Prix libre et légumes bio : ce tiers-lieu nourrit les étudiants précaires
LieU’topie, à Clermont-Ferrand, fin novembre 2025. - © Grégoire Delanos / Reporterre
LieU’topie, à Clermont-Ferrand, fin novembre 2025. - © Grégoire Delanos / Reporterre
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À Clermont-Ferrand, les bénévoles du tiers-lieu LieU’topie préparent chaque semaine des repas végétariens à prix libre. Un lieu refuge contre la précarité des étudiants, qui vit lui-même dans un délicat équilibre financier.
Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), reportage
Le céleri est un légume d’hiver mal aimé. Il est souvent boudé par les clients dans les magasins bio. C’est ainsi qu’il se retrouve dans les cagettes récupérées par LieU’topie, un tiers-lieu de Clermont-Ferrand. Situé au cœur du quartier universitaire, ses bénévoles cuisinent chaque semaine des plats végétariens pour lutter contre la précarité alimentaire des étudiantes et étudiants. Selon le baromètre 2025 de l’association Cop1, 2 étudiants sur 3 ont déjà sauté un repas par manque d’argent.
Au menu ces dernières semaines, beaucoup de légumes d’hiver, dont notre fameux céleri. « Il faut trouver des stratagèmes pour que ça passe. On essaie de le dissimuler dans des poêlées de légumes variés », raconte Salomé, l’une des bénévoles de la cantine. Avec cinq ou six autres camarades, elle vient tous les jeudis matin préparer les invendus récupérés au magasin Bio Auvergne, partenaire de LieU’topie.
C’est en déjeunant ici qu’Alex a redécouvert les blettes. « Je n’en mangeais que chez ma mamie », s’exclame cet étudiant de 23 ans qui prépare le concours d’agrégation de lettres modernes.
« Ici, les personnes végétariennes ne sont pas une exception »
Au-delà des préférences gustatives, cette cantine solidaire — à prix libre — permet aux plus précaires de manger bio, local, de saison et, surtout, végétarien. « Ici, les personnes végétariennes ne sont pas une exception. Je ne me sens pas jugé ou mis à part, comme, par exemple, dans les restaurants du Crous. Et ça m’enlève l’angoisse que je peux ressentir quand je dois manger dehors en tant que végétarien ou végane », assure Alex.
Lorsqu’on est en situation de précarité, on n’a pas souvent le luxe de choisir son régime alimentaire rappelle Mathieu Adenot, ancien coprésident du lieu. « Être végan ou végétarien, c’est un privilège. Il faut avoir été éduqué à apprécier les légumes et savoir les cuisiner », pense-t-il.
D’autant que les associations caritatives proposant de la nourriture ne sont jamais très regardantes sur la provenance des aliments distribués, bien souvent des produits ultratransformés refourgués par les supermarchés. Dernier exemple en date, le patron de la compagnie aérienne Easyjet, un milliardaire britannique, qui a donné 730 000 boîtes de macédoine aux Restos du Cœur.
« Ce genre de chose, c’est enlever du pouvoir d’agir à ces personnes en leur disant “tu n’as pas d’argent, prends ce qu’on te donne à manger et sois content d’avoir une boîte de Macédoine”, s’insurge Élisa Sauvaitre, salariée du lieu en charge de la coordination du pôle alimentation durable. À LieU’topie, nous essayons à la fois de proposer une alimentation saine mais aussi d’être dans la transmission de savoir-faire », dit-elle.
Elle se rappelle d’une personne venant toutes les semaines à la cantine sans savoir cuisiner. Celle-ci s’installait toujours à la plonge jusqu’à ce qu’Élisa lui demande d’ajouter de l’ail dans un plat. « Il a mis les gousses toutes entières avec la peau », sourit la jeune femme. Elle prend alors le temps de lui apprendre les gestes de base de la cuisine « mais sans aucun jugement », précise-t-elle.
Ce qui n’est pas englouti par celles et ceux qui viennent déjeuner le jeudi midi est déposé dans le frigo solidaire installé depuis deux ans à l’entrée du lieu. Aujourd’hui, il ne reste que des pommes, car les plats préparés sont immédiatement emportés. « On a vu la différence entre le moment où on mettait des produits non transformés puis des plats qu’on préparait à la cantine », précise Elisa.
Légumes bio et de saison
Le lieu a également noué un partenariat avec la ferme collective de la Petite Mouliche tenue par une ancienne salariée de LieU’topie et située à trente minutes de Clermont-Ferrand. L’exploitation fournit des paniers de légumes bio et de saison au prix de cinq euros pour le public étudiant.
Une formule qui cartonne mais qui a failli disparaître, faute de subvention de l’université. « Ces financements doivent être renouvelés d’année en année, on est pas dans une logique très stable », regrette Mathieu Adenot.
Comme beaucoup d’alternatives, LieU’topie peine à joindre les deux bouts. L’association vit à 70 % de subventions et à 30 % d’autofinancement via la vente au bar ou grâce aux prestations de cantine collective lors d’évènements. Quelques euros sont aussi récupérés via une cagnotte en ligne. Pour survivre, l’équipe sollicite désormais des fondations privées. « Nous sommes obligés de réfléchir à la diversification de nos sources de subventions pour continuer à exister », soupire Mathieu Adenot.
Leur public s’est désormais diversifié, attiré par ses activités culturelles, sa friperie solidaire, sa bibliothèque ou son coin détente, où on peut s’asseoir pour lire ou jouer sans forcément consommer.
Ils essaient aussi de monétiser la location de leur espace, qu’ils prêtaient auparavant à diverses associations féministes et culturelles. Mais pas question de toucher au prix libre, un principe fondateur de LieU’topie, lancé en 2017 par des étudiants qui souhaitaient créer un espace de convivialité où l’on puisse boire un verre sans se ruiner.