Pour une écologie de la musique vivante

Durée de lecture : 10 minutes

16 juillet 2020 / Des musiciens, musiciennes, producteurs et productrices de musique



Des musiciens, musiciennes, producteurs et productrices de musique lancent l’appel qui suit en faveur de la transition écologique. Ils souhaitent, avec leurs propositions, transformer en conscience leurs usages et pratiques pour, disent-ils, prendre « un virage audacieux [et que] l’art vivant soit aussi un art du vivant ».

À l’initiative d’artistes et de producteurs et productrices issues du jazz et des musiques improvisées.


Sur les près de 6.000 festivals qui se déroulent en France chaque année, plus de la moitié est dédiée à la musique et environ les deux tiers ont lieu entre avril et août. Du fait de la pandémie de Covid-19, la musique vivante a donc subi une catastrophe : perte d’emplois, baisse considérable des revenus et arrêt brutal de la relation aux publics — qui est le cœur de l’art vivant…

Si, dans le secteur subventionné, le paiement des artistes malgré les annulations a, semble-t-il, été plutôt suivi, si les mesures d’activité partielle ont permis à certain.e.s artistes et technicien.ne.s de maintenir la tête hors de l’eau, la musique vivante reste l’un des secteurs les plus gravement et durablement touchés par la crise.

Très peu de manifestations ont pu être maintenues jusqu’à la fin août. Certaines organisations ont choisi de saisir l’occasion de réfléchir et de revoir assez radicalement les modalités de présence des artistes sur les territoires, auprès des habitant•es, dans et hors les salles de concert : plus de proximité, des jauges moins grandes, des espaces moins normés, des présences plus longues et plus riches… 
Peu à peu, l’innovation émerge de la tabula rasa et laisse entrevoir quelques perspectives d’avenir qui ne sont pas toutes cataclysmiques. L’Appel qui suit espère y contribuer.

En finir avec les injonctions contradictoires

« Nous, musicien·ne·s et producteur·trice·s de la musique vivante, appelons l’ensemble des acteur·trice·s de la musique ainsi que la puissance publique à prendre des mesures face à un constat sans équivoque : nous vivons la sixième extinction massive de la vie sur Terre — la première extinction délibérée de l’histoire de l’Humanité.

Car si les désastres passés et en cours sont irréparables, nous voulons prendre aujourd’hui un virage audacieux et vertueux afin de protéger notre écosystème terrestre, préserver la richesse et la beauté du vivant.

L’écologie ne doit plus être considérée comme un label de bien-pensance, mais comme une pratique collective et un engagement politique. Nous devons transformer les usages de nos métiers et cesser de considérer la planète comme une ressource inépuisable. Face à ce constat, chacun doit faire sa part. 

Cela implique le renoncement à certaines pratiques au profit d’une vision à plus long terme, cela implique d’affronter les dilemmes relevant de la responsabilité écologique qui se posent dans la production du spectacle vivant.

Car, aujourd’hui, les artistes et les producteur·trice·s vivent des injonctions contradictoires, avec, d’un côté, l’exhortation à multiplier les représentations, notamment à l’international (toujours plus loin, toujours plus visible) et, de l’autre, l’exhortation des climatologues à limiter les émissions de carbone et réduire la production de déchets.

Les artistes, technicien.ne.s, producteur.rice.s partagent un réel dilemme : selon les usages admis dans une culture mondialisée, gravir les marches du succès implique de s’enfoncer plus avant dans une course souvent énergivore — transports, matériel, consommables — qui participe à détruire notre écosystème. Dans ce contexte, réduire sa mobilité pour diminuer ses dommages écologiques induirait ainsi de s’invisibiliser professionnellement.

Pour de jeunes artistes, cette prise de conscience est d’autant plus amère qu’elle fait « renoncer » à un modèle global de carrière qui, bien qu’il ne semble plus ni viable ni responsable, continue d’être promu comme la référence dans l’inconscient collectif.

Les producteur.trice.s, quant à eux/elles, subissent une double pression entre la nécessité de « faire du volume », afin de faire tourner leur structure — multipliant parfois les concerts isolés et événementiels à l’autre bout du monde —, et l’attente des artistes, qui voient en eux « l’homme ou la femme providentiel·le » censés les mettre en lumière et développer leur carrière. 

Mighty Tsar en concert à Reims, en juillet 2019.

Enfin, la mise en réseau n’est pas encore une logique suffisamment partagée par les diffuseurs — lieux et festivals —, qui sont amenés à concentrer leurs efforts sur la promotion de leurs événements propres sans toujours s’inscrire dans une démarche de coopération qui permettrait de grouper les concerts. Par ailleurs, certains s’échinent à une course à la communication (teasers, goodies, accessoires des sponsors) et construisent une programmation souvent éloignée de leurs aspirations premières, tant la pression économique est patente.

