Couches écolos, repas bios : des maternités bretonnes se mettent au vert
Le CHU de Rennes a pris des mesures destinées à limiter l’exposition des nourrissons aux produits chimiques et à améliorer le bien-être des familles et des professionnels de santé. - Pexels / CC
Le CHU de Rennes a pris des mesures destinées à limiter l’exposition des nourrissons aux produits chimiques et à améliorer le bien-être des familles et des professionnels de santé. - Pexels / CC
Durée de lecture : 8 minutes
Couches et savons écolos, petits-déjeuners bio, peintures sans polluants... Depuis deux ans, une dizaine de maternités bretonnes œuvrent pour améliorer l’environnement des nouveau-nés.
Rennes (Ille-et-Vilaine), reportage
« Non, vraiment, l’écologie, ça ne nous intéresse pas du tout ! » sourient Sandrine et Étienne en sortant du centre hospitalier universitaire (CHU) de Rennes. Pour l’arrivée prochaine de leur premier enfant, les jeunes Bretons ont pourtant choisi la marque de couches « la mieux notée du marché, d’un point de vue écologique », dit Sandrine. Surtout, ils ont opté pour cette maternité modèle en matière d’environnement.
Karine et Michaël quittent à leur tour le CHU. Avant de filer pour récupérer leurs aînés à l’école, ils s’interrogent : même si « améliorer la santé environnementale du nouveau-né » n’évoque rien de particulier pour eux, ici, ils se sentent bien.
Et pour cause : en décembre dernier, la maternité rennaise a signé, comme dix autres établissements bretons, une charte d’engagement pour améliorer la santé environnementale des nouveau-nés. Des mesures destinées à limiter l’exposition des nourrissons aux produits chimiques délétères pour leur santé, mais également à développer tout un panel de dispositions pour améliorer l’environnement, l’alimentation, l’activité physique, le bien-être des familles et des professionnels de santé.
Les tout-petits très exposés aux composés chimiques
Les 1 000 premiers jours de la vie, de la conception jusqu’aux 2-3 ans de l’enfant, sont une période clé pour la santé future de l’enfant. C’est aussi un moment de grande vulnérabilité face aux polluants : « Les capacités immunitaires et de détoxification du nouveau-né ne sont pas aussi matures que celles d’un adulte », explique la cofondatrice de l’association Alliance santé planétaire Mélanie Popoff.
Et si toute la population française est exposée à une multitude de composés chimiques, « les enfants le sont encore plus, car ils ont une fréquence respiratoire plus rapide », précise la médecin, également autrice de l’ouvrage Perturbateurs endocriniens. Autre problème, selon la spécialiste, « l’air intérieur est huit fois plus pollué qu’à l’extérieur. » En particulier au niveau du sol où se déposent les particules fines et où les bambins apprendront bientôt à ramper et à marcher à quatre pattes, tout en mettant en bouche tous les objets à portée de main.
Phtalates, bisphénol, parabène, PFAS, les polluants chimiques de notre quotidien sont nombreux. À long terme, ces produits peuvent favoriser le développement de différentes pathologies, comme le diabète, l’obésité, des cancers, des troubles du neurodéveloppement ou de la sphère autistique.
Mais attention, « en santé environnementale, il n’y a jamais de causalité directe entre un polluant et la survenue d’une maladie », dit Mélanie Popoff. Si les causes sont toujours multiples, on sait aujourd’hui que le moment de l’exposition compte. On sait aussi que ces molécules, pour la plupart perturbatrices endocriniennes, augmentent le risque de prématurité.
Penser « sobriété chimique »
Les établissements bretons signataires sont accompagnés depuis deux ans par l’association Objectif santé environnement (OSE), afin d’apprendre à sensibiliser les parents et d’élaborer une démarche de progrès adaptée. Dans son bureau, au sous-sol, la sage-femme coordinatrice en maïeutique du CHU de Rennes, Marie Gourdel-Gautier, déplie justement l’autodiagnostic de l’établissement : rien que pour les fournitures maman-enfant, la liste des mesures à déployer est impressionnante. Diminution des publicités pour les laboratoires pharmaceutiques, confection d’une mallette « saine et solidaire » avec les produits exclusivement nécessaires, réflexion sur les cosmétiques...
Dans une maternité aussi imposante que celle du CHU rennais — qui assure la naissance de quelque 3 800 nourrissons chaque année —, les mesures prennent forme lentement. « Nous avons repeint les murs avec de la peinture écoresponsable », dit Marie Gourdel-Gautier. Exit donc les composés organiques volatils (Cov) qui s’échappent des murs enduits de peintures classiques.
Une revue des cosmétiques a aussi permis de réorienter le service des achats vers des produits labellisés Cosmebio et de nouvelles couches, poursuit le sage-femme et maître de conférence à l’université de Rennes, Rémi Béranger.
