reporterre a pu consulter, fait état de dysfonctionnements « a minima ponctuels » de l’installation. Le document émane de l’EPTB Gardons, le syndicat chargé de la protection des cours d’eau. L’organisme souligne la vulnérabilité du milieu récepteur des rejets de Duc, le Valat de Gourdon, décrit comme « un petit cours d’eau à très faible débit estival, avec des assecs intermittents ». Elle souligne l’absence de contrôle de cette station d’épuration qu’elle appelle de ses vœux depuis 2018. Dans ce contexte, le site peut-il supporter des rejets supplémentaires ?
Une crainte d’un accaparement de l’eau
Autre point d’inquiétude : l’augmentation de 88 % des besoins en eau du site dans une région où les sécheresses et les restrictions sont légion. Selon un rapport d’inspection du 12 octobre 2022, l’usine utilise en moyenne 5,7 litres d’eau par kg de carcasse, soit 405 m3/jour.
Une consommation qui augmente durant l’été (428 m3/j en juillet, et 437 m3/j en août 2022), alors que le bassin versant du Gardon aval était en niveau de crise et que l’usine s’était engagée à respecter un plan de réduction de sa consommation de l’eau.
L’extension de l’abattoir devrait porter la consommation d’eau à 800 m3/jour en moyenne avec des pointes à 900 m3 d’eau (la consommation moyenne d’un foyer de 2 à 3 personnes est de 80 et 130 m3 par an).
Des emplois pénibles destinés aux précaires
Pour le maire, Jacques Durand, il n’y a pas matière à polémique. L’eau utilisée provient de la nappe de Comps, à proximité du Rhône, qui alimente déjà de nombreuses communes, dont Nîmes. « L’entreprise paie le même prix que les riverains, il n’y a pas lieu de s’inquiéter », assure l’édile, préférant mettre en avant les retombées économiques attendues et la centaine d’emplois annoncée.
Sur ce point pourtant, les chiffres varient. Dans le dossier déposé en préfecture par Duc, il est question de 26 créations de postes directs. Lors des réunions publiques, le directeur évoque, lui, une centaine d’emplois. Sollicitée par Reporterre, l’entreprise n’a pas répondu.
« Il faut imaginer les cadences infernales qui seront mises en place »
Parmi les habitants, ces annonces suscitent scepticisme et inquiétude. « S’ils triplent la production avec seulement 26 salariés supplémentaires, il faut imaginer les cadences infernales qui seront mises en place », s’alarme Emmanuelle [*]. Comme beaucoup de jeunes du secteur, ses enfants ont travaillé à l’usine durant l’été. « Ils ont tenu une semaine. L’un est rentré avec un doigt tordu et gelé : on ne lui avait même pas fourni de gants. »
Sur le parking du site, un intérimaire a accepté de témoigner. Ongles noircis, à moitié décollés à force de chocs répétés, il décrit des conditions éprouvantes : « Je travaille de 6 à 16 heures, avec une demi-heure de pause non payée. Oui, c’est dur. Mais quand on a besoin d’argent et pas de diplôme, on ne choisit pas. »
De l’amiante dans l’ancienne usine désaffectée
L’absence de plusieurs avis dans les dossiers de l’enquête publique, dont celui du Service départemental d’incendie et de secours du Gard (SDIS 30), est pointée par le collectif. Un passage particulièrement alarmant apparaît bien dans celui de la MRAE. On peut y lire qu’« un feu généralisé est probable et le service d’incendie et de secours peut être confronté à une impossibilité opérationnelle pour limiter la propagation de l’incendie ». Les habitations les plus proches sont situées à seulement 80 mètres du bâtiment.
Une information qui ne manque pas d’inquiéter les riverains, car une grande partie de l’usine est en ruine. Il y a plusieurs années, un incendie a ravagé la toiture. C’est au détour de l’enquête publique que les habitants apprennent qu’elle contient de l’amiante.
« Cet entrepôt est utilisé pour du stockage et du stationnement. De plus, l’exposition du toit à de fortes températures rend les fibres d’amiante plus susceptibles d’être libérées dans l’air. Et le bâtiment se situe à 150 mètres de l’école ! » dénonce le collectif, qui a demandé à la commune de prendre un arrêté de péril.
Le maire de Saint-Bauzély, Jacques Durand, estime ne pas avoir suffisamment d’éléments pour prendre un tel arrêté et se satisfait de l’engagement oral de l’entreprise à démanteler le bâtiment fin 2026. Le collectif a décidé d’alerter le préfet en personne dans un courrier du 25 février.
Il espère que ce dernier n’octroiera pas l’autorisation environnementale. Un autre projet d’extension d’abattoir de Duc à Chailley, dans l’Yonne, autorisé par la préfecture, a été suspendu par la justice. Au cœur des critiques : la station d’épuration sous-dimensionnée. Bis repetita dans le Gard ?