(Ré)apprendre la bicyclette : après le Covid-19, le boom des vélo-écoles

Durée de lecture : 9 minutes

29 mai 2020 / Justine Guitton-Boussion et Mathieu Génon (Reporterre)



Le vélo, moyen de transport écologique par excellence, connaît un surcroit d’engouement depuis qu’il permet aussi de répondre aux enjeux de distanciation physique. De nombreux Français choisissent donc de se (re)mettre à la bicyclette et, parfois, de se faire accompagner par une vélo-école.

  • Montreuil (Seine-Saint-Denis), reportage

Après deux mois sans pédaler, c’est enfin la reprise. Sur la cour située derrière l’école maternelle Henri-Wallon de Montreuil (Seine-Saint-Denis), six femmes masquées, gantées et vêtues d’une chasuble orange vif enchaînent les tours de vélo, sous le regard attentif de leurs deux monitrices. « Ne regardez pas en bas, regardez là où vous voulez aller ! » crie l’une. « C’est normal, on tombe tous parfois, c’est comme ça qu’on apprend », rassure l’autre.

Ici, depuis douze ans, les adultes apprennent à conduire une bicyclette. La vélo-école de Montreuil est la plus ancienne de France. Au mois de mars, les cours hebdomadaires (répartis selon huit niveaux d’apprentissage différents) avaient dû s’arrêter brusquement, coronavirus oblige. Ils ont repris sur les chapeaux de roue lors du premier week-end de déconfinement : en tout, 45 élèves ont répondu à l’appel samedi 16 mai, puis 29 le lendemain.

Afin de faire respecter les gestes barrière, seuls les moniteurs sont maintenant autorisés à pénétrer dans la petite pièce et à distribuer les bicyclettes.

Sous le soleil matinal, les six écolières du niveau 2 s’entraînent à s’arrêter en toute sécurité. Il y a quelques mois encore, Roseline, l’une de leurs monitrices, réalisait ces mêmes exercices. Avant de devenir formatrice en septembre 2019, elle a d’abord été élève durant deux ans. Elle n’avait jamais touché à un vélo de toute sa vie. « Pendant mon premier cours, j’étais assez stressée, se souvient-elle. Les vélos sont plus petits que la normale, on avait les pieds au sol, mais ça me paraissait insurmontable. » Nela, la deuxième monitrice du jour, a également été élève pendant un an. « Aujourd’hui on comprend les peurs des filles, on a eu les mêmes avant », s’amuse-t-elle.

« Autour de moi, les petits garçons sont beaucoup plus poussés à prendre des risques » 

Parmi les élèves du niveau 1, chacune a une raison différente de ne pas avoir appris à pédaler plus tôt. « J’avais six ans la seule fois où je suis montée sur un vélo, raconte Nathalie. J’étais super contente, c’était un cadeau de Noël. Mais deux garçons sont apparus, ils m’ont poussée de mon vélo et ils me l’ont volé. Ça a créé un traumatisme. » À côté d’elle, Marie-Noëlle explique que sa grande sœur a fait une grave chute de vélo à l’âge de dix ans, ce qui a poussé ses parents à se séparer de ce moyen de transport. Pour les deux femmes, apprendre enfin à manier une bicyclette ressemble donc à un rêve d’enfant. « J’ai deux garçons, ils ont appris à faire du vélo grâce à leur père, mais moi, j’ai été privée de me balader avec eux pendant toutes ces années, poursuit Marie-Noëlle. J’ai toujours eu cette frustration, et j’ai envie de combler ce manque. »

Roseline (en bleu), monitrice du niveau 2, veille à ce que les selles de ses élèves soient à la bonne hauteur.

À la vélo-école de Montreuil, l’immense majorité des élèves, peu importe leur niveau, sont des femmes. « Je remarque qu’autour de moi, les petits garçons sont beaucoup plus poussés à prendre des risques, ils sont encouragés à faire des choses considérées comme dangereuses, donc à faire du vélo, dit Roseline. Je me dis que ça part aussi de là, les différences d’apprentissage. » La monitrice ajoute que des hommes s’inscrivent parfois à des leçons, mais ne restent jamais longtemps, souvent frustrés de ne pas réussir à maîtriser immédiatement leur monture.