Les pratiques des soignants ont aussi évolué : les soins du cordon se pratiquent désormais à l’eau et au savon. Selon une étude de l’université de Brest, une femme enceinte utilise en moyenne dix-huit produits cosmétiques par jour. Un enfant de moins de 3 ans, six. Sont-ils vraiment nécessaires ? Si oui, sont-ils adaptés ? Sinon, peut-elle les remplacer ?
D’une manière générale, il faut penser « sobriété chimique », conseillent les sages-femmes. « S’interroger sur la pertinence de chaque produit permet une transition douce, sans entrer dans des postures rigides qui seraient contre-productives », explique le directeur scientifique d’OSE, Ragnar Weissmann.
Des bonnes pratiques à reproduire chez soi
Au CHU de Rennes, l’équipe planche sur la construction d’une chambre pédagogique. « L’idée est de mettre en scène une chambre d’enfant, afin d’exposer les différentes stratégies de prévention », explique Rémi Béranger. L’occasion de s’interroger sur des injonctions qui peuvent paraître inaccessibles, voire contradictoires.
Sur la peinture par exemple, l’idéal est de recouvrir les murs d’un matériau écolabellisé n’émettant que peu de Cov, six mois avant la naissance. Un objectif parfois inatteignable. Dans ce cas, il convient d’aérer régulièrement. « Il ne faut jamais être culpabilisant, valoriser les compétences parentales et donner les clés pour aider les parents au quotidien », insiste Rémi Béranger.
« Une charge mentale qui pèse sur les mères »
Dans des maternités plus petites, les propositions peuvent prendre corps plus rapidement : lavage des couveuses à la vapeur, instauration de couches lavables, réduction du bruit et jeu de lumière sont déjà ancrés dans les pratiques de différents établissements, raconte Ragnar Weissmann. L’idée n’est jamais d’imposer, mais d’offrir aux parents et aux soignants la possibilité de faire autrement.
À Landerneau, les équipes proposent le petit-déjeuner en libre-service : il permet de respecter le sommeil de la maman et est composé de produits sains et bios, facilement accessibles dans le commerce et abordables. Une manière d’aider les familles à engager leur transition au retour à la maison. Et de moins gaspiller pour l’établissement.
Améliorer le bien-être des parents et des soignants
« La santé environnementale ne concerne pas seulement les polluants », précise Ragnar Weissmann. Il s’agit aussi d’améliorer l’alimentation, l’activité physique, le bien-être général des parents et des soignants.
Pour Marie Gourdel Gautier, cela passe par exemple par les premiers contacts entre la mère et son enfant. « Autrefois, les nourrissons pouvaient être séparés quelques minutes de leurs parents pour être examinés, voire lavés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. » En salle de naissance, elle veille à ce que le bébé soit rapidement mis au contact de la maman, un « peau à peau » essentiel pour l’établissement du lien mère-enfant, explique-t-elle.
Des politiques défaillantes
« La question environnementale est une nouvelle charge mentale qui pèse sur les mères, dit Mélanie Popoff. En maternité, ce sont à 90 % des femmes qui reçoivent les informations. » Cette charge doit être déplacée vers les pères, mais aussi « vers le politique et l’industriel, estime-t-elle. La réglementation n’est pas assez stricte ».
La révision du règlement européen Reach — qui encadre la mise sur le marché des produits chimiques — a été repoussée aux calendes grecques. Seulement deux PFAS (sur les 10 000 en circulation) ont été réglementés. Il a fallu dix ans pour interdire le bisphénol A, aujourd’hui remplacé par des produits tout aussi dangereux, énumère la spécialiste. « Il faut légiférer par famille de produits. »
Des projets fédérateurs
Un constat partagé par le président du Réseau environnement santé, André Cicolella. Il ne décolère pas depuis la parution de la mission flash de l’Assemblée nationale sur la mortalité infantile : celle-ci ne mentionne même pas les facteurs environnementaux comme facteur de risque alors qu’une réduction drastique de l’exposition des femmes enceintes aux phtalates (de l’ordre de 50 %) permettrait de réduire 7 200 cas de prématurité par an en France !
« Sur les vingt-deux maternités bretonnes, onze sont désormais impliquées dans une démarche de progrès », décompte Ragnar Weissmann. Petit à petit, l’agence régionale de santé et le réseau périnatalité de Bretagne espèrent toutes les embarquer.
Ces projets sont fédérateurs : les soignants travaillent de concert avec les services supports — achats, restauration, entretien, logistique — pour améliorer leur quotidien. « Et une fois que la maternité est investie, les autres services de l’hôpital en profitent », se réjouit Anne Vidy, ingérieure santé environnement pour l’Agence régionale de santé.