Quand la ministre de l’environnement s’oppose à la renaturation d’une rivière

1er avril 2016 / Les Amis de la Sélune



C’est le monde à l’envers : alors que tous les experts, y compris officiels, s’accordent pour démanteler des barrages dans la Manche, la ministre de l’Environnement s’y oppose. Le démantèlement permettrait de rendre la rivière à sa vie naturelle. Mais Mme Royal préfère produire de l’énergie.

Au début du XXe siècle, en plein développement de l’hydroélectricité sur les cours d’eau français, le département de la Manche a construit deux grands barrages sur la Sélune. Ce petit fleuve côtier de 91 km de longueur, aux limites de la Normandie et de la Bretagne, se jette dans la Baie du Mont Saint Michel, inscrite au Patrimoine Mondial de l’Humanité.

A l’époque, le fleuve abritait une abondante population de saumons atlantiques comme le montre le travail du géographe Olivier Thomas. En 1825, onze pêcheries étaient réparties sur l’ensemble du bassin, y compris dans la partie haute où le saumon était historiquement bien présent. La ville d’Avranches avait même pris depuis des siècles ce poisson comme emblème, et l’on retrouve le saumon sur les armoiries du Mont saint-Michel. Les remontées annuelles de milliers de ces voyageurs constituaient une richesse locale appréciée, tant par les pêcheurs professionnels que par les amateurs, qui venaient de fort loin pour capturer ce poisson magnifique.

JPEG - 127.3 ko
Autrefois, la remontée du saumon dans la rivière nourrissait de nombreuses pêcheries

Mais le pays, au lendemain de l’effroyable guerre de 14-18, avait besoin d’énergie. Les ouvrages de La Roche qui Boit (1919, 16 mètres de hauteur) et de Vézins (1932, 36 mètres de hauteur) ont donc été construits, cumulant 14 mégawatts de puissance et fournissant 25 gigawatt-heures d’électricité aux villes et usines du secteur. Ces installations furent construites sur les zones de frayères historiques du saumon, qui s’est alors retrouvé cantonné dans la partie basse. Son niveau d’abondance a fortement diminué, à l’instar d’autres espèces de poissons migrateurs comme la lamproie marine ou l’anguille. A cette époque, en raison de l’impact grandissant des activités humaines, le saumon disparaissait de la plupart des grands bassins fluviaux français comme le Rhin, la Seine, la Meuse, la Garonne et la Dordogne.

Près de 100.000 barrages en France

JPEG - 235.5 ko
Le barrage de Vézins, sur la Sélune

Aujourd’hui, le contexte a changé. Partout, les populations de poissons migrateurs ont profondément régressé et la question de la restauration de la biodiversité occupe désormais les consciences. Près de 100.000 barrages de toutes natures barrent les rivières du pays. L’offre énergétique est pléthorique, conduisant à de multiples gaspillages. Souvent qualifiée de "verte", la production d’énergie hydro-électrique, par la présence des barrages, pose de sérieux problèmes à l’écologie des rivières qui, pour simplifier, sont faites pour couler librement. Les barrages, en fragmentant les cours d’eau, les transforment en suites de retenues d’eau dormante, modifient en profondeur leur équilibre biologique, rompant ce qu’on appelle leur « continuité hydrologique et écologique ». Les espèces comme les saumons, mais aussi les anguilles, les aloses, les truites de mers, les lamproies ne peuvent remonter vers l’amont pour assurer une partie de leur cycle biologique, et leurs populations s’effondrent. Tout aussi préoccupant, les sédiments, les sables et les graviers nécessaires au bon fonctionnement des fleuves et des zones côtières et permettant de lutter contre l’érosion marine, sont bloqués derrière les ouvrages, posant des problèmes de plus en plus coûteux aux sociétés humaines.

Tant et si bien que, depuis une trentaine d’année, des mouvements d’opposition à la construction de nouveaux barrages défraient la chronique, comme l’ont fait récemment en France les projets de Sivens sur le Tescou ou des Plats sur la Semène. Aux Etats-Unis, en Autriche, sur la Loire, des citoyens, des scientifiques, des élus résistent à l’artificialisation ultime des fleuves. Cette résistance s’accompagne d’une volonté de restauration des rivières, dont un des outils efficaces est l’effacement des barrages inutiles ou trop anciens, avec des problèmes de sécurité publique.

Cette volonté ne s’appuie pas seulement sur des considérations de conservation ou de restauration de la biodiversité, mais aussi sur des considérations économiques, pour lesquelles il est souvent démontré une balance positive des bénéfices/coûts. En effet, il y a de meilleures options pour produire de l’électricité renouvelable, que nous savons désormais économiser.

Enfin, restaurer le « bon état de santé d’un cours d’eau », réparer sa continuité écologique constitue un moyen de lutte efficace contre le changement climatique.

