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Présidentielle

Présidentielle : le Parti animaliste a les crocs

Hélène Thouy, la candidate du Parti animaliste.

Crédité de 2 % à la prochaine présidentielle, le Parti animaliste pourrait devenir un concurrent sérieux des écologistes. En surfant sur le désamour des Français pour les partis traditionnels, et leur intérêt croissant pour le bien-être animal.

Sur l’une de ses photos de campagne, elle regarde l’horizon, l’air déterminé, un molosse au poil cuivré et aux yeux doux sous le bras. Pour la présidentielle de 2022, Hélène Thouy, la candidate du Parti animaliste, voit loin. Après un score de 2,2 % aux élections européennes de mai 2019, un sondage Ifop publié en novembre créditait le parti consacré à la défense des animaux de 2 % des intentions de vote à la présidentielle. Pas de quoi envisager une investiture. Reste que le tout jeune parti — créé en 2016 — pourrait devancer des adversaires installés depuis bien plus longtemps sur la scène politique, que ce soit l’ancien ministre Arnaud Montebourg (1 %), l’anticapitaliste Philippe Poutou (0,5 %) ou encore la candidate de Lutte ouvrière (LO) Nathalie Arthaud (0,5 %).

Selon le politologue Daniel Boy, le succès (certes relatif) du Parti animaliste peut s’expliquer par la montée en puissance de l’intérêt des Français pour le bien-être animal. Pendant longtemps, les habitants du pays de Descartes ont cru que les non-humains ne souffraient pas. Cette mentalité évolue, observe le directeur de recherche émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof). Les avancées dans le domaine de l’éthologie, qui ont montré que nos compagnons à poils et à plumes pouvaient eux aussi faire preuve d’empathie et d’intelligence, ainsi que la médiatisation par L214 de scènes de cruauté tournées dans des élevages intensifs, ont contribué à un « changement de valeur ». La question est aujourd’hui jugée digne d’intérêt par un grand nombre de Français : en 2021, selon un sondage Ifop pour 30 Millions d’amis, 68 % d’entre eux considéraient que le gouvernement ne prenait pas suffisamment en compte la protection animale dans sa politique.

Une affiche du Parti animaliste à Tarascon lors des élections européennes de 2019. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Olivier

« Nous ne pouvons pas continuer ainsi »

Une enquête menée en 2019 par la Fondation Jean Jaurès esquisse un portrait de l’électorat animaliste. En dépit de leur opposition conjointe à l’élevage intensif, à la chasse et à la corrida, les Verts et le Parti animaliste ne partagent « pas du tout » les mêmes écosystèmes électoraux. Alors que les zones de force d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) sont principalement situées au cœur des métropoles, le Parti animaliste réalise pour le moment ses meilleurs scores en périphérie des grandes villes, notamment dans le quart nord-est et l’extrême sud-est de l’Hexagone. Selon les auteurs de cette enquête, ses électeurs vivraient en majorité dans des petites villes adaptées à la possession d’animaux de compagnie, éloignées des régions d’élevage où la hiérarchie entre l’humain et l’animal est encore « fortement intégrée dans le sens commun ».

« Ce qui est le plus surprenant, c’est que le Parti animaliste fait ses meilleurs scores dans des zones déshéritées, marquées par des naufrages industriels et où le Rassemblement national (RN) fait traditionnellement de bons scores, commente Daniel Boy. Cela ne veut pas dire qu’il y a des relations idéologiques entre les deux partis. Mais il y a une cooccurrence. À mon avis, cela veut dire que le vote animaliste est, pour partie, un vote de protestation. Je caricature, mais l’idée derrière pourrait être : “Les hommes ne me comprennent pas, les politiques sont tous pourris, donc je vote pour les animaux”. »

Côté programme, le parti prône la sortie de l’élevage industriel et intensif, ainsi qu’une réduction drastique — de 50 % — de la production et de la consommation de produits d’origine animale. « Nous ne pouvons pas continuer ainsi, que ce soit pour des raisons éthiques, climatiques ou même sanitaires. Nous savons aujourd’hui que les élevages industriels intensifs sont des foyers à zoonose », insiste sa candidate, Hélène Thouy. Afin d’éviter que cette transition ne soit trop violente, le parti propose d’aider les éleveurs intensifs à se reconvertir vers l’agriculture végétale. « La plupart des éleveurs veulent sortir de ce modèle, mais ils sont étranglés, acculés de dettes et veulent qu’on les aide. »

Hélène Thouy. © Odile Gine

Les animalistes souhaitent également mettre en place des incitations fiscales pour développer l’alimentation végétale. Côté sécurité, ils proposent de réguler les armes de chasse, qui peuvent être utilisées pour commettre des crimes, notamment des féminicides. « Nous nous positionnons sur les sujets régaliens en intégrant la question animale », dit Hélène Thouy. La candidate se dit également préoccupée par le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité. « Ce qui nous différencie des écolos, c’est que nous voyons les animaux comme des individus, pas comme des espèces. »