Élève du niveau 4, Nassima non plus n’avait jamais touché à un vélo. Séduite par le concept de la vélo-école il y a deux ans, elle a depuis incité toutes ses amies et ses cousines à s’inscrire. « On est originaires du Maghreb, et le vélo, c’est pas dans notre culture, explique-t-elle. En venant ici, j’avais peur d’être ridiculisée, vous imaginez, une adulte qui ne sait pas faire du vélo… Mais, en fait, il y a tous les âges, et ça m’a donné l’envie d’apprendre, d’aller jusqu’au bout. »

La majorité des élèves (et des monitrices) sont des femmes. Elles sont plus nombreuses que les garçons à ne pas avoir eu l’occasion d’apprendre à conduire une bicyclette durant leur enfance.

« Depuis le coronavirus, si je peux, j’évite les transports en commun » 

À côté d’elle, sa cousine Karima approuve : « Moi, j’avais déjà fait du vélo, mais j’avais toujours la crainte de circuler en ville. Je suis venue ici pour prendre de l’assurance et apprendre les techniques. » C’est ce profil qui se distingue majoritairement parmi les élèves : des personnes sachant faire du vélo pour le plaisir, mais ayant peur de se confronter au trafic urbain. Or, elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir vaincre cette crainte pour rejoindre leur lieu de travail. « Depuis le coronavirus, si je peux, j’évite les transports en commun, dit Florence, nouvelle élève inscrite au niveau 2. Hier par exemple, j’ai fait neuf kilomètres à pied pour aller travailler. C’est vrai que si je pouvais y aller à vélo, ce serait quand même mieux. »

Mais attention à ne pas mettre la charrue avant les bœufs. C’est la devise de François Fatoux, président de la vélo-école de Montreuil. Dans le quartier situé derrière l’école maternelle, il entraîne les niveaux 7 et 8, les plus avancés. Là, les élèves s’exercent à monter rapidement sur le trottoir, à lâcher les mains du guidon, à slalomer entre des obstacles… « Une majorité des cyclistes qui circulent actuellement sur les routes n’ont pas l’adresse suffisante pour rouler en toute sécurité, juge-t-il en gardant un œil sur ses élèves. Selon moi, c’est dangereux d’aller dans le trafic, parmi les voitures, si on n’a pas acquis l’adresse suffisante pour conduire un vélo. Je pense qu’il faut d’abord former les gens pour qu’ils deviennent adroits, et ensuite leur apprendre à circuler en ville, à se placer, à connaître les risques, etc. Ça paraît très rigide mais c’est indispensable. »

La vélo-école de Montreuil est la plus ancienne de France.

François Fatoux encourage donc chaque personne voulant se mettre au cyclisme à se former en amont. À l’heure actuelle, une centaine de vélo-écoles existe en France. Mais elles ont encore du mal à se développer. « Aujourd’hui, selon moi, militer pour des aménagements cyclables est beaucoup moins utile qu’apprendre aux gens à faire du vélo correctement, avance-t-il. Maintenant, les techniciens sont compétents, ils n’ont plus besoin des militants vélo pour savoir comment et où réaliser une piste cyclable. » Selon lui, le militantisme devrait donc évoluer vers deux domaines : l’autoréparation de bicyclette et les vélo-écoles. « L’autoréparation, ça marche déjà bien, il y a beaucoup de demande, estime-t-il. C’est beaucoup plus compliqué pour les vélo-écoles, elles décollent très lentement et ne sont pas rentables. »

« C’est rarissime de voir autant de nouvelles personnes au niveau 1 ! » 

Mais la passion de François Fatoux reste intacte, et il garde l’espoir que la situation évolue. Surtout qu’à l’heure du coronavirus, la fréquentation de ces formations devrait s’accroître. « On avait déjà eu pas mal de nouveaux élèves pendant les grèves [de transports en commun], raconte la monitrice Roseline. Avec la politique actuelle d’encourager les pistes cyclables, je pense qu’on aura bientôt encore plus de monde. » « On est agréablement surpris de voir le nombre de personnes venues pour la reprise, ajoute François Fatoux. C’est rarissime de voir autant de nouvelles personnes au niveau 1 ! Et d’anciens élèves qui avaient arrêté les cours reviennent pour se perfectionner. »