Nous devons changer de paradigme, écrire de nouveaux récits : le modèle de l’artiste « star » — dont la valeur est calculée au nombre de tournées dans l’année, de spectateur.trice.s, de disques vendus (réels ou dématérialisés) ou encore à la taille et au prestige des salles de concert ainsi qu’à l’opulence de ses productions — est tout simplement incompatible avec une société où la justice écologique doit se substituer à la logique économique.

Il nous faut changer de modèle, tout comme l’ensemble des entreprises

Nous devons revaloriser, symboliquement, l’artiste qui agit localement : tissant des réseaux de partage sur son territoire, faisant germer des foyers de créativité dans toutes les strates de la population et construisant des projets au long cours et des collaborations pérennes avec les lieux et les habitant.e.s d’un même territoire. 
Tout comme nous croyons à la relocalisation des industries et des entreprises, nous croyons également à la relocalisation de notre art.

L’objectif n’est pas de se couper du reste du monde ni de la richesse des échanges interculturels, mais de les renforcer en les appréhendant sous l’angle de l’immersion : au lieu de promouvoir des concerts uniques et isolés, privilégions les projets de longue durée accompagnés d’actions artistiques et culturelles dans le pays d’accueil.

Nous devons redonner à l’acte de voyager son caractère exceptionnel et précieux en menant des projets dont la valeur viendra aussi de la rareté. 

Enfin, nous devons sortir de « l’obsolescence programmée » des créations : chaque année, un nouvel album, un nouveau projet, une nouvelle création… qui conduit à une certaine précipitation et une surproduction généralisées, à tous les échelons. 

Il n’est pas hasardeux de penser que la Culture pourrait subir plus tôt que prévu les effets directs du changement climatique : les canicules, pandémies, inondations et autres événements climatiques violents se systématisant, les assurances ne couvriront plus certains événements. Que ferons-nous, par exemple, sans tous ces festivals d’été qui représentent une part colossale de l’activité culturelle et de l’économie du spectacle vivant ?

Le virage ne pourra pas être entrepris par les artistes seuls : nous appelons aujourd’hui à une convergence des acteur·trice·s de la musique ainsi qu’à la mise en place d’une politique publique pour une écologie de la musique vivante.

Artistes, technicien.ne.s, théâtres, festivals, producteur.trice.s, manageur.euse.s, journalistes, attaché.e.s de presse, financeurs publics et privés… travaillons ensemble à opérer ces changements majeurs.

Aussi, nous soumettons des propositions détaillées que nous souhaitons discuter avec tou.te.s les acteur.trice.s du secteur, en particulier les interlocuteurs publics et parapublics (État, collectivités, sociétés civiles, fédérations, etc.) afin que chacun puisse avancer, à sa manière mais résolument, vers des pratiques et des modes de production plus responsables.

Ces prévisions doivent reconfigurer urgemment nos perspectives : n’attendons pas d’être au pied du mur pour imaginer un art vivant qui soit aussi art du vivant. »

