Pots de yaourt, l’impossible recyclage
Environ 15 milliards de pots de yaourt et de desserts lactés sont consommés chaque année en France. Ici, un supermarché à Paris, en 2023. - © Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Environ 15 milliards de pots de yaourt et de desserts lactés sont consommés chaque année en France. Ici, un supermarché à Paris, en 2023. - © Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Recycler les pots de yaourt est un casse-tête. Faut-il remplacer le polystyrène, toxique et polluant ? Ou opter, comme le font l’État et les fabricants, pour le recyclage chimique ? Moins risquées, des alternatives existent.
On consomme chaque année 15 milliards de pots de yaourt et desserts lactés en France. Que deviennent-ils une fois vides ? « Tous les pots en polystyrène collectés dans les bacs de tri et triés en centre de tri sont, depuis plusieurs années déjà, recyclés dans l’usine Eslava de Valence, en Espagne », affirme Citeo, l’éco-organisme des producteurs d’emballages ménagers, dans un communiqué du 17 mars 2025.
« C’est faux ! » objecte Henri Bourgeois-Costa, directeur des affaires publiques de la Fondation Tara Océan. « Le recyclage mécanique ne marche pas en raison de la capacité du polystyrène à se casser [une propriété précisément recherchée pour rendre les emballages sécables]. Plus on broie cette matière, plus elle se fragmente en petits morceaux. Il n’existe actuellement que deux exutoires : les pots de fleurs et les cintres jetables utilisés dans les magasins de vêtements. » Selon lui, 5 à 10 % des tonnages mis sur le marché seraient transformés en nouveaux objets plastiques. Le reste ? « Ça finit en incinération ou en décharge. »
Henri Bourgeois-Costa se désole de l’acharnement des fabricants de yaourts à recourir au polystyrène, « classé comme cancérigène probable » (un risque sanitaire signalé par l’OMS). Pourtant, des alternatives existent. Il cite l’exemple de Danone, qui fabrique désormais ses pots avec du polytéréphtalate d’éthylène (PET), la résine utilisée pour les bouteilles d’eau ou de sodas. « Le PET est bien moins problématique. On sait le recycler pour le remettre en contact avec des aliments, il est un peu moins toxique et se dégrade aussi plus facilement », précise le spécialiste de Tara Océan.
Un matériau peu dégradable
Car les emballages en polystyrène « génèrent une pollution importante », de l’aveu même du ministère de la Transition écologique : « Les fragments de polystyrène sont en effet l’un des dix déchets les plus retrouvés sur les plages et dans les fonds marins, aux côtés des mégots et des bouteilles en plastique. » En cause, sa légèreté et sa capacité à s’effriter en milliers de particules, explique la Surfrider Foundation France dans son dernier bilan de collecte des déchets aquatiques. Sans compter sa nocivité étudiée sur les micro-algues, ajoute Henri Bourgeois-Costa.
« Les débouchés sont limités, reconnaît auprès de Reporterre Sophie Génier, ingénieure et directrice recyclage chez Citeo. C’est pour cela que nous travaillons depuis 2020 à la mise en place d’une filière de recyclage chimique afin que ce polystyrène soit à nouveau apte au contact alimentaire, comme le serait un plastique vierge. » Cette technologie vise à casser les liaisons des chaînes de polymères, permettant ainsi un recyclage en boucle fermée : les pots de yaourt redeviendraient des pots de yaourt.
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Selon Citeo, depuis quelques mois, 20 % des contenants récupérés dans les trois centres de surtri français (les seuls capables de trier les différents types de plastique) continuent d’être envoyés en Espagne et 80 % sont exportés vers l’usine d’Indaver à Anvers, en Belgique. « Cette usine, en phase de préindustralisation, va permettre de réaliser un recyclage chimique des pots via la pyrolyse. Elle devrait entrer en phase de démarrage d’ici quelques semaines », assure Sophie Génier. Quelque 8 000 tonnes devraient être fournies annuellement à l’usine. Un volume encore (très) loin des 60 000 tonnes de pots que nous consommons.
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Pour l’heure, seules 5 000 tonnes sont collectées dans nos bacs de tri. « On a besoin de massifier les flux, dit Sophie Génier. C’est pour augmenter les tonnages que Syndifrais [syndicat de fabricants de produits laitiers frais] a lancé en février dernier, avec le soutien de Citeo, une campagne incitant les consommateurs à jeter leurs pots dans la poubelle de tri. » Sans opercule et même sales. La filière travaille également à améliorer le taux de captage de ces pots — très légers et donc plus difficiles à collecter — dans les centres de traitement des déchets.
Le polystyrène non-recyclable est réautorisé
Ce travail en cours cache en réalité l’échec des engagements pris en juin 2021 par tous les acteurs de la chaîne. Ces derniers promettaient alors dans une charte commune de « faire émerger une filière française inédite de recyclage des emballages en polystyrène avec retour au contact alimentaire ». Las, les projets envisagés en France, comme celui porté par Michelin et Pyrowave, une jeune entreprise canadienne, ont tourné court : coût d’investissement élevé, difficultés d’approvisionnement et contexte réglementaire ont pour le moment eu raison des ambitions affichées.
Le retard pris par les industriels a finalement obligé le gouvernement à faire machine arrière et à réautoriser tous les emballages en polystyrène non recyclable — pot de yaourts, mais aussi barquettes de viande ou de poisson, crèmes dessert, etc. — officiellement interdits depuis le 1ᵉʳ janvier 2025. Une décision entérinée le 3 avril par le Sénat.
Si les industriels misent autant sur le recyclage, ce n’est pas pour réduire ces déchets et leurs nuisances. Ils cherchent surtout un moyen d’atteindre l’objectif de 30 à 35 % d’incorporation de matières recyclées que le règlement européen sur les emballages, dit PPWR, leur imposera en 2030 dans leurs produits plastiques.
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Le recyclage chimique, encore à ses balbutiements en Europe, paraît pourtant une voie périlleuse. Aux États-Unis, la technologie est opérationnelle depuis plusieurs années. Et elle suscite de nombreuses critiques. « Ces usines émettent des fumées toxiques pour les riverains, en raison des produits chimiques que contiennent ces matériaux », dit Henri Bourgeois-Costa.
Une longue liste de polluants
Dans un rapport d’octobre 2023 (mis à jour en 2025), l’association étasunienne Beyond Plastic dressait une longue liste de polluants issus du recyclage chimique, dont des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des dioxines, des métaux lourds… « Deux des neuf usines restantes [sur onze en activité au départ aux USA] sont classées par l’Agence étasunienne de protection de l’environnement (EPA) comme génératrices de grandes quantités de déchets dangereux », précisait-elle.
L’ONG constatait également que certaines unités avaient dû fermer faute de rentabilité, et que la plupart ne fonctionnaient pas à plein régime. Même si elles le faisaient, elles ne pourraient traiter que « 1,2 % de tous les déchets plastiques étasuniens ». Un rendement bien faible, quand leur construction peut coûter « jusqu’à un demi-milliard de dollars par usine, avec des subventions publiques importantes ».
Le gouvernement français semble vouloir ignorer ces freins. Il a ainsi demandé — et obtenu le 3 février dernier — l’autorisation de la Commission européenne d’accorder 500 millions d’euros d’aides pour soutenir le recyclage chimique de certains types de déchets plastiques (plateaux, films, matières textiles en polyester…). Et le 31 mars, le Conseil de planification de l’écologie (CPE) actait l’élaboration « d’un plan d’action sur le recyclage du plastique, favorisant également l’écoconception et le réemploi ». Le mirage du recyclage chimique semble loin d’être dissipé.