Dans les grandes villes françaises, le constat est similaire. À Marseille (Bouches-du-Rhône), les demandes d’inscriptions auprès de l’école de l’association Vélos en ville ont augmenté depuis le confinement : « Nous avons reçu beaucoup de sollicitations de femmes jeunes qui savent faire du vélo, mais qui ont peur de la circulation marseillaise, indique Johannes Baagoe, responsable de la vélo-école. Les demandes explicites de sortie en ville sont plus importantes, alors qu’avant il fallait insister auprès des élèves pour quitter le parc où nous nous entraînons ! »

Dans les villes moyennes, une petite hausse des inscriptions aux leçons de conduite est remarquée, mais ce sont surtout les ateliers d’autoréparation qui sont pris d’assaut. « La demande a explosé, il y a beaucoup de personnes qui sortent leurs vélos de leurs caves », remarque Frédéric Buer, moniteur de la vélo-école et responsable de l’atelier de l’association Ocivélo à Saint-Étienne (Loire). Cette hausse de la fréquentation s’explique notamment par l’aide proposée par le gouvernement, baptisée « Coup de pouce vélo » : l’État offre jusqu’à 50 euros par personne pour la remise en état d’une bicyclette, ainsi qu’une séance de remise en selle (valable uniquement pour les personnes sachant déjà faire du vélo). « Le site internet du gouvernement ne mentionne les vélo-écoles que depuis le 18 mai, précise Frédéric Buer. Cela explique peut-être qu’il n’y a pas encore beaucoup de demandes dans certaines structures. »

Les élèves du niveau 1 n’ont jamais appris à faire du vélo. Elles apprennent d’abord à maîtriser leur équilibre sur des petits vélos blancs pliables, auxquels on peut retirer les pédales.

« Les grèves ou le Covid-19 ne sont que des accélérateurs d’une croissance continue et exponentielle de la pratique cycliste » 

À l’heure actuelle, toutes les vélo-écoles n’ont pas encore rouvert. En plus de la hausse d’inscriptions, elles doivent composer avec la fermeture de certains lieux publics (elles utilisaient parfois les parcs et jardins pour faire circuler les cyclistes) et le respect des gestes barrière. Les élèves sont invités à venir avec un masque, des gants, et à se tenir à distance des autres. Les groupes ne peuvent excéder dix personnes et les objets prêtés (vélos, casques, gilets…) doivent être désinfectés avant et après utilisation. Autant de contraintes auxquelles les structures, souvent modestes, doivent s’adapter comme elles peuvent. « Quand vous regardez les guides pratiques du gouvernement pour la reprise de chaque activité physique et sportive, les vélo-écoles n’apparaissent pas, regrette Frédéric Buer. Donc, chaque vélo-école fait un peu comme elle le sent. »

« Montrer à un élève comment mettre son casque, comment régler sa mollette, le rassurer, sans être trop près et sans le toucher, c’est difficile mais c’est possible », témoigne Mathilde Duran, responsable de la vélo-école à la Maison du vélo à Toulouse (Haute-Garonne). Malgré les difficultés, les associations gardent le sourire. « C’est un moment à ne pas louper pour nous », répètent-elles toutes. « Il y avait quand même une tendance de fond depuis plusieurs mois, rappelle Mathilde Duran. Les grèves ou le Covid-19 ne sont que des accélérateurs d’une croissance continue et exponentielle de la pratique cycliste. C’est vrai que les planètes s’alignent. Le vélo répondait jusque-là à des questions de budget, d’écologie et de santé. S’y ajoute aujourd’hui la distanciation sociale. »





Lire aussi : Le vélo, petite reine du déconfinement

Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre
. chapô : Les élèves du niveau 2 apprennent à démarrer à s’arrêter en toute sécurité. Elles font le tour de la cour des dizaines de fois pour apprivoiser leur vélo.

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