  • Télécharger les propositions pratiques pour une écologie de la musique vivante

Les premiers signataires 

Leïla MARTIAL - vocaliste 
Pierre PERCHAUD - guitariste 
Grégoire LETOUVET - compositeur 
ELLINOA - vocaliste et compositrice 
Aurélien BARRAU - astrophysicien 
Fanny PAGES - directrice de l’Astrada-Marciac 
Adrien CHIQUET - conseiller artistique à l’ONDA 
Laurent CARRIER – producteur de spectacles / COLORE 
Louise LAPIERRE - bassoniste
Michaël DIAN - directeur de l’Espace Culturel de Chaillol 
Philippe OCHEM - directeur de JAZZDOR 
Arnaud MERLIN - producteur France Musiqu 
Xavier LEMETTRE - directeur de Banlieues Bleues 
Charles GIL - directeur de Vapaat Aanet 
Eve RISSER - pianiste 
Sylvain DARRIFOURQ - batteur 
Carole ALBANESE – directrice de l’Estive / Scène nationale de Foix et de l’Ariège 
Gérard DAHAN – directeur du Petit Duc 
Xavier LE JEUNE - directeur de l’Estran 
Emile PARISIEN - saxophoniste 
Philippe LE GOFF - directeur de CÉSARÉ 
Alex DUTILH - producteur France Musique 
Laurence RECCHIA – administratrice et cofondatrice de l’Ensemble Les Voix animées 
Fred PALLEM & LE SACRE DU TYMPAN 
Théo CECCALDI - violoniste 
L’ORCHESTRE NATIONAL DE JAZZ (ONJ
Antoine GUERBER - directeur de l’Ensemble DIABOLUS IN MUSICA 
Franck BERGEROT - journaliste Jazz Magazine 
Guillaume PERRET- saxophoniste 
Laura PERRUDIN - harpiste, chanteuse et compositrice 
Rémi LECLERC - body percussionniste, pianiste / Cie Humanophones 
CADENCE ROMPUE - association pour l’écologie dans la musique classique 
Cédric FASSENET - directeur des Scènes du Jura / Scène nationale 
Christophe CHARPENEL - photographe 
Anne MONTARON - productrice radiophonique, 
FULL RHIZOME – coopérative d’artistes 
Pascale Henrot - directrice de l’ONDA
Mathieu JOUAN - directeur de Citizen Jazz et Epistrophy 
Danièle GAMBINO - directrice artistique Festivals du Parc floral 
Janick TILLY – directrice de Plages magnétiques 
Thomas DE POURQUERY – saxophoniste et chanteur 
Alexandre PIERREPONT - directeur artistique de The Bridge 
Roger FONTANEL – directeur D’Jazz Nevers 
Carolina KATUN - chanteuse
Karl JANNUSKA – batteu 
Loïs LE VAN – chanteur 
Guillaume ROY – altiste 
La fédération d’artistes Grands Formats
Julien PONTVIANNE – saxophoniste 
Robin FINCKER – saxophoniste 
Sophie BERNADO - bassoniste et rappeuse 
Paul JARRET– guitariste et compositeur 
Armel BOUR – directrice du Cri du Port 
Julien TAMISIER - directeur de l’AJMI 
Vassilena SERAFIMOVA – percussionniste 
Denis BADAULT - pianiste et compositeur 
Xavier PREVOST - auteur multimédia, Membre de l’Académie Charles Cros & de l’Académie du Jazz
Anne-Laure LEMANCEL – journaliste, RFI Musique 
Olivier MICHEL - directeur de LA POP 
Hughes KIEFFER - directeur de Marseille Jazz des Cinq Continents 
François Xavier HAUVILLE – directeur de la Scène Nationale d’Orléans 
Pierrette DEVINEAU - directrice de production et de festivals 
CITIZEN JAZZ 
Alain BELLON - responsable associatif de « Crest Jazz » 
Isabelle MECHALI - directrice du festival Jazz au fil de l’Oise 
SARÉ - Centre National de Création Musicale
Cynthia ABRAHAM – vocaliste 
Isabelle SORLING - vocaliste 
Juan Camilo HERNANDEZ SANCHEZ – compositeur 
Jean-Marie MACHADO – pianiste, compositeur et chef d’orchestre 
Nicolas THIRION – directeur artistique Why Note / Ici l’Onde 
Alexandre HERER et Collectif ONZE HEURE ONZE
Pierre BERTRAND et La CAJA NEGRA 
Arthur ALLARD - batteur 
Jozef DUMOULIN - pianiste 
Lynn CASSIER - vocaliste 
Christiane BOPP - tromboniste 
Angela FLAHAUT - chanteuse 
Aurélien PITAVY - directeur de Charlie Free 
Stéphane GARIN - percussionniste 
Marlène ROSTAING - danseuse / vocaliste 
Valérie MAUGE - attachée de presse 
Nathalie PIOLÉ - productrice France Musique 
Didier LEVALLET - directeur artistique de Jazz Campus en Clunisois et contrebassiste
Nathalie BASSON - JAZZ IN ARLES / responsable de l’Association du Méjan, Arles 
Julien MENSION - chargé de production / Full Rhizome
Amaury CORNUT - Murailles Music 
Renaud BAILLET - programmateur du Petit Faucheux 
Philippe FAYRET - directeur du MILLAU JAZZ FESTIVAL 
Jean Pierre LAYRAC - président du Festival d’Altitude JAZZ À LUZ 
LE SURNATURAL ORCHESTRA 
Ensemble Vocal SEQUENZA 9.3 
Thomas ENHCO - pianiste et compositeur 
Alban DARCHE & l’ORPHICUBE 
Collectif PÉGAZZ ET L’HÉLICON 
Joce MIENNIEL - flûtiste 
Romain DANZANVILLIERS - agent artistique 
Nicolas MOREAUX - contrebassiste 
Frank BIGOTTE - photographe pour Citizen Jazz 
Mouvement HF Occitanie/antenne Montpellier 
Samuel THIEBAUT - producteur (Oléo films) 
Christian DUTURC - président de Jazz à Oloron / Festival « Des Rives et Des Notes » 
Robert PEYRILLOU - président de Souillac en jazz 
Gilles LABOUREY - directeur de Salon de Musique 
Jérôme BADINI - producteur à France Musique 
Matthieu MALGRANGE – directeur de l’Atelier du Plateau 
Charlotte RIVIÈRE – directrice Europa Jazz / Chorus 
Lou TAVANO - chanteuse
Mathilda HAYNES - guitariste
ADEJ - Association Des Enseignants de Jazz
(…)





Lire aussi : Les festivals musicaux se font de plus en plus écolos

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Wikipedia (Archorta/CC BY-SA 4.0)
. concert : Wikimedia (G.Garitan/CC BY-SA 4.0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.



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