Qui pour ramasser les fraises françaises ? Les producteurs sont inquiets

Durée de lecture : 7 minutes

8 avril 2020 / Nassira El Moaddem (Reporterre)



Ils se disent « inquiets pour l’avenir ». Les producteurs de fraises manquent de main d’œuvre pour garantir la cueillette de leurs fruits — la fermeture des frontières empêche la venue des travailleurs étrangers — et les consommateurs se font plus rares, coronavirus oblige.

Il lui reste à peine un mois avant le début de sa récolte en Sologne. Un mois pour s’assurer qu’elle aura bien toute la main-d’œuvre dont elle aura besoin pour garantir la cueillette de ses fraises. À Fontaines-en-Sologne, dans le Loir-et-Cher, comme chaque année, Laurence Roger du Gaec Guilloteau avait pris les devant pour l’organisation de sa saison. Tous les ans, il lui faut cinquante ouvriers agricoles saisonniers pour garantir la récolte des six hectares de fraises en sol et quatre hectares suspendus. Mais le coronavirus est venu perturber ses plans, comme ceux de tous les producteurs agricoles de France en pleine saison ou qui s’apprêtent à la démarrer. « Normalement, on fait venir des ouvriers de Pologne, du Portugal, du Maroc donc on s’organise longtemps à l’avance… Mais avec la fermeture des frontières, vingt saisonniers, en majorité des habitués, ne pourront pas venir cette année, regrette Laurence Roger. Pour notre récolte, on va devoir faire autrement. » Au Cadran de Sologne, la coopérative dont fait partie l’exploitation Guilloteau, la question de la disponibilité de la main-d’œuvre est la principale source d’inquiétude du moment. Dès la fin avril, la quarantaine de producteurs locaux, qui assurent 90 % de la production de fraises de Sologne, aura besoin de mille cueilleurs. Or, pour l’instant, seuls 450 ont répondu présent. Du jamais vu.

« Une fois le confinement levé, combien de ces nouveaux saisonniers vont nous lâcher ? »

Dans le sud de la France, la récolte a déjà démarré depuis un mois chez certains producteurs de fraises. Parmi eux, Patrick Jouy, fraisiculteur à Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, à la tête de huit hectares d’exploitation. Les conséquences du coronavirus, il est en train de les subir de plein fouet. « Vingt-cinq ouvriers de Roumanie sont bloqués dans leur pays, idem pour l’équipe qui devait venir du Maroc. Autant de salariés expérimentés qui ne peuvent pas venir », détaille-t-il. Au total, sur l’ensemble du Lot-et-Garonne, premier département producteur de fraises en France, la moitié des 6.000 ouvriers agricoles manquent à l’appel. Pour les remplacer, des habitants de la région ont répondu présents, incités par le « grand appel national » lancé par le ministre de l’Agriculture. Lundi 23 mars, Didier Guillaume demandait aux salariés au chômage partiel confinés chez eux de venir aider les agriculteurs.

sur l’ensemble du Lot-et-Garonne, la moitié des 6.000 ouvriers agricoles manquent à l’appel.

À ce jour, 200.000 personnes se sont portées volontaires selon le ministre, soit autant que les besoins en main-d’œuvre annoncés par les syndicats agricoles. Une initiative saluée par Xavier Mas, le président de l’association d’organisations de producteurs nationale de fraises mais devant laquelle Patrick Jouy est bien plus sceptique. Il voit déjà les effets directs de ces embauches sur son exploitation. « Avec des gens non expérimentés, il y a un problème de rendement mais surtout, la cueillette prend plus de temps : au lieu de finir à 12 h, on termine à 15 h voire 16 h. Résultat : la récolte ne peut partir que le lendemain. Pour un produit à la durée de vie très limitée, on perd une journée de fraîcheur. Ça sera encore plus problématique quand il commencera à faire chaud », s’inquiète ce fraisiculteur qui produit habituellement 400 tonnes de fraises par an, de la ciflorette surtout. Patrick Jouy a bien réussi à réunir les 90 salariés dont il a besoin pour sa récolte, des gens de la région, mais voit déjà des défections. Sur les vingt personnes qu’il a embauchées la semaine dernière, cinq sont parties. Il s’inquiète pour la suite alors que la saison se prolonge jusqu’en juillet. « On sait que beaucoup sont là parce qu’ils ne supportent pas de rester confinés chez eux. Mais une fois le confinement levé, combien de ces nouveaux saisonniers vont nous lâcher ? Certains m’ont déjà dit qu’ils ne resteront pas. Et nos fraises, qu’est ce qu’elle deviendront ? »

