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Culture et idées

Quand l’écologie entre en territoire spirituel

Si l’Homme occidental moderne se réalise par la consommation et que consommer rime avec consumer, comment l’humanité va-t-elle pouvoir vivre dans ses territoires en dépassant les dix milliards de membres ? Pour le philosophe Dominique Bourg, il va falloir apprendre à rediriger notre énergie, comme il l’explique dans l’ouvrage « Écologie des territoires ».

Les territoires ont le vent en poupe. En France, ils ont même un ministère à l’intitulé ronflant : le ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales. Quel changement ! Jusque dans les années 1970, communes, départements, régions étaient des acteurs de second rang, rarement sollicités et dotés de maigres pouvoirs. Les voici désormais mis à toutes les sauces.

Qu’il s’agisse de ressusciter les lignes ferroviaires secondaires, de donner un coup de fouet à l’agriculture bio ou à une équipe locale de rugby, on ne jure plus que par les territoires. C’est encore plus vrai s’agissant d’écologie. Le concept d’« écologie des territoires » fleurit un peu partout — pas seulement en France — avec le risque de devenir un mot-valise, un fourre-tout pour politicien en quête de voix.

« Entrer en transition »

Il correspond pourtant à une nécessité, observe Agnès Sinaï, la fondatrice du groupe de réflexion Institut Momentum, dont la contribution se retrouve, à côté d’autres signataires, dans Écologie des territoires. À l’origine de l’ouvrage, deux cycles de conférences, conçus et animés par le philosophe de l’urbain, Thierry Paquot, pour « entrer en transition ». S’y sont côtoyés des architectes, des politiques, des philosophes, des urbanistes et cette diversité se retrouve dans les pages du livre. L’ouvrir c’est partir à l’aventure sur des chemins inattendus, rarement empruntés.

À partir de l’exemple du Grand Paris, Agnès Sinaï montre bien comment un territoire né de la richesse des immenses terres agricoles de l’Île-de-France est devenu vulnérable après avoir été longtemps autosuffisant sur le plan alimentaire. « Une défection des routiers, si le virus SARS-CoV-2 avait été plus létal, aurait abouti à priver les Franciliens de produits de première nécessité », écrit-elle.

« Vue de l’Île-de-France », peinte par Théodore Rousseau en 1830. Pour être précis, vue depuis Montmorency sur le lac d’Enghien.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement d’atténuer la dépendance alimentaire mais, au-delà, de « ménager les ressources, redimensionner les établissements humains (…), organiser la descente énergétique de l’ère post-fossile, instaurer des mobilités low-tech », et s’adapter aux évènements climatiques extrêmes. Face à un modèle obsolète, Agnès Sinaï en préconise un fondamentalement différent pour la « biorégion » Île-de-France. Si elle se contente d’en résumer les contours dans Écologie des territoires, une vision plus détaillée figure dans cet article de Reporterre, qui s’appuie sur un document de l’Institut Momentum, Biorégion 2050. L’Île-de-France après l’effondrement.

La question, à vrai dire, ne se pose pas que pour l’Île-de-France. Dans une autre contribution, le géographe Michel Lussault rappelle qu’entre 1900 et 2050 la population du globe aura été multipliée par six ou sept, et la population urbaine par plus de trente. « Comment faire monde avec dix milliards de personnes ? », s’interroge-t-il. Et comment « faire territoire » lorsque des métropoles réunissent trente, quarante millions d’habitants, voire d’avantage comme Guangzhou, Tokyo, Mexico ou Karachi ?

En Occident, une spiritualité « franchement spéciale »

Ces monstres urbains renvoient à une autre question également traitée dans l’ouvrage. Celle du lien entre écologie et spiritualité. L’interrogation est au cœur d’un entretien stimulant entre Thierry Paquot et le philosophe Dominique Bourg. Chaque société, constate ce dernier, est en quête de spiritualité, c’est-à-dire d’un récit qui renseigne sur sa relation à l’environnement, au monde qui l’entoure. Celle des Occidentaux, constate-t-il, est « franchement spéciale ». Et le philosophe de rappeler, pour illustrer son propos, qu’en 2020 les autorités australiennes ont décidé d’abattre depuis des hélicoptères dix mille dromadaires coupables d’aller boire une eau de plus en plus rare dans ce pays-continent.

Une « relation spéciale » pour ne pas dire choquante : deux années avant l’épisode australien, dans une démarche très voltairienne, des Kogis, une tribu d’Amérindiens coutumiers de pratiques spirituelles intenses, avaient été invités dans la Drôme pour jauger un territoire inconnu d’eux et ses pratiques. Leur verdict ? Ils se dirent choqués de constater que les habitants du département emprisonnaient l’eau dans des canalisations pour partie souterraines. Et les Kogis de se lamenter car plus aucun animal ne pouvait étancher sa soif.

Un Kogi regardant des touristes dans la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie.

La spiritualité, précise Dominique Bourg, a une seconde fonction : favoriser la réalisation de chacun. Un Grec de l’époque d’Homère aspirait à se réaliser sur un champ de bataille. Avec Aristote, le but change : s’accomplir c’est développer la part non animale de l’individu. L’avènement du christianisme a transformé la perspective : l’Homme est sur Terre pour réaliser son salut dans l’attente de l’au-delà. Les bouddhistes, eux, parleront d’éveil. Les communistes, à la grande époque du stakhanovisme, de production de biens décuplée…

Et aujourd’hui ? Le constat de Dominique Bourg est sans appel : « [dans notre] société, on se réalise par la consommation ». Inutile d’incriminer la Bible. Elle n’est pas coupable. Les textes se contredisent. Dans l’un, Dieu dit aux hommes : « Comme vous me ressemblez, vous êtes appelés à dominer tout ce qui vit sur Terre. » Mais deux autres passages de la Bible mettent sur un même plan l’Homme (créé à partir d’une boule de glaise) et la nature. Aucun ne domine l’autre. Il n’y a pas de supériorité intrinsèque. « Un texte religieux qui ne pourrait se lire que d’une seule manière serait mort-né », note avec justesse Dominique Bourg.

Quoi qu’il en soit, en définitive, le mal est fait. Dans une jolie formule qui donne tout son sel au livre, le philosophe fait ce constat : « Ce qui caractérise la spiritualité occidentale, c’est consumer le monde. Si vous voulez “consommer”, à la base, il faut “consumer”. » Que faire alors ? La réponse de Dominique Bourg est pleine de sagesse : « Nous devrions produire beaucoup moins d’objets et consacrer une grande partie de notre énergie à restaurer la Terre. »


Écologie des territoires, sous la direction de Thierry Paquot. Coll. La Fabrique des territoires. Ed. Terre Urbaine, février 2021, 198 pages, 19,50 €.

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