En France, ce mouvement a commencé dès 1996, avec l’effacement du grand barrage de Kernansquillec sur le Léguer, dans les Côtes d’Armor et sur la Loire, à partir de 1998, avec l’effacement des barrages de St Etienne du Vigan, Maisons Rouges et Blois.

Mme Royal, la ministre de l’Environnement qui préfère le béton à la biodiversité

Effacer les ouvrages sur la Sélune s’inscrit dans ce contexte, alors que depuis 2000 en Europe, la directive sur l’eau oblige les Etats à aller vers le « bon état écologique » des fleuves. Il ne s’agit donc pas d’une querelle métaphysique entre pro et anti barrages, ni d’une lubie portée par des écologistes radicaux fantasmant sur un « retour à la nature ». Il s’agit d’un virage, économique, social, écologique, culturel et complexe, porté par les Etats.

Ce changement de cap difficile, nos sociétés industrielles doivent le prendre, pour restaurer leurs cours d’eau et les zones humides associées dont de plus en plus de travaux de recherche nous indiquent qu’ils rendent aux hommes des services gratuits, essentiels, comme l’approvisionnement ou l’épuration de l’eau.

Tout cela, madame Royal, à rebours de ses cinq prédécesseurs, tous engagés pour les effacements, le refuse. En bloc. En décembre dernier, elle a confirmé qu’elle s’opposait au démantèlement des barrages et voulait leur ré-aménagement. Seule contre tous, une posture qu’elle affectionne, elle nie depuis décembre 2014 dix ans de travail de son ministère, des services déconcentrés de l’Etat, de l’Agence de l’eau Seine-Normandie, d’EDF, des ONG, des scientifiques, des nombreux élus qui ont travaillé sérieusement et conclu qu’il n’y avait pas d’alternative économiquement rentable aux effacements.

Tous ces acteurs ont même montré que des effacements bien conduits, permettant de résoudre le problème des millions de tonnes de boues accumulés derrière l’ouvrage de Vézins, à l’origine d’une catastrophe écologique lors de sa dernière vidange, en 1993, présentaient un intérêt majeur pour ce territoire rural.

JPEG - 200 ko
La dernière vidange du barrage de Vézins, en 1993, a provoqué une catastrophe écologique

Car le programme d’effacement des barrage sur la Sélune, doté d’un budget de plusieurs dizaines de millions d’euros, est accompagné d’actions de développement locales ambitieuses et d’un projet de recherche innovant, porté par l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), dont l’objectif est de suivre les différentes étapes de la restauration et d’apporter une réelle expérience quantitative, qui manque actuellement pour des opérations de ce type et de cette ampleur.

Intransigeante, s’appuyant sur une partie de la population locale mal informée et angoissée face au changement, la ministre de l’Environnement bloque cet investissement prometteur pour un territoire et sa biodiversité. Elle préfère conserver des ouvrages du siècle passé « parce qu’on ne détruit pas un barrage pour faire monter des saumons ». Les adultes remonteront la rivière en camion, a-t-elle suggéré récemment. Et les juvéniles, lors de leur descente en mer, deviendront-ils des poissons volants pour franchir les barrages ?

Il n’y a aucun enjeu énergétique à conserver les barrages de la Sélune. Le contexte local, dans le cadre de la transition énergétique, est ailleurs. C’est celui d’un potentiel hydrolien estimé entre 3.000 et 6.000 MW, soit le plus important d’Europe. Par ailleurs, dans le cadre du développement de l’éolien offshore, un parc de 450 MW est prévu à Courseulles-sur-Mer, au large de la Manche. Vingt fois la puissance des deux ouvrages à effacer avec leur 25 GWh d’électricité produits par an.

Un rapport du CGEDD (Conseil général de l’environnement et du développement durable) et du Conseil général à l’économie, effectué à la demande de la ministre et sorti il y a un an (téléchargement en PDF ici), a démontré à nouveau la nécessité de supprimer les barrages. Il n’a pas plu à Mme Royal.

Ainsi, en 2016 en France, sur la Sélune, une ministre arrogante brouille la belle continuité d’une action positive de l’Etat. Elle impose, étrangement seule, un déni du Droit, le mépris de la compétence, le refus d’un investissement d’avenir. Il n’est pas sûr que son horizon soit porteur de beaucoup d’espérance. Il est sûr par contre qu’il est un déni de réalité, que nous combattrons. Libérons la Sélune.




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Dans la Manche, les habitants s’opposent à la destruction d’un barrage

Source : Courriel à Reporterre des Amis de la Sélune

Photos :
. chapô : Mont Saint-Michel et pêcheur (© Montillet).
. Barrage de la Roche qui boit et barrage de Vézins : © JP Doron.

THEMATIQUE    Nature
27 septembre 2016
En Colombie, la paix se fait au détriment de la population rurale et de la nature
Tribune
24 septembre 2016
Sous les mers, la cacophonie humaine assomme les cétacés
Info
26 septembre 2016
Voici pourquoi le « beau » pain n’est pas forcément « bon »
Tribune


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Nature