Laurent Renaud, directeur du Cadran de Sologne est encore plus sévère. « On a un ministre qui ne connaît pas notre métier, souffle-t-il. « Tout ça, ce ne sont que des effets d’annonce. Le ministère incite des horticulteurs, des paysagistes à venir nous donner un coup de main mais nos métiers n’ont rien à voir ! Des salariés d’entreprises horticoles sont venus travailler puis ont dû reprendre leur poste car le chômage partiel n’avait pas été accepté ! Et puis, quand on voit des retraités prêts à venir alors que ce sont des personnes plus à risque par rapport au Covid-19, c’est contraire à l’idée du confinement. » Sa grande crainte ? « Laisser 50 % des fraises de cette année dans les champs », faute de main-d’œuvre suffisante. « Ce sera de la perte sèche. On ne pourra pas mener de front production et cueillette à la ferme par exemple. »

La grande distribution jouera-t-elle le jeu ?

Et une fois cueillies, que deviendront ces fraises ? La production française représente un peu moins de la moitié de la consommation annuelle de ce fruit en France, et il faudra bien l’écouler. Ce qui est arrivé en début de confinement a donné des sueurs froides aux acteurs de la filière. « Les gens se sont rués sur les denrées alimentaires non périssables types pâtes, riz et boîtes de conserve mais ont délaissé les produits de saison. Nous avons perdu les débouchés des restaurants, des cantines… Les fraises en ont fait les frais », se remémore Xavier Mas.

Résultat : le groupe Saveol qui réunit près de 120 adhérents en Bretagne et produit environ 200 tonnes de fraises, a dû en jeter vingt la semaine suivant le début du confinement. Même topo du côté de Patrick Jouy dans le Lot-et-Garonne. « On a jeté de la production, on a aussi donné aux hôpitaux de la région et on a bradé. Quand j’ai vu que je n’y arriverai pas au vu du manque de main-d’œuvre, j’ai coupé une parcelle », confie-t-il.

« Depuis quelques jours, on retrouve un peu de souffle, le marché est un peu plus équilibré », se rassure Xavier Mas. Il se félicite que le gouvernement ait appelé la grande distribution à privilégier les productions de fraises françaises. Ce que confirme Patrick Jouy. « Depuis une semaine, on sent bien qu’il y a une demande de fraises françaises et c’est tant mieux. Mais ne soyons pas naïfs non plus : il y a beaucoup moins de fraises espagnoles parce que là-bas aussi ils sont impactés par le Covid-19 et que la production ne suit pas autant que d’habitude. Et puis, ça arrange bien la grande distribution de se poser en sauveurs des petits producteurs français. Mais demain, que feront-ils quand tout ça sera terminé ? »

En attendant, Laurence Roger, en Sologne, réfléchit déjà à son organisation avec la vingtaine d’ouvriers non expérimentés qu’elle va devoir embaucher. « Ceux qui auront du mal à suivre le rythme de la cueillette, peut-être qu’on les mettra au peignage. Ce sera des réajustements permanents. » Xavier Mas s’inquiète des conséquences pour les 4.000 emplois directs et indirects de l’activité. Laurence Roger, elle, ne dit pas autre chose. « Les gens ne se rendent pas compte des problèmes économiques que cette crise va nous poser. J’espère qu’on va se sortir de tout cela, je suis très inquiète de l’avenir. »





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Source : Nassira El Moaddem pour Reporterre

Photos :
. Fraises et champ : piqsels.
. Fraise tendue du bout des doigts. Caitriana Nicholson / Flickr

DOSSIER    Covid-19

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