Reprendre la ferme des parents : un cinéaste et des jeunes paysans face à l’héritage familial

Durée de lecture : 8 minutes

9 février 2021 / Franck Dépretz (Reporterre)



Le réalisateur de « Petit Paysan », Hubert Charuel, a donné une « master class » au lycée agricole Pixérécourt, en Meurthe-et-Moselle, où Reporterre avait mené un projet vidéo avec sept élèves sur la transmission des fermes paysannes. Les jeunes agriculteurs et le documentariste qui a immortalisé les derniers jours de sa ferme familiale partagent leurs expériences et leurs visions sur l’avenir du métier.

  • Malzéville (Meurthe-et-Moselle), reportage

« Ça me coûte de remuer le passé, de faire des interventions. Celle-ci sera la dernière. Enfin… Je dis ça à chaque fois. » Dans la salle de devoirs surveillés réaménagée spécialement pour l’occasion, Hubert Charuel donne une « master class » un peu particulière au lycée agricole Pixérécourt de Malzéville (Meurthe-et-Moselle). Ce 15 décembre, la venue du réalisateur haut-marnais, maintenue malgré le Covid-19 grâce à la mobilisation de l’équipe pédagogique du lycée, venait conclure en beauté le projet Écologie et quartiers populaires, commencé en partenariat avec Reporterre un an auparavant.

Avec sept élèves du lycée, nous avions réalisé un reportage intitulé « Pour l’agriculture de demain, vive les fermes d’hier ! » qui racontait, en fil rouge, l’histoire d’une transmission entre deux générations de paysans des dernières fermes traditionnelles vosgiennes. Il nous fallait diffuser une belle œuvre qui s’empare de ces questions d’héritage paysan, de reprise d’exploitations familiales, pour que leur court-métrage partage l’affiche en première partie. Les Vaches n’auront plus de nom remplissait toutes les conditions. Tantôt poignantes, tantôt tendres ou tordantes, les généreuses tranches de vie de ce documentaire (52 minutes) filmées caméra à la main ne font que repousser une fin qui est annoncée dès le début par Hubert Charuel : la ferme laitière familiale, à Droyes, en Haute-Marne, est vouée à disparaître.

De Falbala à « numéro 53 »

Lui, le fils unique, ne la reprendra pas. Son père Jean-Paul, usé par trente ans de labeur, n’en peut plus des vaches. Il est déjà en retraite. À cette époque, sa mère Sylvaine a encore trois ans à tirer. L’idée de voir un jour les étables vides la terrifie. Elle parle de suicide, évoque la « chronique d’une mort annoncée ». Derrière la remorque bétaillère qui déménage ses trente vaches par petits groupes, Sylvaine a l’impression de suivre en voiture « un corbillard ». Elles ne vont pourtant pas à l’abattoir, mais à trois kilomètres de là, dans la nouvelle ferme, plus moderne, plus grande. C’est là que Sylvaine finira sa carrière. C’est là que ses vaches, traites par un robot, perdent petit à petit leur nom. Et que Falbala devient « numéro 53 ».

Hubert Charuel : « Je suis encore là à parler de la ferme de mes parents, alors que eux c’est de l’histoire ancienne. »

« Mais finalement, pourquoi vous n’avez pas voulu reprendre la ferme de vos parents ? Vous ne l’expliquez jamais, en fait, dans votre documentaire… » Une étudiante en BTS Productions animales vise juste. Hubert Charuel a laissé les images formuler la réponse à sa place. « Je pense que je n’avais pas la passion pour ce métier, tout simplement », reconnaît-il. « Si j’étais resté, je me serais toujours demandé : “Que se serait-il passé si j’avais fait du cinéma ?” Alors, que dans la vie de tous les jours, je t’avoue, je ne me demande pas ce qu’il se serait passé si j’étais resté dans la ferme de mes parents… »

Petit Paysan, « une vision fantasmée de la vie que j’aurais menée si j’étais resté »

Vraiment ? Et Pierre, son Petit Paysan, éleveur laitier trentenaire, célibataire endurci, n’est-il pas un peu sa projection ? « Oui, avoue son créateur devant les élèves, c’est une vision fantasmée de la vie que j’aurais menée si j’étais resté. Avec un acteur beaucoup plus beau et passionné que moi. » Joué par Swann Arlaud, Pierre est certes au centre d’un thriller agricole dans lequel il doit lutter corps et âme pour sauver son troupeau d’une épidémie imaginaire, inspirée de la fièvre hémorragique. Le cinéaste de 35 ans imagine le scénario de sa vie parallèle d’agriculteur un tantinet moins romantique, plus simple : « Moi, je me serais plutôt vu transformer moi-même mon lait, faire mon fromage, le vendre sur les marchés. »

Germaine, la dernière vache de la ferme des Charuel (devenue un gîte entretemps) que Sylvaine a sauvée de l’abattoir.

Tourné essentiellement en 2014, Les Vaches n’auront plus de nom n’est sorti qu’en juin 2019. Au cours de cette éclipse, l’ancien étudiant de la Femis, passé par l’Institut européen de cinéma et d’audiovisuel de Nancy — à cinq kilomètres du lycée où l’on se trouve — passera trois ans à écrire, réécrire le scénario de Petit Paysan qu’il avait dû défendre encore et encore auprès des producteurs. « La ruralité, c’est bien. Mais les vaches, on s’en fout », lui rétorquaient-ils. Trois César, dont celui du meilleur premier film, et 550.000 entrées plus tard, le « fils Charuel », comme l’appelaient ses voisins paysans, n’en a toujours pas fini avec sa ferme, où (presque) tous ses films ont été tournés depuis son premier court-métrage en 2011.