Avec 2 % des intentions de vote, personne au sein du Parti animaliste n’envisage sérieusement de conquérir l’Élysée en mai 2022. « Nous sommes réalistes », admet Hélène Thouy. L’enjeu est ailleurs : « L’objectif, c’est que la question animale soit l’un des enjeux majeurs des cinq prochaines années. » La coprésidente du parti espère obtenir un score suffisamment élevé pour convaincre les plus gros partis que le bien-être animal est une question suffisamment importante pour mobiliser la population. S’il parvient à rejoindre officiellement la course, le parti pourra également bénéficier du temps d’antenne octroyé à chaque candidat pour défendre sa cause. « On veut que le futur président ne puisse pas faire l’impasse. »

Une cause transpartisane

38 ans et végétarienne depuis l’âge de raison, la femme politique a grandi dans la campagne girondine. Sa grand-mère avait plusieurs animaux de ferme. « Assez tôt, j’ai pris conscience du lien entre le fait de manger et de tuer des animaux », raconte-t-elle. C’est à la fac, alors étudiante en droit, qu’elle a commencé à militer pour la cause animale. Aujourd’hui avocate au barreau de Bordeaux, Hélène Thouy s’efforce « d’utiliser le droit pour faire avancer la question des animaux ». Elle défend notamment L214.

« Hélène fait un travail colossal. On ne sait pas trop comment elle fait, elle arrive à mener plein de choses de front, c’est assez incroyable », commente Brigitte Gothière, cofondatrice de cette association de défense des animaux. L214, précise-t-elle, tient à son indépendance et n’apportera son soutien à aucun candidat lors de cette présidentielle. « Mais en tant que personne, Hélène est rapidement devenue une amie. Elle est chaleureuse, déterminée, fiable. Lorsqu’elle dit quelque chose, elle le fait. »

Dans une autre vie, Hélène Thouy aurait aimé adopter des animaux de ferme. Pour le moment, elle cohabite avec ses chats, et tente de jongler entre son agenda professionnel très chargé et ses impératifs de campagne. « C’est très, très compliqué. Je suis frustrée de ne pas pouvoir faire autant de déplacements et de rencontres que je le souhaiterais. » La candidate perçoit comme « injuste » le fait que certains candidats puissent profiter de leurs mandats électoraux pour faire campagne sans avoir à mener, comme elle, une activité professionnelle en parallèle pour subvenir à leurs besoins. « C’est épuisant, le temps n’est pas infini. On le prend sur ses heures de sommeil. »

Hélène Thouy. © Parti animaliste

La candidate peut cependant compter sur un réseau de militants « extrêmement dévoués » : « Certains prennent des RTT pour aller collecter des parrainages, d’autres sont à la retraite, etc. » La candidate refuse de communiquer sur le nombre précis de parrainages déjà obtenus par son parti — il est obligatoire d’en recueillir 500 auprès des maires pour rejoindre officiellement la course. « On est optimistes, on voit que ça avance », concède-t-elle. Certains maires ruraux auraient cependant été confrontés, selon elle, à des pressions de fédérations de chasseurs. « Cela peut en dissuader certains, qui auraient peur des représailles. D’autres ont envie de lever l’omerta. »

Qu’elle parvienne à obtenir ses 500 parrainages ou non, Hélène Thouy refuse d’envisager une alliance avec d’autres candidats engagés contre la maltraitance des animaux, comme Yannick Jadot ou Jean-Luc Mélenchon. La cause animale, martèle-t-elle, doit rester transpartisane. Aux précédentes élections, le parti avait veillé à s’allier avec autant de formations de gauche que de droite. L’avocate juge également les prises de position de ses concurrents insuffisantes : « Il y a beaucoup d’effets d’annonce, d’ambiguïtés. » Elle en tient pour preuve les récents propos de Yannick Jadot sur le foie gras. Dans une interview sur Europe 1, le candidat EELV avait affirmé que le problème n’était pas tant ce produit que le gavage des oies et des canards dans des conditions industrielles. « Cela témoigne de sa méconnaissance élémentaire de la question : qu’il soit industriel ou artisanal, le gavage reste du gavage. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des gens sincèrement engagés pour les animaux au sein de ces partis. Mais les responsables portent des mesures qui ne sont pas à la hauteur des enjeux. »

Le Parti animaliste pourrait-il grignoter des voix aux forces écologistes, déjà mises en difficulté par la multiplication des candidatures à gauche ? « Ce n’est pas complètement impossible », estime Daniel Boy. Ces formations, qui partagent certains points de leurs programmes avec les animalistes, ne parviennent pour le moment pas à susciter l’enthousiasme des électeurs, analyse-t-il. Dans ce contexte, certains des électeurs urbains qui votent habituellement pour les Verts pourraient être tentés de glisser des bulletins animalistes dans les urnes. « Cela dépendra de la manière dont les écolos mettront ou pas au premier rang la cause animale. » Il est, selon le politologue, improbable qu’Hélène Thouy accède à la présidence. « Mais si le vote animaliste dépassait les 3 ou 4 %, je ne serais pas surpris. »

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