« La preuve, conclut Hubert Charuel face aux jeunes, je suis encore là à en parler, alors que pour mes parents, retraités depuis quatre ans maintenant, c’est de l’histoire ancienne. Enfin, il n’y a plus de vaches, mais la ferme existe toujours : ils en ont même fait un gîte. Finalement, je l’ai reprise à ma manière. En la filmant en fiction et en documentaire. En l’immortalisant. »

« La famille, surtout les grands-parents, met une grosse pression »

Qu’est-ce qui pèse sur les épaules d’un jeune de seize, dix-sept, dix-huit ans qui s’apprête à faire de sa passion pour l’agriculture son métier, voire à reprendre la ferme familiale ? Quelques jours plus tôt, lors d’un débat après la projection des Vaches n’auront plus de nom, c’est nous qui posions la question aux élèves de première et terminale technologie de la production agricole. Lucie a répondu la première : « La famille, surtout les grands-parents, met une grosse pression, car c’est aux hommes de reprendre la ferme, pas aux femmes… C’est leur façon de faire, pas la nôtre. »

Hubert Charuel : « Les élèves qui s’apprêtent à reprendre la ferme de leurs parents peuvent-ils lever la main ? »

Dans l’amphithéâtre du lycée, postée devant toute sa classe, Lucie partageait au micro les remarques des agriculteurs de sa Lorraine profonde auxquelles elle a droit : « Tu es une femme, tu n’y arriveras jamais. Ça ne sert à rien que tu reprennes. » Elle racontait que sur son tracteur, elle les nargue en passant devant eux. « J’aime leur montrer que je le conduis, que j’en suis capable, que je ne compte pas abandonner », disait-elle d’une voix cristalline. Suzanne avait alors rebondi : « Quand je dis que je vais reprendre la ferme, forcément, ça ne passe pas, car je suis une fille. Pour les hommes, je ne peux pas porter des sacs de vingt-cinq kilos et j’ai pas ma place dans un monde agricole d’hommes. »

« On m’a dit à plusieurs reprises : “Vétérinaire, c’est pas pour les filles.” »

Puis une autre élève encore, en terminale cette fois, où les filles sont plus nombreuses que les garçons, a déploré à son tour : « Il n’y a pas que dans l’agriculture qu’on entend : “Les filles sont plus faibles.” On m’a dit à plusieurs reprises : “Vétérinaire, c’est pas pour les filles.” » Quelques ronchonnements virils s’échappaient dans les rangs des garçons. À force de leur demander de livrer clairement le fond de leur pensée, l’un d’eux avait alors fini par expliquer au micro que « les filles qui disent qu’elles seraient discriminées ne sont pas du tout du milieu agricole ». Et d’assurer, avec le plus grand sérieux toujours : « Dans les médias, on nous dit que c’est comme ça, alors beaucoup de filles pensent que c’est comme ça. Mais c’est pas vrai… »

Dans les médias ? Des filles de sa propre classe se saisirent du micro pour dire à quel point elles se sentent déconsidérées en tant qu’agricultrices, vétérinaires, etc., et qu’elles en souffrent, et qu’elles se battent pour se faire une place dans un milieu où le sexisme est plus prégnant que dans le reste de la population, et tout ça s’est déroulé sous ses yeux, sous ses oreilles, pas « dans les médias » ! Pour l’agriculture de demain, vive les fermes d’hier !, le reportage des élèves diffusé en première partie, avait nourri de sincères applaudissements, autant que de vives réactions. Notamment concernant « l’hygiène » des fermes des deux paysans vosgiens — qui vivent encore sous le même toit que leurs bêtes — filmés par nos reporterriens.

« J’aurais ma propre ferme. Une ferme à taille humaine. »

« Tu as vu l’état des vaches dans votre reportage ? lâchait Axel, en Première. Elles ont de la merde jusqu’à la panse ! Mieux vaut une ferme de trois cents vaches dans des conditions de vie idéales que cinq vaches en haut des Vosges qui ne voient jamais la lumière, à l’attache toute la journée, dans des étables entravées. » Dans la même classe que lui, Baptiste rêve d’un entre-deux. Notre reporterrien vient depuis ses dix ans — il en a maintenant seize — traire, nourrir, soigner les trois cent cinquante vaches de la ferme de son voisin, à Taintrux dans les Hautes-Vosges, où il nous reçoit tout en donnant du foin aux bêtes. Même s’il passe ici tous ses week-ends et vacances scolaires, « de 9h30 à parfois 23 heures », c’est « juste » par passion et pour se former. Son avenir, il l’entrevoit ailleurs.

Baptiste, l’un de nos sept reporterriens, dans la ferme où il travaille depuis ses 10 ans.

« J’aurais ma propre ferme, rêve-t-il, en posant sa fourche un instant. Une ferme à taille humaine, un peu comme celle des parents d’Hubert Charuel, avec une trentaine de vaches et quelques chèvres pour produire et transformer le lait sur place. Et vendre le fromage sur les marchés, en circuit court. » Un peu comme l’aurait fait le réalisateur, s’il était devenu agriculteur.





Lire aussi : EN PHOTOS - Ils et elles ont choisi de reprendre la ferme familiale

Source : Franck Dépretz pour Reporterre

Photos :
. chapô et lycéens © France Timmermans et Baptiste Taralle pour Reporterre
. Germaine et Sylvaine © Les Vaches n’auront plus de nom, Douk-Douk Productions (capture d’écran)

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